‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 277 sur 586 · RÉPONSES ET Ê\OSCIATIOSS NÉGATIVES · texte numérisé non relu

RÉPONSES ET Ê\OSCIATIOSS NÉGATIVES

On trouve aussi non avec les verbes être ou faire aux formes personnelles :

non est certainement (h. est., Apol,, II, 95) ; non feras certes (Id., Ib,),

Np. — Mais à côté de non, la vieille langue avait les formes affaiblies par le jeu des lois phonétiques : nen et ne, citées plus haut : Plus est isnels que nen est uns falcun (RoL, 1529) ; — Or ne vus esmaier {Ib,, 27 = ne vous effrayez pas). Elles sufifisaient à donner le sens négatif à la proposition (H. L., I, 258).

Les coxnplôtifs de ne. — Toutefois à ne, on ajouta de bonne heure. 10 DES ADVERBES coMPLÉTiFs : /a, plus, mais (1) : ne rdire ja.

2° DES NOMS EXPRIMANT UNE QUANTITÉ TRÈS PETITE *. mie, QOUtte, çrain,

maille.

On comprend le rôle qu'ont joué ces mots. Il était originairement à peu près celui que nous donnons à diverses additions : cela ne vaut pas un zeste» pas un fétu, pas un flferlin. C'étaient des renforçateurs de négation.

Mie était extrêmement commun en a. f. : De sa parole ne fut mie hastifs (RoL, 140). Mie a duré jusqu'au XV!© s. : Ceatecy (cognée) n*est mie la mienne. Je n'en veulx grain (rab., Pantag., N. Prol. du 1. iv). Au XVII* s., il ne se trouve plus que dans le burlesque, par moquerie : Et messieurs de r Académie Ne me le pardonneraient mie (scarr., GiganL, m, L.). C'est aujourd'hui un mot paysan.

Grain, goutte. — Ils étaient beaucoup moins répandus. On connaît la plaisanterie de H. Estienne : Comme celuy qui disait : En nostre cave on n*y voit goutte, en nostre grenier on n'y voit grain (ApoL, ii, 260). Dès le XVIle s., goutte n'était plus employé que dans la locution : ne voir goutte : Pour moi. Je ne vois goutte en ce raisonnement (corn., Nicom., 985) (2).

Pas et point. — Parmi ces mots complétifs, pas et point prirent peu à peu une place prépondérante. De je n'irai pas, qui signifie proprement je ne ferai pas un pas, on arriva de très bonne heure à dire : ne l' devez pas blasmer {RoL, 681), où pas a une valeur tout abstraite, et non plus le sens de un pas. Telle fut la première phase : Ne pouvait recevoir des compléments ; ils n'étaient pas indispensables.

En moyen-français. — Dans la deuxième phase, on peut dire que ia

(1> Se... mais est resté dans n*en pouvoir mais. Les Grammairiens du XVII* s. ont discuté à ce sujet. Certains le déclarèrent bon seulement pour les genres les plus bas, c Satyre, Comédie, Épigramme »,et le Burlesque (vaug., i, 240) ; d'autres, tout en observant que l'expression n'appartient pas au beau style, l'acceptaient en prose (M6n., Obs,, 1672, lOd-110) ; Battre eeluy qui n'en peut mall Vrayment, c'est une belle affaire ! (saimt-am., Œuu., i, 459) ; — Enfin après cent tours^ ayant de la manière Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère (mol., Éc, des F., 1164).

(2) Les ressorts de notre machine sont des mystères, fusques ici, où les hommes ne YOlent gontte (MOL., Mal, Jm.^ III 3). On a dit aussi n' entendre gontte : ie vous dirai, monseigneur, que je n'entends goutte d Vètre simple de Wolf (volt., Let. Pr., 29, L.).

négation n^ se complète déjà ordinairement par pas et point Tandis que les autres mots complétifs se font rares, ceux-ci deviennent tout communs : Quant je me dors, point ne m*esveille (ch. d'orl., ii, 5 ; cf. h. l., i, 478-79 et II, 471). Ils ne sont toutefois pas encore obligatoires, même au XV I<^ s. : Mais il ne se contenta de leur responce (rab., Garg., liv. ii, ch. 5) (1).

Ne pas, ne point en langue moderne. — A mesure que Ton approche de la fin du XVI® s., les exemples de négation composée abondent: mais il n*y prenait point de plaisir (des per., Œuu., ii, 51). Fait caractéristique : en 1595, le nouveau texte de Montaigne ajoute des pas là où ils manquaient dans l'édition de 1588.

Dès le début du XVII© s., Maupas (355-6) donne les règles fondamentales de la langue moderne. C'est ne pas, ne point, qui sont devenus les négations. On n'emploie plus la négation ne seule qu'exceptionnellement;

10 Dans les propositions conditionnelles « nisi » ; Si je ne vous aymois, si je ne vous tenais de mes amis, (cf. oudin, Gr.. 286; h. l., m, 622).

2° Quand la négative suit les relatifs, qui, que, lequel, dont, « exprimant les mots latins quin ou qui non » ; // ne se passe presque audience, où il ne se publie quelque divorce (malh., ii, 66).

30 Dans les phrases interrogatives, au sens de pourquoi ne pas : Que ne faites vous vostre devoir ? Que n*estudiez vous ?

40 Quand la phrase renferme déjà un autre complément, terme de négation (rien, jamais, nul, nullement, guères, aucun, quelconque) : je ne vous demande rien.

50 Quand la phrase exprime un empêchement : Sauvez-vous que l'on ne vous empoigne ; — Gardez que ne soyez découvert.

6^ Avec certains verbes spéciaux : savoir, pouvoir, bouger. Je ne scaurois veiller ; — Mais puisque je ne peux, que veux-tu que j'y fasse ? (corn., Gai. PaL, i, var.) ; — Ne bougez, s'il vous plaist (sorel, Berg. extr., liv. i, 1. 1, 52) (2).

La différence de pas et point au XYII^ s. — Les grammairiens ont cherché à l'époque classique à établir une distinction entre pas et point. De leurs théories il se dégage que point nie plus fortement que pas. En réalité, avec les adverbes de comparaison, devant les noms de nombre marquant une mesure, on emploie d'instinct pas plutôt que point : Pierre n'est pas à grand que Paul ; — Je n'en voudrais pas autant ^ue vous m'en proposez : —

(1) Dans les pr(q;K>sitions dépendantes, l'omission de la négation complétive reste fréquente encore : Je nfasseure que vous n^oubUerex de représenter le festin superbe (R. marg., Mém.» 9 ;cf. Ead., 3, 12, 15, 24).

(2) Oudin ajoute ^elques cas à ceux que Maupas a présentés. Pas et point sont supprimés, quand le vert>e est suivi d*un que restrictif qui a le sens de sinon : n ne voit qwè fim mit

De même devant 4e introduisant un complément de temps, ne suffit à indiquer la négation : // B« oiettdra de trois fours (Gr,, 287).

Quand la phrase est impérative, l'ellipse de pits est fréquente : Ne m'aeeuMZ d*ingr€Uityde (RACAN, Épigr, et ch,, i, 223).

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n ne va pas beaucoup mieux ; — // n'a pas dix ans. Mais la distinction de sens que les théoriciens prétendent apercevoir est à peu près imaginaire. L'emploi de pas est beaucoup plus étendu que celui de point. (1).

(Lette troisième phase, sous certains rapports, n'est pas close. Elle a été marquée par un événement essentiel. Devant un infinitif, ne et pas se sont rapprochés et soudés. Vaugelas (ii, 128) a posé en règle qu'il ne fallait pas séparer ne et pas, et peu à peu cette règle s'est imposée : J'accepte pour ne pas vous déplaire (2).

Emplois de ne seul. — Il ne manque pas de cas où ne sufTit encore à nier, sans l'addition de pas et de point. 1° Dans des archaïsmes : A Dieu ne plaise ! — Que ne r as-tu dit ? — ^* était que f ai pris un engagement.

2° Avec certains verbes spéciaux tels que oser, pouvoir, savoir : Je voudrais vous dire ce que je pense, mais je n'ose ; — je ne puis vous exprimer la joie que je ressens^

30 Quand l'idée négative se trouve déjà marquée par ni : Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux (3).

40 Quand la proposition renferme d'autres mots négatifs, pas et point sont inutiles : Je ne vois rien, personne, nulle, aucune trace de la demande. L'usage a hésité — la servante de Molière de pas mis avec rien faisait encore la récidive — (4), puis il s'est réglé.

De même avec que restrictif : Elle ne fait que copier les maîtres.

Nouveau dôveloppexnent. Pas sans Ne. — L'usage ne pouvait en rester là. Dans le groupe phonétique je ne sais pas (je n'sè pa), le rôle de ne réduit à n et placé avant sais, est fort peu important. (De même dans /'n'^cow/'pa). Au contraire pas, qui termine le groupe, porte l'accent rythmique ; il prend le rôle essentiel. C'est la quatrième phase.

Pour bien comprendre le changement, il faut se souvenir que pas et point ont, comme d'autres mots en contact avec la négation, pris le sens négatif. D'où il résulte qu'ils sont négatifs à eux tout seuls : Vous êtes donc facile à contenter ? — Pas tant Que vous pourriez penser (mol., Dép. Am., 211) ; — Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ? — Moi ? point. Allons, sortez (16.. Fem. Sav., 509).

(1) Hien moins. —7 Cette locution négative s'emploie quelquefois à tort pour rien moindre. Rien moins que sage veut dire: de tout ce qu'il est, ce qu*il est le moins, c'est sage ; d*où le sens de : H n'est pas sage du tout. On évite cette locution, d'un emploi difficile.

(2) En langue classique, les exemples contraires fourmillent encore : elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état (boss., Henr. de Fr.) ; — il est assez naturel de n* aimer pas son maistre <p. D'abl., Apopht., 30) ; — an languit, on sèche de les voir danser et de n« danser point (la. br. Espr. forts, 26).

(3) Sur ce point l'usage du XVII* s. était encore très différent du nôtre ; les grammairiens (VAUGELAS, II, 127) penchaient pour la rè^e moderne, mais les écrivains mettaient souvent pas et point, Bossuet présente les deux tours dans la mdme phrase : Non, non, ni un nouvel homme n« se forme en un instant, ni ces affections vicieuses, si intimement attachées ne s'arrachent pas par un seul effort (Jmpénit. finale, 1662, l** p.).

(4) Cf. fe ne me suis point encore produit niiUo part (rac, Lett., xxiii) ; — On ne veut pas rfon faire ici qui vous déplaise (Id., Plaid., 472) ', — Ilne daigne pas attendre panOBBO (la br.. Théoph., Brut.) ; — vous ne me jugez pas digne <f anenno réponse (Id., Espr. forts, 22).

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Vaiigelas acceptait dans l'interrogation ces pas, point négatifs (ii, 293). Ils sont communs dans les textes : Dieux ! sentois-je point lors des douleurs trop légères (corn., Hor., 1219, var.) (1).

Cet archaïsme est fréquent chez les modernes. Hugo en particulier l'a affecté : Et ta chute d'ailleurs, l'as-tu pas expiée ? {Mar, de L., v, 7) ; — Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent? {Hern., ii, 1); — Je n'ai rien entendu de toute leur histoire Que ces trois mots : — Demain^ venez à la nuit noire ! — Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent! {Ib,, ii, 1); — Viens-tu pas demander asile ? (Ib., m. 2).

Pas MÊME. — Avec même, pas suffit ; Resteras-tu? Pas même un jour; autrefois on exprimait la négation par non pas : Rien ne le peut, non pas même la force (pascal, Pens,, vi, 37) (2).

Autres faits de contagion négativeu — Les faits dont nous venons d'exposer les résultats ne sont nullement particuliers à pas et point, La négation a exercé sa force contagieuse sur d'autres mots comme plus, jamais, aucun, personne, rien, qui sont étudiés chacun à leur place dans cet ouvrage.

Ils doivent être rappelés ici, puisqu'à eux seuls, ils apportent une négation, jointe à diverses idées : Avec ce programme qui réussira ? Personne. Qu'obtiendra-t'on ? Rien; — Plus d'amour, partant plus de joie.

Dernière étape. Pas niant ne — Il est peu surprenant, dans ces conditions, que la langue populaire soit allée jusqu'au bout, et qu'elle use exclusivement de pas comme négation : Fait vraiment un froid d'attaque ; Quand j'pens' que j'suis pas couvert. Et qu'j'ai pas d' poils comme un braque ! C'est pdLSYigolo, l'hiver... (richep., Ch. des Gueux, 170).

Depuis plus de cinquante ans, le dernier pas a été fait dans la même voie : ne que dans je n'ai que du pain est nié par pas : Il ne mange pas que du pain ; — Je ne regarde pas qu'en moi-même (ab. herm., Conj. Enf., I).

(1) Peux-tu pas m* introduire à titre de valet ? (quin., Am., m, 1) ; Esther, que craignez-oous ? Suis- je pas votre frère ? (R.\c., Esth., 637) ; Bossuet préseate les deux tours dans une même phrase : Bft-Il pas juste que le pécheur souffrt, et que le crime ne demeure pas impuni ? Et la jusUce^ n'est-ce pas un grand bien ?

Pas était aussi supprimé dans les propositions commençant par si : regardons s'il y aura point plus d'apparence de dire (Xalh., ii, 80).

<2) Au lieu de non pas même, on se contentait d'ailleurs de non ou non pas : ie ne ferofi boRne chère de deux, BOn de quatre iours (r\b., Pant.^ ui, 25) ; — Jamais tu n'as vu fournée De si douce destinée ; Non celle où tu rencontras <M\m., Po,, vh, 15>.

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