RÉSERVES ET ATTÉNUATIONS
égaux : Ah ! monsieur Dimanehe, approchez, dit don Juan à son marchand. Comment 1 Monsieur Jourdidn, vous voilà le plus propre du monde, dit Dorante au Bourgeois Gentilhomme. C'était se moquer de ces petites gens. Le Traité de la Civilité ne manque pas de réprouver pareil usage : « C'est aussi une incivilité de joindre après le Monsieur, ou le Madame, le surnom ou la qualité de la personne à qui on parle ; comme, oui. Monsieur Cicerville, en parlant à lui-même ; au lieu de dire simplement, oui. Monsieur »» (30). (1).
Affirmations et négations atténuées. — Il est prudent parfois, il est de bon ton toujours d'atténuer certaines affirmations positives ou négatives. En certains cas, on ne répond pa^: par un si, qui risque de choquer autant que de surprendie, ni par un non (2). On les atténue : Vous n'irez pas à cette réunion ? Que si. Mais si !
La politesse française est d'insinuer, de laisser dc\iner : De là l'emploi %/
de formules : Pardon, excusez-moi, etc. : Tiens, le voilà dans le jardin I — Pardon, Madame, ce n'est pas lui (muss., Bettine, i, S).
Ou bien on présente des réalités comme des possibilités, à l'aide de conditionnels: // serait sur le point de céder; — C'est cependant une opinion généralement acceptée que les mœurs des artistes sont plus relâchées que celles des autres classes sociales,,. Il semblerait assez vraisemblable, j'en conviens, que des hommes occupés essentiellement des choses de l'imagination se dérobassent peu à peu aux préjugés et même aux principes communs, et que l'organisation de ces hommes,., eût besoin, dans les intervalles du travail, d'excitations surnaturelles.,. Ce serait même, suivant quelques-uns, une des conditions indispensables du génie. Véritables salamandres, les grands artistes ne pourraient vivre que dans le feu et mourraient en rentrant dans l'atmosphère commune. Par la nature de leurs travaux, les cwtistes.., subiraient plus facilement que les autres hommes V influence de ces travaux excitants (a. DUMAS, AfJ. Clém,, XXI, 36).
Cette façon de présenter les faits d'une façon qui n'est pas tout à fait affirmative, s'explique, soit parce qu'on n'est pas assuré de la réalité de la chose, soit uniquement par la réserve et la politesse. Il semble qu'on ne veuille pas imposer son opinion à autrui, mais seulement la lui proposer.
Autres moyens. — On emploie 1© l'auxiliaire devoir : Vous devez faire erreur. (Nous en reparlerons aux Probabilités, sect. iii,ch. iv).
(1) Monsieur de Soten ville ne manque pas de reprendre G. Dandin sur ce point : Doucement^ mon gendre. Apprenez qu'il n'c5/ pas respectueux d'appeler les gens p€ir leur nom, et gu'd ceux qui sont au-dessus de nous, il faut dire « Monsieur • tout court (mol., G, Dand,, i, 4).
(2) «On sçait aussi que lors que l'on doit répondre non, pour contredire quelque personne de qualité, il ne le faut jamais faire crûment, mais par circonlocution, en disant par exemple: Vous me pardonnerez, Monsieur, etc, je vous demande pardon. Madame, si pose dire que la coqueierie est un mmwais moyen pour plaire, etc. (Tr. de la Civ., 24).
qu'on approuve, qu'on apprécie, qu'on exprime un sentiment sur un fait. L'indicatif apparaît dès que cette nuance s'efface : il est bien exact qu'il la ehérit.
Derrière un même verbe, les nuances modales, qui varient suivant le sens qu'on donne au verbe, s'accusent sans peine : Je suppose que VOUS VOUS trouviez seuls tous deux en concurrence ( == je pose l'hypothèse que) ; — Je suppose que VOUS l'avez reconnue tout de suite ( = je pense bien que, je présume). De même : L* essentiel ^ c*est qu'U saehe dessiner (on demande cette qualité) : — L'essentiel, c'est qu'il sait dessiner (on constate le fait). Derrière expliquer , on mettra un complément d'action-objet : expliquez-lui qu'il est ruinée je lui ai expliqué comment la chose a pu se faire. Le vçrbe de cet objet est à l'indicatif. Au contraire on dira : expliquez-moi qu'U réussisse toujours, je m'explique qu'il ait tous les prix ; — Explique-moi que ce Cerfolier qui ne dit rien, qui ne sait rien,., ait le génie de la spéculation (becq., Polich., I, 4).
Le mode peut être entraîné non seulement par le verbe principal, mais par une dépendance de ce verbe : il y a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du premier méchant plaisant (mol., Am. magn., i, 2). Supposons même qu'on remplace que par c'est que, le subjonctif reste possible, tant l'idée modale domine la phrase, comme dans : i7 est fâcheux qu'il fasse mauvais. Il en est tout à fait de même dans les phrases suivantes : .Voilà une Coutume bien impertinente, qu'im mari ne puisse rien laisser â une femme dont il est aimé tendrement (mol., Mal. imag., i, 7). — Voilà qui m 'étonne, qu'en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observées (Id., Pourc, m, i). La conjonction que introduit la proposition présentée par voilà; c'est un fait qui s'exprimerait ailleurs par l'indicatif : voilà qu'il pleut. Mais ce qui accompagne voilà, c'est-à-dire le verbe étonne en introduisant une couleur sentimentale, amène le subjonctif dans la subordonnée, tout comme s'il y avait : je m'étonne que...
Nous verrons plus loin que la conception modale est si essentielle qu'elle domine les autres, si bien qu'au cas où la langue ne permet pas de les exprimer toutes, c'est elle qui est exprimée de préférence. Il semble qu'avant tout l'esprit s'attache à marquer comment le fait en question lui apparaît modalement, s'il est une certitude, ou bien une éventualité, ou bien un désir, ainsi de suite. C'est là un caractère primordial qu'on n'abandonne point.
Où observer les modalités ? — 11 y a modalité dans toutes sortes d'éléments de phrase. Ce vieillard^ peut-être respectable. Le méritait (v. H., Le Roi s'am., i, 5), nous présente une appréciation considérée seulement comme possible. On retrouve aujourd'hui ce peut-être jusqu'entre une préposition et son complément : avec peut-être des reprises. Considérons une caractérisation telle que : ces visites, trop rares à mon gré. La présence de à mon gré introduit là une modalité sentimentale.
GÉSÉRALITÈS 509
Modalités dans les propositions et les phrases, — Les propositions isolées ont leur modalité 1 Sortez est dans la modalité de l'ordre, prenez patience dans celle du conseil. Les phrases ont les leurs. Nous n'étudierons ici, comme dans les livres précédents, que les propositions simples et les phrases composées d'une proposition simple et d'une propositionobjet.
Quand il y a phrase, tantôt c'est l'ensemble qui est dans une modalité donnée : je suis certain que vous prend'-ez les précautions nécessaires. Tout est dans le réel et la certitude.
Tantôt un des éléments se trouve dans une modalité, pendant que le reste est dans une modalité différente : Je crois gu't/ aceepieTBlt peut-être une situation comme celle-là. La principale est dans le réel, l'objet dans V éventuel possible. Cf. J'admettrais alors gu']l a eu connaissance de cette dépêche. La principale est dans l'éventuel, l'objet dans le réel certain.
Modalité dans l'objet des adjectifs et des noms. — Les propositions dépendant d'un nom, d'un adjectif, ont, comme les autres,leurs modalités. Dans désireux qu'ilsoiirécompensé, l'objet a la même modalité que dans je désire qu'il soit récompensé (1).
Il faut prendre garde à ce propos à la syntaxe des propositions où le nomsujet, suivant son sens, entraîne l'emploi de modes différents ; ma conviction est qu'il réussira, mon désir était qu'il se décidftt. L'influence du sujet s'exerce par dessus la copule sur la proposition suivante : ma surprise n'est pas qu'il ait besoin d'une religion (b. const., Ad., 94) ; — l'intention de mon père... était que Je parcourusse les pays les plus remarquables de r Europe (Id., Ibid., 1) ; — Ma première pensée fut qu'elle s'était trouvée mal subitement et qu'elle était tombée là (feuill., Morte, 61) (2).
Il suffit de ces exemples pour rappeler combien est factice la distinction entre une proposition-attribut /et une proposition-complément. Mon désir est forme en réalité une locution équivalente à je désire : mon désir est qu'il réussisse.
Modalités dans les phrases décomposées. — Nous avons dit au chapitre de l'Objet (p. 342) qu'il y a plusieurs façons d'exprimer un fait dépendant d'un jugement, comme du reste d'un sentiment ou d'une volonté. On peut dire, ou bien : je suis sûr qu'il est là, ou bien : il est là, j'en suis sûr ; — on vous a trompé, je le sens, ou bien : je sens qu'on vous a trompé. Quand il n'y a pas subordination, la modalité s'exprime essentiellement dans la proposition devenue principale : Seriez-vous fou ? demanda la dame.
n faut bien faire attention pourtant que l'autre partie n'est pas indif-
(1) EtUàovi qu'un tel deuil dure éternellement. Il lui fit en r église ériger cet emblème (hérbd., Troph., E^itaphe).
(2) Cf. une de mi oploions .. était qu*auec la foi et la prière Vhomme i tout pouvoir sur la nature
(BEN., JéS., XVI).
férente. La langue fournit des formules qui indiquent des réserves, qui marquent qu'il y a improbabilité, etc. : Si on en croit.,, si on en croyait, si on récoutait. Ces formules expriment diverses nuances. La dernière implique que l'on ne doit pas l'écouter, elle insinue que le fait est faux.
Les compléments par lesquels on remplace ces propositions ont de même leur valeur modale. A l* entendre implique une défiance : A Tentendre parlw» i7 sait les secrets du Cabinet mieux que ceux qui les font (mol., Escarb., 1). Selon vous, suivant vous, à vos yeux, à votre compte introduisent des réserves. On ne donne pas, au moins provisoirement, son assentiment : Selon VOUSy docteur, nous sommes tous malades? (donn., La Pair., i, 1); — Je suis donc bien coupable, Alceste, & votre eompte ? (mol.. Mis,, i, 1).
Les restrictions peuvent devenir très sensibles, quand on limite la créance à accorder par un autant que je sache, dans la limite où on a pu s'en rendre compte, 11 y a des d/7-on, qui, prononcés avec certaines intonations, sont de vraies dénégations.