DISCORDANCES ENTRE LE LANGAGE ET LA PENSÉE
trouve le moyen de me venger d'Orante, Quoique son changement me soit doux en effet. Et que c'est me venger d'un bien qu'elle me fait (rotr., Diane, ii, 6) ;
— je crains que cette vérité ne soit pas encore entrée dans V esprit de M, de Grignan,,, et que, comme il a toujours été, 11 ira toujours (sÉv., Lett., mcxxv) ;
— Croisait-on qu'on pût, entre une reine incestueuse et un père qui devient parricide, introduire une jeune amoureuse, dédaignant de subjuguer un amant qui ait déjà eu d'autres maîtresses, et mettant sa gloire à triompher de l'austérité d'un homme qui ll*a jamais rien aimé ? (volt., Dict. phiL, Style, sect. 1).
Inversement, dans des œuvres non terminées ou des écrits peu soignés, on trouve des écrivains qui, après avoir employé un mode de non-subordination, appliquent à un second verbe le subjonctif : Or Moyse et David et Isaye usoyent de mesmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avoyent pas mesme sens, et que le sens de David qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parlait d'ennemys, ne fust pas le mesme que ccluy de Moyse en parlant d'ennemyr, ? (pascal, Pens,, éd. MoHn., i, 265) ; — Qu'y a t il de plus absurde que de dire que des corps animés ont des passions, des craintes, des horreurs, que des corps insensibles, sans vie et même incapables de vie aient des passions (Id., Ib., Il, t50). Bossuet écrit de même : si déterminés, qu'on eût dit.., qu'ils se nourrissaient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnassent de nouvelles forces (B. et rig. de Dieu, 2^ p.). Mais ces incoordinations ont peu à peu disparu, lorsque les règles sont devenues strictes. Ce sont là des imperfections ou des négligences (1). Autrement graves sont les faits sur lesquels il nous reste à appeler l'attention.
Emplois illogiques des modes. ~ Influence de l'ordre des mots. — Un déplacement fait changer le mode. Cf. Je conviens que cela est vrai et : Que cela soit vrai, ]*en conviens ; — Qu*un père vous ait aimé» je ne m'en étonne pas... ; mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir,.... c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter (boss., Condé).
Analogies. — Comme dans une foule de phrases impersonnelles la subordonnée est au subjonctif, ce mode tend à s'introduire dans des phrases où la pensée ne le justifie pas et où seule l'analogie de la forme l'amène. On entend dire: // estexact qu'il /'ait vu, comme : il est juste qu'il sAt revendiqué ses droits.
Usages injustifiés des modes. — A) Aucun mode n'est suffisant pour exprimer à lui seul, avec ses nuances, une modalité donnée. Le conditionnel lui-même est dans ce cas. Le subjonctif et l'indicatif concourent avec lui : Comparez : N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette (corn., Hor., 1023) et : S*il avait d'an moment retardé sa défaite.
(1) Cf. U iVy eut pas un rayon de soleU qui leê thaiffât de la même chaleur, prs une p^rre fu'Ils regarderont éTun regard pareil (Flaub., Ed. Sent., 324).
B) Aucun mode n'est spécialisé. Où est Tidée d'éventualité dans ; Je voudrais lui dire un mot ? Il s'agit uniquement de l'expression atténuée d'une volonté, d'un désir. Comparez : tu n'irais pas lui raconter ça !
C) Aucun mode n'est d'un usage tel, que son emploi ne soit parfois en désaccord avec sa valeur essentielle. Qu'on compare : J* espère qu*il viendra à : j'attends qu'il vienne. Dans la première phrase, le fait dont il s'agit n'est nullement assuré, et cependant on a l'indicatif. Dans la seconde, le fait peut être tout à fait certain, on le rendra tel en ajoutant : car sa venue ne fait aucun doute. Qu'il vienne reste cependant au subjonctif.
Pour que l'emploi des modes fût logique, ou psychologique, il faudrait qu'il fût réglé sur les seuls besoins de la pensée. Or une première observation montre combien la forme linguistique est importante. On dira : Il peut se faire que ce soit son frère, soit est au subjonctif, et cela est l)ien. Mais si l'idée contenue dans il peut se faire est renfermée dans la locution figée (il) peut-êtrCy c'est fini du subjonctif, et l'indicatif reparaît :PeM/-é/r<? est-ce... Peut-être que c'est son frère. Le mode a changé, quoique la modalité soit restée invariable.
Même observation pour une modalité d'ordre sentimental: Comparez : A mon grand regret, il n'est pas venu,et:/'a{ un grand regret qu'H ne soit pas venu. A vrai dire, cette dernière phrase dissocie renonciation du fait et celle du sentiment. L'un reste cependant en rapport avec l'autre. Le changement suffît pour entraîner un autre mode.
L'usage du subjonctif est devenu si mécanique qu'on le trouve après ne pas nier, et que Vaugelas,qui discute sur l'adjonction de ne au verbe subordonné, ne conteste pas sur le mode : Je ne lui nierai pas même que je n'aie bien cru (la rochef., iï, 467) ; — Je ne nierai pas cependant qu'il ne fût homme de très grand mérite (boil., Réfl. s. Long., i).
Un seul exemple fera éclater aux yeux les illogismes de l'emploi des modes : Je doute que cela soit vrai exprime un doute ; Je ne doute pas que cela ne soit vrai n'en exprime pas. Et cependant le subjonctif se conserve dans la seconde phrase comme dans la première (1).
Influence d'une principale négative. — La règle générale des langues romanes est qu'on met le subjonctif après proposition négative. Type : Je ne vois pas pour moi Que le cas soit pendable ; c'était déjà la régie de l'a.f. : N'i ad castel ki devant lui remaignet {Roi., 4) ; — N'i ad celui ki mot sunt ne mot tint {Ib., 411).
Maupas donnait à ses élèves une règle très générale : En termes négatifs... l'optatif y est plus vif et de meilleure grâce (315). Les observateurs qui ont suivi ont confirmé cette règle (2), l'usage classique également : // ne
(1) Voir sur ces contradicUons, Ferd. Brunot, Vens. de la /. /., 48.
(2) Il faut dire : Je ne savais pas que ce fust et n«n que c^estoit i}ostre mère ; le contraire dans d'autres cas est affaire d'usage et d'oreille (mân., Ohs., i, 264). Andry est plus brutal : \e vous imaginez pas que tout ua bien, est regardé par lui comme une faute. Il falloit : que tout aille bien, parce que la proposition est négative (Suit., 347). Cf. une remarque posthume de Vaugetas (II. 402).