‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 29 sur 586 · CHAPITRE XI LE SENS ET LA FORME DE LA PHRASE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI LE SENS ET LA FORME DE LA PHRASE

Idée principale et proposition principcde. — Théoriquement, la proposition principale est celle autour de laquelle se groupent les autres propositions. C'est souvent vrai ; pourtant la recherche de la proposition principale ne se confond pas toujours avec la recherche de l'idée essentielle.

D'abord telle phrase peut avoir une forme de subordonnée et être une principale, voire une isolée. Un regret se traduit par : si j'avais su ! ou bien par : quand Je pense que j'ai eu l'occasion d'acheter cette propriété pour 15.000 francs I Mais même dans une phrase complète et régulière, il y faut regarder de près ; il n'y a pas de règle absolue pour distinguer l'idée essentielle. Elle apparaît très souvent, sans conteste, pour ce qu'elle est, dans quelque enchevêtrement de subordonnées qu'elle soit enclose : Tant qu'il sera là, ce gueux, ce prince, Par le pape béni, monarque malandrin. Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince,.. Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses mâchoires, La vertu, le serment, l'honneur religieux,,. Quand même grandirait i' abjection publique A ce point d'adorer l'exécrable trompeur, Quand même V Angleterre et même l'Amérique Diraient à l'exilé : Va-t-en ! nous avons peur ! Quand,,, Quand,,. Je ne fléchirai pas ! (v. h.. Chat,, Ult. Verb.). La principale ressort.

Mais il y a de nombreux cas où la structure extérieure de la phrase ne correspond pas à son caractère réel. Quand M°»« X s'écrie : Crois-tu que mon pauvre mari a changé ! l'idée principale n'est pas la question.

Voici une phrase d'Anatole France, où, malgré l'apparence, la subordonnée de temps exprime aussi une idée principale : les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse affaire, quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de ta Dent du Lynx, jadis possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines (a. FRANCE, Ile des Ping,, 249). Il y a en vérité là deux idées principales : ils désespéraient et ils découvrirent.

Dans notre langue actuelle, nous avons des formes qui ont pu être jadis des propositions, mais qui en réalité sont réduites au rôle d'éléments lexico-

GÉNÉRALITÉS

logiques : tu dis qu'il ne va pas dans cette maison, n'empêche qu'on Vy a encore DU hier soir. On ne peut, sans abuser de l'analyse, essayer de retrouver dans n'empêche que le sens et la valeur d'une principale dont dépendrait le reste ; n'empêche que veut dire à peu près : et cependant .

On est autorisé à penser que des faits analogues ont dû se présenter à toute époque.

Moyens de mettre un élément en relief. — Dans d'autres cas, il est visible qu'on a considéré comme nécessaire de. mettre en relief une idée qui eût pu être ailleurs, mais à laquell'e on accorde une importance particulière. La structure ordinaire de la proposition ou de la phrase est abandonnée.

Pour les isolements et les mises en relief, la langue a toutes sortes de ressources :

1° Elle intervertit l'ordre ordinaire et substitue à la forme normale une forme à reprises : ton frère, je ne l'ai pas vu ; — l'envoyer en pension, je n'y consentirai jamais ; — qu'on m'ait proposé cette affaire, j'en conviens ; — que tout cela fût pris à la lettre par les disciples, c'est ce qui éclate dans les écrits du temps avec une évidence a^so/i/e(RENAN, J^5., xvii) ; — ah ! qu'emporté par une action héroïque, on coure à sa fin d'un élan magnifique et insensé, le fait s'explique par l'ivresse momentanée des facultés (l. de robert, le Roman du Malade, 28).

2° Elle se sert d'isolants : quant à, en ce qui concerne, pour ce qui est de : quant au luxe des vêtements, comment rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre ? (renan, Jés,, x).

3° Elle fait passer dans la principale ce qui est à souligner ; Molière eut pu dire : vos façons de faire donnent à rire à tout Le monde depuis longtemps. Il a dit : il y a longtemps que vos façons de faire dorment à rire à tout le monde, (mol., B. g., III, 3). On eût pu dire aussi : seuls des sots et des sottes, ma femme, se railleront de moi. Molière a dit : il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi, (Ib., m, 3). L'intention est de mettre en vedette l'idée contenue dans l'adjectif seuls.

Quand il s'agit d'exprimer le jugement que l'on porte, le sentiment qu'on éprouve sur une action, le désir qu'on en a, ainsi que nous le verrons dans le chapitre consacré à cette matière, tantôt on use d'un complément, d'un adverbe, d'une subordonnée, tantôt on construit exprès une proposition principale. Si l'on compare : il est probable qu'il s'en tirera encore une fois, et i7 s'en tirera probablement encore cette fois, on voit le changement. La première phrase répond plus expressément à une question telle que : qu'est-ce que vous en pensez? Cf. // y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre (ren., Jés., ch. v) ; — ce ne fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises particulières (Id.. Ib., xviii) ; la circonstance devient l'essentiel.

Usage de c'est, — C'est — qu'on considère ou non cette formule comme

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