‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 342 sur 586 · LES ADJECTIFS, LES ADVEIŒES ET LA MODE · texte numérisé non relu

LES ADJECTIFS, LES ADVEIŒES ET LA MODE

cette voie, malgré certaines protestations, et ce n'est qu'avec Chateaubriand et les romantiques que revint Tamour du pittoresque, et que les beaux jours de l'adjectif recommencèrent. Les rom.antiques, qui en avaient fait un des moyens principaux du style, furent vivement attaqués. On se souvient des railleries de Musset.

S'il y a eu abus, en revanche d'innombrables exemples montreraient quelle puissance plastique cette réforme a donnée au style des poètes et même des prosateurs depuis lors. Même avec des adjectifs usés, ils ont fait des phrases jusque-là inconnues : L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle. Ailleurs, c'a été une résurrection d'adjectifs rares, endormis dans l'ombre : Les temps antérieurs, Vère immémoriale (v. h., Lég.y L'an neuf de l'H.). Tout cela sans aucune des nouveautés qui, au temps de La Pléiade, forçaient la langue. Pour être moins empanachées, les qualifications, chez les réalistes et les naturalistes, ne sont pas moins abondantes. Dans les œuvres des Concourt, elles sont le style même.

Certaines catégories d'adjectifs ont eu ainsi de nos jours une faveur j)articulière, ceux en é d'abord. Style imagé a été créé par Mercier, dans sa Néologie, 1801. Cf. bouqueté : des pentes roses ou bouquetées de cépées de hêtres (chat., Mém.. xi, 217); — banderole : Les mâts banderoles (lec. de Lisi.E, Po. tr., Rom. de D. Fad.) ; — cosmétique : sa forte moustache blonde, très cosmétiquée (a. daud., Jack, 44) (1).

Eux, euse (très répandu genreux, soireux, seizemayeux), est l'un des suffixes qui a servi le plus, tant aux impressionnistes qu'aux romantiques. A. Daudet s'en est escrimé : la parole d' Argentan non plus terne et geigneuse comme à l'ordinaire (Jack, 232). Des impressionnistes ont prétendu lui faire traduire de subtiles nuances de pensée. C'est ainsi que, à côté de insinuant, qui existait déjà, on a créé insinueux : la vie insinueuse (id., Fiois, 46). Cf. une moquerie SOUrieuse (goncourt, Journ., 12 mars 1874). En outre, au lieu d'être réservé surtout aux adjectifs exprimant des qualités morales, eux s'est étendu rapidement dans la langue avec le sens de pourvu de, composé de : al gueux, coquillageux ; — Elle roulait au gré de tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse (a. daud., Port- Tarascon, 247-248).

Parfois l'adjectif prend de la valeur du fait qu'il est rapporté par image à un mot auquel il ne convient pas directement. A propos d'enfants, on parlera de leur sommeil tiède et rose. Lamartine disait déjà: La tiède attraction des rayons d'un ciel chaud (Joe, 16 mai 1801). C'est devenu un des procédés du style moderne : elle reporta sur lui seul la haine nombreuse 71/1 résultait de ses ennuis (flaub., Bov., 119).

Il ne faudrait pas croire que la langue littéraire soit seule à « affectionner » les adjectifs. La langue politique n'en est pas moins gorgée. Il y en a dont les plus hauts personnages de l'État ne nous font pas grâce. Actuellement

(1 ) Cf. ceux en esqiie, ier, in, éen, dont le développement avait été assez lent jusque-lù : faunesque, troabadouresque ; aprilin ; cériiléen, hyménéen.

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