LA PLACE DE L'ÈPITHÈTE
malgré le proverbe : C'est bonnet blanc ou blanc bonnet, se mettent toujours derrière en français moderne : les prés verts, une robe mauve, un galon bleu ( 1 ).
20 Les A.DJECTIFS DE FORME i un clochcr pointu, une ligne courbe, un plat ovale, une assiette creuse, un Iront plat, des joues caves, une tête ronde.
G — Les participes ou adjectifs verbaux sont toujours derrière le nom, à moins qu'ils ne soient tout à fait passés au nombre des adjectifs proprement dits : un pont chancelant, une robe montante, ouverte, décolletée, un fichu croisé, une heure perdue, un bataillon sacrifié.
2^ Adjectifs à place variable. — Ces adjectifs sont très nombreux et fort usuels.
A — Adjectifs dont la place est vraiment indifférente : Ce sont cf'odieuses gens, ce sont des gens odieux ! A peine pourrait-on noter ici la différence que crée la possibilité de mettre une accentuation spéciale dans le second cas. Cf. // avait pour vous une profonde affection, on une affection profonde; — c'est un vigoureux gaillard, ou un gaillard vigoureux ; — il a épousé une charmante femme, ou une femme charmante ; — vous avez lu ce stupïûe article ? ou cet article stupide ? — fai passé une bien agréable fournée, ou une fournée bien agréable ; — // faudra trouver rf'équitabies solutions, ou des solutions^ équitables ; — tout le monde l'a félicité de ses éloquentes paroles, ou de ses paroles éloquemles; — (7 était dans une extnraor^ dinaire anxiété, ou dans une anxiété extraordinaire ; — il a pour ce genre d'exercices une déplorable facilité, 00 une facilité déplorable ; — cet homme se. trouve dans un eouïpiet dénuement, ou dans un dénuement complet.
B — Adjectifs dont diverses raisons déterminent la position devant ou derrière le nom. — Ce deuxième groupe est très- important.
Les raisons qui font mettre les adjectifs tantôt à une place, tantôt à l'autre, sont multiples (2).
1. Le sens change complètement d'après la place. — Beaucoup d'adjectifs sont dans ce cas : un personnage sacré, un sacré personnage,
2. Le sens est seulement modifié. — On a posé en règle qu'au sens physique l'adjectif restait derrière, qu'au figuré il se plaçait devant. En effet on dira : une pftle figure, de larges concessions, en face de : une figure pftle, une fenêtre large.
Mais large peut aussi bien se mettre devant, au sens propre : une large baie. De même étroit : une étroite ouverture.
Le seul principe qui paraisse à peu près général, c'est que les adjectifs qui expriment une appréciation, une impression sommaire de Tesprit, qui, en cette qualité, entrent en union très intime avec le nom, et font pour
(1) On dit, il est vrai, de noirs desseins, une verte vieillesse, mais les épithétcs de couleur n'ont pis là leur sens ordlaaire.
(2) II y a du reste des d.stinctions à faire. Certains adjectifs oe sont.pas impossible» .^ une place donné': ils y paraissent seulement m^ins naturels : Je tiendrai compte de votre amicale observation, ou de votre observation amicale.
SYNTAXE DES CARACTÉRISTIQUES
ainsi dire partie de la dénomination même de l'objet, se mettent devant le nom. Quand nous disons : une petite maison, l'idée est une ; un mot unique (maisonnette, par exemple) pourrait l'exprimer aussi bien (1). L'adjectif n'a presque d'autre valeur alors que celle d'un suffixe diminutif, péjoratif, augmentatif, etc.. qui exprime la même idée que le terme primitif, légèrement modifiée (2). De même dans les expressions : de gros arbres, un / long chemin, etc., l'adjectif n'ajoute pas une seconde idée à celle qui est ^ exprimée par les mots : arbre, chemin. Il ne fait que modifier cette idéev dans le sens quantitatif. On dira ainsi : de riches prébendes, de lourds impôts, une basse vengeance, un fol orgueil. /
Dans cette catégorie seront donc d'abord les adjectifs simples de petitesse'y/ ou de grandeur. Il faut y ajouter les adjectifs marquant ancienneté ou nouveauté, les approbatifs qui présentent comme bon, véritable, et quelques autres, c'est-à-dire : gros, petit, large, grand, court, bref, vieux, jeune, ancien, nouveau, beau, joli, bon, mauvais : Oh ! le cher enfant ! — c'était un rude gaillard ! — // me paraît un fier imbécile ! — je me trouve en parfaite santé.
C'est en vertu de ce principe, en même temps que par tradition, que tout adjectif, considéré comme une épithète de nature, précède d'ordinaire ^ le nom et tend à s'agglutiner avênuTT^e Saint-Père, la pâle mort, la blanche hermine, un plat valet, une faible femme.
Quand le nom est accompagné d'un adjectif possessif, ce tour est à peu près seul employé : saluez votre aimable amphitryon ; — continuons courageusement notre dur métier ; — écris-moi, mon cher enfant ; — j'ai abandonné leur douce compagnie ; — je revois encore %sl délicieuse femme ; — dites-lui ma vive sympathie.
Corollaire. — On comprend dès lors sans peine la difîérence entre :
un homme brave un homme grand un méchant poème un gros commerçant une triste femme une vraie épopée
et un brave homme,
• un grand homme,
• un poème méchant,
» un commerçant gros,
» une femme triste,
» une épopée vraie.
Cette observation permet même de comprendre la nuance qu'il y a entre une vilaine figure et une figure vilaine. Le second seul peint ou décrit. Le premier apprécie. De même pour : une sotte fille et une fille sotte ; — un riche mobilier et un mobilier riche ; — une folle fille et une fille folle.
On comprend aussi pourquoi on peut dire : un parfait sous-préfet aussi bien qu'un sous-préfet parfait. Mais changez le nom, le déplacement devient ou impossible ou difficile : un gâteau parfait, non un parfait gâteau ;
(1) Cf. une petite rue (ruelle), un petit loup (louveteau), etc.
(2) Ainsi s'explique aussi que beaucoup de diminutifs n'aient que la valeur de simples, comme charrette, pincettes.