H, L^ACCORD AVEC PLUSIEURS NOMS
Lorsqu*un adjectif qualifie plusieurs noms, doit-on considérer comme une nécessité de l'accorder avec tous, ou peut-il suffire de Taccorder avec un ï»eul ? Et si les noms qualifiés sont de genres différents, quelle forme i>rendra l'adjectif ? C'est une fies croix de la grammaire française.
Accord avec plusîetirs noms de znême genre. — Ladjectif prend nécessairement le genre des substantifs. Mais quant an nombre, qui devait Mre le pluriel, il s'en faut que la règle soit constanle. Le XVI«' s. suit encore Fréquemment 1 usage traditionnel, qui accordait radjcctîf avec un seul des substantifs. Mademoiselle de (iournay écrit : f infortune et i'iwrrcur sur le lusage peinte {Omb., Dfia ; h. l., iîi, 168).
U} On lulérc î VhUtmrt melonDe et moderne (AFTfié du 26 Février IDOl),
048 S i X TAXE DES CARACTÉIilSTlQVES
Cv ii'êltiil pas d'ailleurs l*avis des théoriciens, el Malherbe condamne cet ac'i'ord avec le dernier nom seul. Malgré liiL les exemples abondaient encore en langue classique. On citt- : C'rs/ une puîssimcf orfftieiiî^uar qui est souvent coniftiire à VhumUiU' ei a lu simpîicité chrétienne (FLAcriiER); — J'ai ut\f fsfinw i't tint' affrriion pour pous toute particulière f molièrr) ; ^ Mes actions étaient mélves ttunt' joie et d*ttnc aetiiuté extraordinaire (hossvf.t). — Ct% lettres étaient mort i fiantes polir ta pan i té ef îa futoitsie persane Imontksquiei h
Aiijourdluii Ti^spril logique a trioiiiphe ; T^icrord en nombre se fait d'ordinaire aver Unis les noms, c'osl-:i dire que l'adjectif s'emploie au pliinel : la tanffue et la iiliérature françaises ; — cet amour enthousianir dr ta trie, (te ta refigion et de la beauté grecques ; - arec une patience et un» nssidatté félines <Voîr Robert, o, r.. ÎÎS),
Que lus noms soient juxtaposés, au lieu d*être coordonnés par une eonjourtinij. l'usa gr reste le înême : Vartilteur. te fantassin, le soldat, Vofficirr. sales (•/ couverts de poussière.
Accord avec plusieurs noms de genre différent. — Là encore, une
grandr indeiîsion a rtvguc jusqu'au XVIP's, Les grammairiens eux-mêmes semblaient n'avoir que dus préférences personnelles, dont ils étalent Ineafjiiïjlcs de douour des raisons. Mathurlïc eoudaninail l'acrord avec le deruier nom seul : pour rendre mon désir el ma peine étemeUe (iv, 273 : BRUNOT, Doer, :ifi,>; H. L., IV, 468). Vaugelas, au contraire, préférait raccord a vue le dernier nom. Depuis, on a distingué suivant le mode de liai sou des noms entre eux.
al Les noms sont unis par et. — En principe, radjcctif se met au masculin pluriel. Il va, en effet, une véritable addition dus idées, la notion de pluriH paraît simposer. Quant au ehoix du genre, c'est une pure convention qui fail préférer le masculin au féminin : Avec une déticatesse et un tact parfaits ; — tfous copierez tes nudiéres el tes sujets Inscrits mt profframme ; -- La bouche et te cœur pleins de dégoût (copp.* Vr. Riches, 91).
Mais on remarquerai que. dans ces exemples, le substantif masculin se trouve le dernier. Pourrait-on dire, comme Hacine : Ces murs, ces uoùtes.. prêts à m* accuser ? -lainais écrivain véritable ne dira ni n'écrira : ,-U»er an tact et une délicatesse parfaits.
La présence d'un adjectif masculin a côté d'un substantif féminin a quek[iie chose de uboquant. C'est une queslion d'oreille* et qui peut avoir assez dimportancu pour dicter Taccord. Par exemple :
\) Si ta fornw du féminin est identique à celle du masculin, radjeelif pourra sans difTIculté être au masculin pluriel. C'est le cas «los adjectifs etî //>/(% aNe, Ire, que. esqm\ etc... Un dédain et une liaine invincibles, Oo est alors dans l'impossibilité d^aflinner avec lequel des deux mims Laccord en genre a été fait : il n'y a pas même lieu de le rechercher.
H) Si la forme du féminin est pour Vorcilk identique à ta forme du m^stih
V ACCORD DE L'ÉPITIIÈTE
lin, bien que différente pour Vœil, le masculin n'étonne point : le texte et la signature examinés par le tribunal ; — un chapeau et une robe noirs.
Les exemples qu'on en pourrait donner sont nombreux : comme je n'ai pas une idée et un sentiment pareils à ceux des gens qui m'entourent (gautier, Maupin, dans robf.rt, 119); — Une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation puTS (p. et v. marg., Fem, nouv,, 55) ; — Dans les soins et les sollicitudes maternels, elle trouvoit l'oubli de ses malheurs (p. borel, Put., ii, 43).
C) Si le féminin est nettement différent du masculiny on revient souvent d'instinct à l'usage du XVIIe s., et on fait l'accord avec le dernier mot : cet animal, au museau et à la queue plus courte; — C'était l'impulsion des sentiments et des croyances reli^euses (guizot, dans rqb., o. c, 119) ; — il,,, continua ses travaux au milieu d'une distraction et d'un tiraillement si cruel (MICHEL., Am., Intr., m, 31).
De même que l'on accorde certains adjectifs avec le dernier nom pour éviter les différences de forme que comporte le genre, on agit de même avec d'autres, pour éviter les difl'érences de forme que comporte le nombre. Prenons un adjectif comme local, dont le pluriel est locaux. On ne dira guère : L'octroi et la douane locaux, ou bien : les impôts et les douanes locaux* On dit «ou bien : a) la douane et les impôts locaux ; ou bien : b) l'impôt et la douane locale.
Assurément on pourrait produire de très nombreux exemples qui semblent en contradiction avec ces remarques, ainsi : Les arbustes et les plantes, très particuliers en ce pays. La règle est enseignée comme un dogme où la logique trouve son compte, puisque la caractérisa tion porte sur les deux termes ; il est naturel qu'elle ait été appliquée. Il doit être permis pourtant d'enseigner que, sauf le cas de nécessité absolue, il vaut mieux ne pas heurter l'instinct linguistique, et s'arranger autant que possible pour satisfaire à la fois l'esprit et l'oreille.
p) Les noms sont unis par OU. — ^ |En principe, disent les grammairiens, si les deux noms s'excluent, l'adjectif s'accorde avec le dernier : Le dimanche il porte un veston ou une jaquette claire.
Si les deux noms ne s'excluent pas, l'adjectif s'accorde avec les deux : je voudrais des abricots ou des pommes bien mûrs. Le principe ici encore semble bien rigoureux. D'abord il n'est pas toujours facile de préciser bien nettement si les deux termes s'excluent ou ne s'excluent pas. De plus, les raisons d'euphonie que nous avons remarquées plus haut peuvent jouer, dans ce cas aussi, un rôle important, et l'on pourrait répéter à ce propos les remarques déjà faites. On dit : il voulait donner à son fils un métier ou une situation lucrative. Or, il est bien difficile de soutenir que la règle s'applique ici. Sans doute métier et situation s'excluent dans la pratique. Mais dans la pensée du père, les deux idées ne se réunissent-elles pas? Ce qu'il veut, ce sont des avantages matériels dans un cas comme dans l'autre.
SYNTAXE DES CARACTÉRISTIQUES
y) Les noms sont unis par avec : Laissant sa mère avec sa femme et ses enfants prisonniers. Vaugelas jugeait le tour élégant, quoique peu corrrct. La Mothe Le Vayer approuvait aussi cette construction (h. l., m, 468). On a discuté après eux. En effet, ce mot avec exprime parfois une simple idée d'addition entre les êtres, et pourrait être remplacé par et. Dans ce cas, il est naturel que l'accord de l'adjectif se fasse avec les deux noms ainsi réunis : Le pêcheur avec sa femme, attentifs et silencieux, réparaient les filets. Mais souvent avec, tout en marquant que le deuxième être accompagne le premier, le subordonne au premier. C'est à celui-là seulement que se rapporte alors l'adjectif : Œdipe, avec sa fille Antigone, partout repoussé, erra longtemps en maints pays; — Le général, avec ses officiers, immobile et anxieux, attendait le passage de l'Empereur.
8) Les noms sont juxtaposés, sans conjonction. — L'absence d'une particule de coordination ne peut rien changer au rapport. De sorte qu^on peut accorder Tadjectif avec l'ensemble des noms, quand reuphonie n'en souffre pas : Les hommes avaient une gaieté, un entrain, une ardeur inconnus jusqu'alors. On met l'adjectif au masculin pluriel, surtout quand le dernier nom est un nom masculin : c'est une coutume, une tradition, un principe consacrés. Ou bien, on accorde avec le nom le plus rapproché : il a*mnnirè un brio, un esprit, une virtuosité extravagante.
L'adjectif, placé après plusieurs noms, ne se rapporte qu'à un seul. — Il va de soi qu'un adjectif placé à la suite de plusieurs noms, même unis par une conjonction, ne se rapporte pas nécessairement à tous ces noms. Le sens de cet adjectif indique, au contraire, assez souvent qu'il ne doit s'accorder qu'avec le dernier nom : on vit entrer un paysan et un garçon tout jeune ; de l'or et des pierres précieuses.
L'adjectif précède les noms. — L'épithète ne suit pas toujours les noms. Dans le cas où elle les précède, une difficulté peut se produire. Quand je dis : des hommes, des femmes, des enfants épouvantés, je connais d'abord les trois sortes d'individus auxquels on fait allusion, et je sais que la qualification d'époupan/é, qui suit, leur est rapportée à tous. Mais je ne puis guère dire: de vieux habits, ferrailles, chiffons, parce qu'il m'est impossible d'exprimer une caractérisation générale avant de connaître tous les individus (ou choses) auxquels elle s'appliquera. Il y a donc ici une difficulté logique. A cette difficulté logique s'ajoute une difficulté grammaticale. Après avoir dit de vieux habits, je suis obligé de répéter l'article partitif devant chacun des autres termes. Je devrai donc répéter également l'adjectif et dire : de vieux habits, de vieilles ferrailles, de vieux chiffons.