LXXIII
Qui et quel. — Aujourd'hui nous distinguons à peu près ces deux mots.
A. S'il s'agit de savoir l'identité d'une personne, on emploie çwz: Qui est ce voyageur que vous saluez ? On peut du reste employer aussi quel : Quel est récrividn que vous préférez ? Nous remplaçons même souvent par quel le qui des classiques (1).
B. Mais s'il s'agit de demander de quelle façon se présente un homme, ce qu'il est, etc., qui est impossible.
Quel n'est guère plus employé; jamais on ne dirait : Je voudrais connaître
(l) Quand la question se trouve dans une proposition objet du verbe principal, les hésitations ont été les mêmes, qu'il y eût ou non interrogation. Mais là, si nous dirions encore avec Molière : Et quand je uou» demande après qael est eet homme, A peine pouuez-vous dire comme il se nomme (Mis., 21), ailleurs, nous remplaçons 911e/ par qui : Mais auez-Dous su qaêl 11 est ? Son, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu*il est fait d'un air à se faire aimer (.4p., m, 4) ; — // s*insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il Ott (i..v brly.. Car., Mér. pert., 38). Notre usage imposerait partout qui.
652 /J?5 PRINCIPALES CAHACT^RISTJQUES. LEUR USAGE
ton fiancé : Quel est-il 7 II finiUpour que quel m\i possible, qu'il soit adjectif, et près d'un nom : Quel homme est-ce ?
Quand il s'agit de choses, jusqu'au XV ïl^^ s., mi employait ù peu près încliFTrrenimt'nt qui cl quel : Je suin bien aise, répliqua quelqu'un* de sçavoir qui sont les meilleures eaux (bouch,^ Ser,, \, 72) ; ~ Pour juger qui est le bien d*une chose» // faut regarder à quoi elle est née, et pourquoi an en luit cas (M\LH.» II, 587). — I/excelléîi! gnimmîtirit-ri MaufHis ne distinguai l pas encore les cas où il éleil question de déterminer une personne ou une chose d'une interrogation sur la qualité. II acceptait l'usage courant qui permettait de <lîre : Qui est fennui, *ni quel est l'ennui qui nous tourmente ? Cf, Qui xontelles, ces trois opérations de resprit ? (mol., B, C, u. 4),
C*est Thomas Corneille qui, :i la (in du XV II*"' s,, a posé la règle moderne ( v\i tr.. I, 209) : Vous sauez quel est ce livre ? Il est eneore d'usage de dire : Quelle étolTe demandcz-iwus ? — Quelle est la garniture que i>ous préférez ? — Quelle dentelle pensez-vous mettre au corsage ?
Hurore quel a-t-il le plus souvent [jour objet de demander une délermiuation : ïùî quel ton est ce morceau ?
En langue contemporaine, on préfère composer avec quel des interrogatifs, tels que de quelle (açon, de quel genre, etc.. : De quelle façon est la jupe ?
Ces questions viirieiit naturellement suivant le cas, et s'adaptent vn se l>réeîsaut : de quelle couleur sont ses rlwpeux ? — mus voulez un bœuf de que! âge ?
Comment. — Comment sert essentiellement à questionner sur la manière ; Un homme m'a demandé. — Comment était-il?
L'cjnploi de comment s'est heaiicoup étendu; on l'accole aujourdliiM à des sutistanlifs : c'était un homme sans doute, mais un homme comment ?
Comme et comment ont été longtemps en eoneurrence. Corneille et Molière emploient encore couramment comme suivi de est-ce : comme est-CC qn^on s*tj porte ? (Tart., 230) ; — Comme est-oe que chez moi s* est introduit cet homme? (fie. d. /., tiHI). Comme seul devient rare dans T interrogation directe, à partir de 16r>0. Vaugelas lui avait préféré comment.
Dans Tin tcrrogal ion indirecte.il vécut phis longtemps : Et quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez-vous dire comme il s€ nonune (moi.,, Mis., 21). Au XVII h' s., le triomphe de con^menl s'est aehcvé.
Nombre immonse des manières d'être et d'agir. — Il ne saurait
être qtiesti(m d'énumérer les manières d'être diverses qu'aperçoit Tesprit humain, et de classer les aspects sous lesquels des êtres, <ies idées et des actes peuvent lui apparaître.
Indiquons seulement ù litre de spécimens quelques catégories, potir montrer comment, dans chacune d'elles, la pensée et l'expression cl^î-veloppent leur richesse infinie. Voici une fleur. Forme, couleur, odeur donnent déjà nuissanee à des caractérisalions diversement nuancées. Qu'est-ce k dire, s'il s'agit ri' un luiuime ou d'une lemme *? Son port mil physiqur ou
LA QUALITÉ ET LA MANIÈRE
moral exige de pouvoir choisir entre d'innombrables caractéristiques. Qu'on pense aux seules attitudes : debout^ dressé sur la pointe des pieds, penché, plié, courbé, à genoux, à crop petons, assis, à cheval, renversé,étendu, etc. et là dedans ne sont pas considérées les positions des menlbres : bras, mains, jambes, pieds. De même pour les mouvements. ^
Un acte peut être conscient ou non : il arrive par aventure, par malheur, accidentellement, se produit par hasard ou par calcul (1) ; il peut être hâtif et rapide, ou au contraire lent et long (2), facile ou pénible (3), il se fait secrètement ou publiquement, passionnément ou froidement, justement ou à tort, etc.. Ses caractères de toute nature varient suivant ce qu'il y a lieu de considérer en lui, et la langue fournit à l'observation et à l'analyse le moyen d'exprimer tout ce qu'elles peuvent noter de finesses dans la réalité ou les apparences.
Garactérîsations intrinsèques. — Nous avons vu à là Formation des noms les procédés par lesquels la langue se fait des noms qui impliquent une caractéristique : des nains, les justes, un dirigeable. Sans recours à aucun suffixe ni préfixe, elle nomme les objets au moyen d'adjectifs : la correctionnelle, le métropolitain. Et ce ne sont pas seulement les adjectifs qui deviennent noms, mais les compléments : entrer aux lUnes ; — préparer les Arts et Métiers ; — porter un hoit^reflets ; — monter un pur sang. Nous avons vu aussi comment les noms propres deviennent des types : un prudlioniiii6.
Les verbes, comme les noms, enferment souvent en eux-mêmes une idée de manière : une eau serpente (coule à la façon d'un serpent qui rampe) ; un curieux foidne. On trouve en particulier des verbes marquant les formes, les lignes, les couleurs : masser (grouper en masse) ; biseauter (tailler en biseau), etc.
Quelques-uns des suffixes qui signifient petitesse, donnent par signification dérivée, aux mots où ils entrent, un caractère fâcheux — ou aimable (Tout cela a été étudié plus haut. Voir p. 74 et 219).
Garactérîsations extrinsèques. — Tous les moyens extrinsèques de caractériser entrent en jeu pour noter la manière d'être ou d'agir. Deux semblent dominer tous les autres : l'adjectif et l'adverbe. Ce sont en effet les plus employés. Mais d'autres moyens sont aussi d'une extrême importance.
Ce sont: !<> les participes : présent a), passé b), et l'adjectif verbal c).
a) des fenêtres donnant sur un jardin ; — b) un gousset garni ; — c) des jeux distrayants.
20 les noms et locutions nominales : une robe feu ; — parler Balzac ; —
(1) agir à bon escient, de propos délibéré, exprès, de plein gré, par mégarde, Inconsciemment. (2>— lasteBoiit, vivement, ei hftte^ en ii»cliii>d'«lH.en antoarne^maln, toaguMnent. (3) — aisémewl» à ratoe^ aani peine» dlfflellemeet^ malainénent^ à fraod'palBo» à foiee.
65 4 LES PRINCIPALES CARACTÉRISTIQUES. LEUR USAGE
le style Louis 3CVI ; — une fejnme pot*au-feu ; — une allure fln-de-siècle.
30 les compléments sans préposition : dormir les yeux ouverts ; — s^enfuir l'oreille basse.
40 les compléments prépositionnels : un homme de cœur, de parole ; — une réponse sans façon ; — parler avec hauteur ; — du riz à l'espagnole ; — un lièvre en civet
50 des propositions participiales ou conjonctives : une proposition qui m'agrée.
Tous ces moyens ne conviennent pas indistinctement au nom et au verbe, ils ne conviennent pas non plus à toutes fins. L'adjectif lui-même ne peut servir, en certains cas, à caractériser la manière d'être ; on y supplée : un individu sans gêne, une femme dans le train.
Les exemples donnés dans le livre xiv, relatif aux moyens de caractériser, nous dispensent de reprendre ici cette étude d'ensemble. Nous n'insisterons que sur les compléments prépositionnels.
Les prépositions les plus usitées sont :
A — Cette préposition ne se rencontre plus dans certaines constructions où elle figurait : une table à fer à cheval ; mais elle demeure extrêmement commune : une robe h volants, un lit à colonnes, une poupée à ressort, des souliers à bouts pointus ; — un grand garçon charmant, à tournure d'homme (loti. Mat., III, 10) ; — cette philosophie à tâtons (v. h.. Mis,, Cosette, 1. VII, vi).
Parler à tort et à travers ; — rire à bouche que veux-tu ; — boire à gogo ; — être h son aise ; — marcher au pas ; — réussir à grand 'peine ; — on lui a ouvert les doigts h force ; — acheter à crédit ; — courir à bride abattue ; — causer à bfttons rompus ; — sauter à cloche-pied ; — dormir h poings fermés ; — payer à guichet ouvert ; — rouler à soixante à l'heure (h. l., m, 635).
A LA est une expression courante : un habit h la française ; — une sauce à la Béchamel ; — un pantalon à la hussarde ; — V anguille à la tartare ; — des stores à l'italienne. Faut-il sous entendre mode, façon (1) ? En tous cas, aujourd'hui, en cuisine, en mode, partout, l'expression, sous sa forme abrégée, est d'un usage journalier : bifteck k la Chftteaubrîand.
A la est également commun avec des verbes : marcher à l'aveuglette ; — filer à l'anglaise ; — monter à la va-vite ; — préparer un travail à la sixquatre-deux ; — s'asseoir à la turque.
De — Type : un homme de cœur, le salaire de base ; — être de mauvaise humeur ; — répondre d'un air ennuyé. C'est une construction héréditaire, qui remonte à l'origine de la langue : chevalier de bon idre (Roi. 2252 ; cf. Louis le Débonnaire). De n'est pas d'un moins grand usage que à : Ce gouverneur qui était un homme du bel air (volt., Jeann. et Colin) ; — La garde nationale, émue encore et de très mauvidse humeur (michel., Rév..
(1) Cf. A la manière de : J'ai répondu cela en troi» moiê appris par cœur, un peu à la manière perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d*itre compris (loti, M»« Chrys., 19 .).
LA QUALITÉ ET LA MANIÈRE
III, 32) ; — tu es un homme de scrupule et de devoir (v. h., Mis., Marius, VII) ; — maintenant ce qu'on me présentait, c'était une religion d'indienne e/ de calicot, une piété musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots de fleurs (ren., Souv. d'en/., m, 133) ; — Jérusalem était alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantismey d'acrimonie^ de disputes, de hidnes... de petitesse d'esprit (ren.. Jés., ch. xiii) (l) ; — les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique^ et des gens de fête (a. daud., Tart: Alp.. 116).
Avec les verbes, de est aussi extrêmement courant : voir d'un bon œil ; — s'éloigner d'un pas rapide ; — répondre d'un ton sec ; — Tous les rois de l'Europe travaillent de COncert à l'accélérer (rouss.. Hachette, m, 331) ; — et, si vous m'aviez tenu alors, de bonne foi OU non, le langage que vous m'avez tenu tout à l'heure (a. dumas, Étr., iv, 5).
De est extrêmement à la mode de nos jours : une locomotive sifflait, d'une plainte continue (zola, £)«■ Pascal, 331, cf. 135) ; — Tout d'un cqup, une batterie française répondit, si voisine et d'un tel fracas, que les murs de la petite maison tremblèrent (id., Déb., 205) ; — La batterie voisine tirait sans relâche, d'un grondement continu dont la terre tremblait (id., Ib,, 242).
Nous avons noté au livre de La Représentation qu'en langue classique on se servait volontiers de dont pour représenter le nom qui doit former lé complément de manière dans une phrase conjonctive : Quand j'ai devant les yeux ce zèle inépuisable Dont tant de vrais dévots s'approchent de ta table (corn., Im., 1. IV, ch. XIV, 1763) ; — Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous viviez vous faisait un peu tort (mol., Mis., 899) ;
— Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée (rac, Mithr., 975).
Que servait aussi : de la façon qu'/7 parle ; — de l'air qu'// s'y prend; — De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure (mol., Éc. d. /., 944). Nous préférons aujourd'hui les expressions où entre lequel.
Avec — Type : avec joie. — Et lorsque avec transport je pense m' approcher (rac, Phèd., 971) ; — toujours de profil, la tiare en tête, étreignant un lion sous leur bras avec autant de facilité qu'un homme d'affaire y tient sa serviette de chagrin noir (coppée. Les vrais riches, 96) ; — Avec des airs empressés et entendus... ils allaient vers une tartane échouée (loti. Mat., ii, 6). Ces compléments ainsi construits sont extrêmement nombreux en langue moderne : et s'affaissait avec des frou-frou de jupe tout à fait édifiants (a. daud., Jack, 242) ; — tout le monde vivait avec la même oppression, le même regret enfoui dans le silence (id., Ib., 245).
En — Depuis la naissance de dans (au XVI^ s.), en s'est spécialisé, et a fini par devenir un précieux instrument pour marquer divers rapports : une jeune fille en blanc ; — un homme en colère ; — un jardin en terrasse ;
— un enfant en nourrice ; — se présenter en corps ; — une âme en fleurs ;
(1 » Four le tour le roi de gloire^ voir p. 612.
LES PRINCIPALES CARACTÉRISTIQUES. LEUR USAGE
— une terre en jachère ; — un savant en herbe ; —^ On ne voulait partir qu*en masse, en troupe, en corps d'armée (michel., Rév,, m, 26) ; — plaide-t'on en latin quand on a un procès ? (volt., Jeann, et Colin).
Au XVIIIe s., on a essayé de résister à ce développement. On voulait bien de en, quand il se rapportait au sujet. Sur ce vers : « On les adore en dieux, ils souffrent en esclaves » , on observait que le deuxième hémistiche était bon, parce qu'esclaves se rapporte à la manière de souffrir du sujet qui fait l'action. Mais le premier était considéré comme fncorrect ; c'était abuser de la locution que de l'employer de la sorte. Cette opinion n'a pas été suivie.
Le nombre des expressions où on trouve en, est pour ainsi dire indéfini : parler en maître ; — juger en connaisseur ; — interpréter en critique ; — se comporter en homme mal élevé ; — // chercha devant la porte contiguë à la sienne... ouvrit en homme au courant des habitudes de la maison (a. daud., Jack, 560) (1).
Dans — Cette préposition, en raison même du développement de en. est assez rare : Le canon ne cessait pas, semblait avancer de l'ouest à l'est, dans un roulement ininterrompu de foudre (zola, Déb.. 154) ; — stms se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas (loti, Pêch., 79).
Par — L'avance par vagues ; — une société par actions ; — une retraite par échelons ; — attaque par surprise ; — agir par à coups ; — elle leur montra l'intérieur de la bagnole, sous laquelle Pouggli... geignait par plaintes sourdes (richep., Miarka, iv, 111).
Autres prépositions. — Il y a une foule d'autres prépositions ou locutions prépositives, qui servent à construire des compléments de manière: elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux (g. sand. Elle et L.. ch. IV, 38) ; — parler sur un ton de regret ; — apparaître SOUS la forme de, sous l'aspect de fantômes; — un cheval à bout de souffle ; — un officier hors cadre.
(1) £n a un rôle légèrement différent dans porler son êae tn baadoalièrt; être assis en earele.