‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 82 sur 586 · CHAPITRE PREMIER LA NOTION DE DÉTERMINATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LA NOTION DE DÉTERMINATION

Il y a indétermination quand on parle d'êtres ou d'objets quelconques, sans indiquer quds sont les êtres ou les objets particuliers dont on parle : un soldat ; des fleurs. Il y a détennination en cas contraire : le soldai en faction à la porte du Ministère des finances ; les fleiws que j'ai rapportées hier.

11 peut y avoir détermination d'individu, ou détermination d'espèce : la route de Paris à Antibes, c'est une route déterminée ; les routes nationales, c'est une espèce de routes déterminées (1).

Qu'est-ce qui est dôterminatil ? — On parle d' « une table '> . On veut en acheter une. Si on se présente chez un marchand avec cette idée, avant de montrer toutes sortes de tables, différentes de forme, de matière, etc., il demandera des précisions : une table destinée à quel usage ? de quel prix environ ? Ce sera, je suppose, une table à thé, à double plateau, marquetée, etc. Avec tout cela, il n'y a pas détermination, jusqu'à ce que l'acheteur ait choisi la table qu'il préfère. C'est seulement quand, entre les diverses tables analogues, la préférence aura été donnée à l'une d'elles, qu'on sera passé de l'indéterminé au déterminé : le client peut alors la montrer : je

(1) La compréhension d'une Idée consiste dans le nombre des éléments qui la composent, dans celui des idées dont elle est formée ou extraite. Son extension consiste dnns le nombre des objets auxquels elle est appliquée actuellement, parmi tous ceux auxquels elle convient, et dans la manière dont ils sont considérés. Ainsi les adjectifs panvre, faible^ maigre modifient une idée dans sa compréhension, car, si Je les Joins à Tidée homme, j'ajoute à toutes les Idées qui composent cette idée homme, les idées de pauvreté, de faiblesse, de maigreur, qui n'entrent yws nécessairement dans sa formation.

Au contraire, les adjectifs : /e, ce, tout, u/i, plusieurs, chaque, quelque^ certain et autres semblables, modifient une idée dans son extension, car« si Je les Joins à cette même idée homme. Us la déterminent à être appliquée aux individus à qui elle peut convenir, ou d'une manière indé- Il ie, ou avec précision, ou collectivement ou distributivement, ou en totalité, ou partiellement (DBST. DE TWACY, IdéoL, 180.3, 104-105).

prends cette table-ei. n demande qu'on lui envoie sa table le plus tôt possible, n ne la reçoit pas : il réclame la table qu'U a achetée. Point de réponse : il vient voir pour la table, etc. (1).

Il .y a détermination sitôt qu'il y a accord entre celui qui parle et celui qui écoute ou qui lit, surl'individualité des êtres, des objets, des actions, des espèces dont il est question au, propos.

Tout est déterminatif et rien né l'est. Impossible d'indiquer « à priori > les précisions qui suffisent, une seule parfois, dans d'autres cas, toute une série. Ainsi on présente deux pianos, un Érard, un Plegel, vous achetez le Plegel, La détermination est faite. Y en a-t-il plusieurs de chaque marque ? Il faut recourir au prix, ou à une autre caractéristique. De même pour tout. Du tabac à priser est déterminé, s'il n'y en a que d'une sorte; sinon il faudra indiquer la qualité.

Dés lors, pour certaines désignations, les caractéristiques vont s'enfiler les unes derrière les autres : le groupe de la statuaire du Mogen Age qui m'a le plus frappé au Louvre, c'est le groape qui se trouve dans une petite salle du rez-de-chaussée, qui vient de Bourgogne et qui représente des pleureuses portant une dalle funéraire (le tombeau de Philippe Pot) ; — la dame que nous avons rencontrée à la Comédie-Française, qui portait une petite toque avec une plume blanche, qui était dans l'avant-scène de droite, et qui applaudissait tout le temps.

Gomment on demande une détermination. — Pour demander une détermination, on peut poser des questions très générales: on est venu vous demander. Qui ? — // me reste beaucoup à faire. Quoi ? Mais l'interrogatif essentiel c'est lequel, laquelle, etc. Ton cousin est venu te demander. Mon cousin ? lequel ? — Celui de Nantes ; — je viens vous demander une faveur : laquelle ?

Jusqu'au XVIII® s., on pouvait employer quel sans article : Juge-nous un peu sur une gageure que nous avons faite — Et quelle ? (mol., Imp,, 4) ; — je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde — quelle ? (mol,, B, G., IV, 5) ; — quelle des deux aurai-je, ou la mort ou Cassandre ? (rotrou, Venccslas, II, 2) ; — quels de vos diamants me faut-il lui porter ? (corn., Suite du M,, II, 3). « Il n'y a qu'une sorte de phrase où quel sans article puisse être employé sans l'accompagnement d'un substantif; c'est, par exemple, lorsque quelqu'un ayant dit : /'ai une grâce à vous demander, on lui répond : quelle ? au lieu de dire : quelle grâce ? » (régnier desmarais, Gram., 1706, in-120, 281).

Lorsqu'il s'agit de faire un choix entre des personnes parmi lesquelles doit se trouver celle dont on parle, on emploie qui ou lequel suivi du complé-

(1) Sur les motsi mcmcs défini, indéfini, déterminé, indéterminé, on trouvera des réfflexloiis très intéressantes dans iin article de M. Yyxm (Revue de philologie, tome XVI). L*autei^ critique avec raison ces expressions, dont il a été fait du reste un emploi si incohérent, qu*il est . très difficile actuellement de leur attribuer une valeur rigoureusement exacte.

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