‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 91 sur 586 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La détermination peut se faire au moyen des mots qui marquent le rapport d'appartenance. Ex. : J*ai rencontré Pierre avec sa sœur ; — le jeune Dupuy est mort, sa vie aura été bien courte.

Moyens d'exprimer le rapport d'appcurtenance. — Adjectifs possessifs ; leurs formes. — Une première série de ces mots rapportent à un seul possesseur : ce sont les possessifs de l'unité. U y en a un pour chaque personne. Ils varient de forme d'après le genre et le nombre de la ctiosc possédée. Une deuxième série comprend les possessifs de la pluralité, il y en n aussi un pour chaque personne. Us sont variables en nombre, mais non en genre.

En a. f. les possessifs avaient deux cas. comme les noms. Il en sera parlé pli s loin. Depuis que les cas ont disparu, les formes se résument dans le tableau suivant :

Une chose possédée

Un possesseur ï ^^

l'« pers.

Plusieurs possesseurs i

L ire pers.

Masc.

mon

ton

son

notre votre leur

Fém.

ma

ta

sa

notre votre leur

Plusieurs choses possédées

Formes des deux genres mes tes ses

nos vos leurs

Les formes des possessifs de la pluralité appellent quelques observations. Autrefois, on disait nostre, vostre. Quand le s s'est éteint, un aUongement se produisit vraisemblablement, mais il n'a pas subsisté, parce que ces mots placés devant le nom perdaient leur accent propre. Dès le XVI® s., les grammairiens constatent une différence de timbre et de longueur entre notre jardin et le nostre. Aussi, quand l'orthographe se fixa, songea-t-on à marquer cette différence: notre, votre, adjectii s, n'eurent point d's,et plus tard point de circonflexe. La même action phonétique tend, dans la prononciation courante, à réduire notre, votre à noV, voV : vot* pèr(e), not* maison.

Au pluriel, il est vraisemblable que c'est une raison du même genre qui explique les formes réduites : nos, vos. Elles sont fort anciennes : tu n'ies mie des nos, dit un personnage du Roland (2286). — Stres, même quand

le mot était, tonique, s'abrégeait en s/s, d'où 2 ( = ts), suivant la loi générale : osts > oz. Dans certains dialectes, ces formes abrégées ont donné tout un développement ; en français, non. Elles sont spéciales aux adjectifs.

Quant à leur, c'est un génitif latin (illorum) qui signifie d'eMx(l). Il était originairement invariable, pui&il a été compris comme un adjectif de la série nostre^ vosire. Ainsi que ses congénères, il a alors pris s au pluriel (XTII*^ s.).

Au XVI® s., il a failli, avec les autres mots en eur, perdre r, qui a été ensuite rétabli ; leu est une forme du bas peuple et des dialectes. A l'époque grammaticale, on a distingué leur pronom, en décrétant qu'il ne prendrait pas d's (2).

Emploi des possessilB de pluralité. — Malgré la différence fondamentale entre possessifs de la pluralité et possessifs de l'unité, on emploie naturellement les premiers, quand, par politesse, on substitue le pluriel vous au singulier fti, en parlant à une seule personne : Vous avez laissé tomber votre mouchoir,

A la V^ personne, la substitution est moins fréquente; on dit en effet moins communément nous au lieu de je. Au XV 11^ s., les élégantes disaient : mon quartier ; les bourgeoises : notre quartier. Les religieuses aussi parlaient de la sorte, disant notre habit ; cet usage, qui rappelait la communauté, n'a pas complètement disparu du langage des ordres religieux. Mais peu à peu cet emploi de l'adjectif de la pluralité fut considéré comme propre au peuple, et bon pour les domestiques, qui disent : not' maître.

Substitution de mon à ma» etc., devant voyelle. — Les possessifs construits avec des noms précèdent toujours le nom, et s'accordent avec lui : nos chevaux^ ma jument. Au cours du Moyen Age, le rapport de genre entre le possessif et le nom qu'il précède a été profondément troublé par la substitution des formes masculines mon, ton, son, aux formes régulières ma, ta, sa, devant un nom féminin commençant par une voyelle.

Dans ce cas, l'a. f. faisait Télision avec ma, comme avec l'article la : m*espée, V espérance, et de cet ancien usage, il nous est resté deux expressions : m'amie (qu'on a incorrectement coupé en ma mie) et m* amour, qu'on traite comme un nom dans l'expression familière des mamours,

La substitution de mon à m* (ma) apparaît pour la première fois dans les Sermons de S* Bernard, On la trouve ensiwte chez des écrivains champenois : Rutebeuf, Chrestien de Troyes ; cette bizarrerie semble avoir été originairement une particularité du français de l'Est, mais on ne peut la localiser avec précision à ses débuts. Elle passa ensuite dans le français de Paris, et dès le XIV« s., fut admise partout. Les explications qu'on a données jusqu'ici de ce phénomène, d'abord purement dialectal, ne sont pas complètement satisfaisantes.

(1) CI. Chandeleur (festa candelarum, fête des chandelles).

(2) Le peuple dit : tu leurs y diras.

A la 3^ personne, le rapport entre le nombre du possesseur et le possessif n'a jamais été aussi profondément troublé. On trou\e quelquefois le possessif de l'unité après plusieurs noms de possesseurs : Li soleil e la lune perdirent ses clartés (Alex., Grand, B. B, 23, éd. P. Meyer) ; — Es vanifez dou siècle mettent s*ententc toute (G. Muis., ii, 160). — Mais les exemples sont rares, et depuis le XVI® s., dire, comme certains écrivains l'ont fait : avoir les vices en son extrémité est un pur gasconisme.

Autres expressions de l'appartenance. — A. Le rapport de possession pouvait s'exprimer en a. f . sans préposition ; le nom était mis au cas régime : rostel mon soigner mon père ; — la main Dieu.

B. On pouvait en outre se servir de à comme nous le faisons quand nous disons avec un verbe : Cette maison est à lui ; ce champ est resté & ma sœur. (Cf. sans verbe : A toi à jouer !), Ce tour, qui paraît être d'origine celtique, était commun en a. f. : Tant vus avrai en curt a rei portée (Roi., 446). — Il s'est maintenu jusqu'au XV P s., Ronsard parle encore de : l'Eglise à Jesus-Christ (Po. c/i., éd. B. de F., 367). — Desportes écrit : la fille & Galafron. — Mais Meigret trouvait déjà à redire à cette façon de parler. Malherbe et Oudin l'ont condamnée. Aujourd'hui elle est populaire : la vache à Colas, la fille au garde-barrière (h. l., m, 489, 644).

Maintien de ce tour. — Il reste un cas où, dans la meilleure langue, le rapport de possession est traduit sinon par à et un nom, du moins par un nominal ou un représentant équivalent : la tête me fait mal. Me ne joue pas le même rôle exactement que dans : ta me fais mal. Ce n'est pas un objet. Il y a simplement expression du rapport personnel. Cf. la tôte lui bourdonnait (gonc, g. Lac, 79) ; - - la main lui tremble rarement (zola, Coni. Nin., 16) : — pour retarder le moment où sa femme de chambre voudrait... lui lacer le corset (herv.. Flirt, 7).

C. On employait la préposition de : le cors de mi (Auc, 24, 54). — Ce tour devint plus rare à partir du XV« s. (h. i.., i, 229 ; ii, 418). On le rencontre pourtant encore au XVI^ s. : to^t le plaisir de ton Gorde, et de moy (du beij ., Regrets, lvii). Il a persisté jusqu'au XVII^ s.

Aujourd'hui, il reparaît quand on ne peut guère s'exprimer autrement, par exemple, après un premier terme où déjà la possession est marquée : le jardin de ma sœur et de moi. A l'aide de ce tour, on peut distinguer s'il s'agit d'un bien unique possédé par plusieurs, par opposition à plusieurs biens possédés par diverses personnes : La fortune de ton frère et la tienne indique qu'il s'agit de deux fortunes différentes. La fortune de ton frère et de toi signifie qu'il s'agit d'un seul bien indivis.

Au reste, si on ne se sert plus guère de de suivi d'un nominal personnel, si on n'emploie plus de toi, de vous, on dit fort bien avec les noms : Le livre de nerre. Ce tour a même eu un immense développement, dont nous aurons à reparler : Les blés du fermier, les colonies de l'Angleterre.

En. — Au complément par de\ se substitue souvent en. On rencontre

i50 INDÉTERMINATION ET DÉTERMINATION

cet en dés les origines de la langue : Li cors en gisi en Rome ta citet (Al., cix, 543, = son corps gît). Jusqu'au XVII« s., on usa librement de en, quel que' fût le nom : Colas est mort de maladie : tu veux que /'en plaigne le sort (GOMBAVhD y Épigr,, lvi).

Concurrence de en et des possessifs. — Vers 1660, les distinctions commencèrent. Port-Royal posa une règle : « Le pronom son^ sa, ses, ne se doit dire ordinairement que des personnes. Ou ne peut pas dire en parlant d'une chose (une maison de campagne par exemple) : Sa situation me plaisi; il faut dire : la situation m'en plaist. Exceptez ;

1® les noms collectifs de personnes (une assemblée) ;

2^ les noms de choses animées par prosopopée (la nature) ;

30 les noms des choses spirituelles (V Église) ;

40 les cas où il est question de qualités propres et essentielles au sujet possesseur : une rivière est sortie de son lit. Dans un triangle, le plus grand costé est celuy qui soustient son plus grand angle n (Gr,, 63-5).

En fût devenu ainsi le possessif appliqué aux choses. Bouhours approuva (Rem,, 157), et les exemples conformes à la règle sont extrêmement nombreux : Je tâte votre habit, r étoffe en est moelleuse (mol., Tart,, 917). Mais les exemples des possessifs abondent aussi, d'abord dans des phrases où en est impossible : Tous ceux qui étaient là doivent venir à sa première représentation (Id., Crit. Éc. des F., 6) ; — Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa leeture (rac, Plaid,, 479).

On en trouve ailleurs aussi : Mais quand vous avez fait ce charmant « quoi qu'on die », Avezvous compris, vous,toute son énerve? (Moh,, F. Sai»., 794-795) ; — Qui considérerait bien le prix du temps, et combien sa perte est irréparable (la br.. Car., De la Ville, 20) ; — J'approche d'une petite ville.., une rivière baigne ses mnrs... Je la vois dans un jour si favorable, que fe compte ses tours et ses clochers. (Id., Ib., Soc. et Conv., 49).

C'est au XVIII® s. que la doctrine acheva de se préciser. « Quand il s'agit des choses qui ne sont pas personnifiées, dit Condillac, on doit se servir du pronom en toutes les fois qu'il peut entrer dans la construction de la phrase ; lorsqu'il est impossible de faire usage de ce pronom, on doit employer l'adjectif possessif son, sa, ses, leur, leurs. En effet, quoique ces adjectifs possessifs paraissent plus particulièrement destinés à marquer le rapport de propriété aux personnes, il est cependant naturel de les employer pour marquer ce même rapport aux choses, lorsqu'on n'a pas d'autre moyen ; en conséquence, on doit dire : l'Église a ses privilèges, le parlement a ses droits ; si la ville a ses agréments, la campagne a les siens ; par la raison qu'il n'est pas possible de substituer ici le pronom en.

Mais on dira de la ville : les agréments en sont préférables à ceux de la campagne ; d'une république : les citoyens en sont vertueux ; d'un parlement : les magistrats en sont intègres ; de l'Église : les privilèges en sont grands ; par cela seul que le pronom en entre très bien dans la construction de la

VAPPAHTENANCE. LES POSSESSIFS 151

phrase. Par la inémc raison, on dira : ce tableau a ses beautés ; cette maison a ses commodités, ou les beautés en sont supérieures ; les commodités en sont grandes » (Gr. /r.,-ch. xvii).

Aujourd'hui, on donne la même règle sous la forme suivante :

A. — Quand l'objet possédé est dans la même proposition que le possesseur, 5o/i, sa, ses, est obligatoire : Le Rhin a sa source dans les Alpes.

B. — Quand le possesseur figure dans une proposition précédente :

a) 1° si l'objet possédé est sujet d'un autre verbe que être, on emploie son, sa, ses : Ces arbres sont bien exposés, mais leurs fruits ne mûrissent pas, I

2^ si le nom de l'objet est précédé d'une préposition, il faut encore le possessif : Je connais bien la Suisse, je ne me lasse pas de ses paysages.

b) Au contraire, en est nécessaire 1° lorsque le nom de chose est sujet de être : Cette affaire est délicate, le snecès en est douteux.

30 si le nom à déterminer est objet direct d'un verbe transitif : Nourri dans le sérally J'en connais les détours.

Cette règle est très incomplète. En outre elle n'a jamais été imposée avec la rigueur de certaines autres. Littré (Dict., 1863) n'est pas afHrmatif : « La règle générale, dit-il, est d'employer l'adjectif son, sa, ses, lorsqu'on parle des personnes ou des choses personnifiées, c'est-à-dire auxquelles on attribue des vues et une volonté. Hors ce cas, il vaut mieux employer en. Au lieu de dire : le soin qu*on apporte au travail empêche de sentir sa fatigue, dites : (f'en sentir la fatigue. Cependant ce n'est point une loi grammaticale qui y oblige, c'est la clarté et l'élégance, et plus d'une fois les écrivains s'en sont départis » .

En effet, certains auteurs, comme Lamartine, ne sachant pas où mettre en, le mettent partout: Elle avait suspendu une petite lampe à bec de cuivre contre le mur, la lueur en tombait sur le drap et sur le visage endormi (Raph., xi). Au contraire, ils ne l'emploient pas là où il le faudrait (1). On a cité des « fautes » dans Chateaubriand, Lamennais, G. Sand, etc. Il y en a partout. Une analogie invincible et heureuse ramène les possessifs : Elle faisait nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs prix, leurs débitants (gong., G. Lac, 52) ; — ce sujet si vaste... il fallait trouver sa forme, son drame, ses types individuels (lam., Joc, Avert.) (2).

PÉRIPHRASES. — il existe diverses périphrases pour exprimer la possession. On emploie des propositions possessives : Je trouve un peu bien prompt le dessin OÙ vous êtes (mol., Mis., 1525) ; — à rage que vous avez (Id., B. G., ni, 3) ; — je ne veux point d'obstacle aux désirs que Je montre (Id., F. sav., 440) ; — Dans le siècle où nous sommes (Id., Mis., 117).

(1) Cf. Gram. des g. d. monde, 74.

(2) Au contraire certains écrivains font sans scrupule le plus large usage de en : je vous en préférerai» pour r héroïne (de réqnieh, La Flambée, 81).

JjBB possessifs comme signes. Adjectifs possessifs ou adjectifs personnels? — Le rapport marqué par les diverses expressions possessives, en particulier par les adjectifs possessifs, n'est pas toujours un rapport d'appartenance, tant s'en faut.

Quand un enfant dit : ma mère me l'a commandée ce n'est déjà plus la possession véritable qu'exprime ma ; ce mot donne plutôt l'idée du rapport de filiation qui existe entre les deux personnes.

Quand je dis : mon pays, ce n'est pas le pays que je possède, mais le pays que j'habite, auquel je suis attaché, dont je suis citoyen, où je suis né, etc.

Autrefois, on usait très librement des possessifs : Vous et moi pour nos maux damnez aux plus bas lieux (c'est à-dire pour les maux que nous avons faits) ; — Encore eut-il pitié de ma fatalité (de la fatalité qui pèse sur moi). Malherbe fit semblant de ne pas comprendre.

On employait aussi le possessif devant un nom suivi d'un participe passé : L'horreur de mon crime commis (maynard, ii, 128. Nous dirions aujourd'hui : Vhorreur du crime commis par moi), — De même : pour mes maux soufferts (pour les maux que j'ai soufferts). Déjà rare au XV I« s., ce tour disparut avec la langue classique.

Pour comprendre les divers sens qui sont ainsi développés et que marquent les possessifs, qu'on pourrait nommer bien mieux des adjectifs personnels, il faut d'abord remarquer que la personne à laquelle se rattache l'adjectif possessif peut être sujet ; mon travail, c'est le travail que je fais ; ou au contraire objet : à ma vue, le voleur s'enfuit, c'est le voleur qui m'a vu ; à ma vue veut dire : à la vue de moi. L'adjectif a ainsi tantôt un sens subjectif, tantôt un sens objectif. On trouve parfois les deux dans une même phrase: sa justification se trouve dans son péril (balz., Pays., 301 ; = le péril qu'il court est la justification de lui, le justifie).

Nous ne traiterons ici que du sens subjectif (1).

Extension du sens des possessifs. — !<> On se sert du possessif pour accompagner le nom d'un être, d'une chose dont il a été question, sur laquelle porte le récit, la conversation : Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée (corn.. Veuve, 1483) ; — Il y tombe, en danger de mourir. Et mon chat de crier (la font., Fab., viii, 22).

2° Le possessif peut s'appliquer à un objet que l'on s'est pour ainsi dire approprié par son travail, son étude, etc. : Cet élève a bien su sa fable; il possède bien son arithmétique. On forme ainsi beaucoup de locutions avec les verbes connaître, savoir, posséder : Connaître son histoire ; savoir son chemin ; posséder son affaire. Une mention spéciale est duc à la locution savoir son monde : fille qui sçait son monde a saison oportune (réonier, Macette, 93). Elle était très classique, pour des raisons que l'état de la société du XVIP s. explique facilement.

(1) Pour le sens objecii', v. A VObjet, iv. IX, sert. If, ch. II.

30 Très souvent, le possessif évoque l'idée d'un acte qu'on répète, qui est devenu habituel, qui appartient par là en quelque sorte à la personne, d'où les expressions telles que : elle s'ei^ allait de son pas lent ; — i7 me répondit de son air doux. L'idée d'habitude est très nette dans : il faisait sa petite promenade ; — je prends mon café, attendez-moi,

40 On passe de là à l'idée de ce qui est du devoir, de la convenance de quelqu'un, de ce qui lui suffit, etc. : dire son bréviaire ; — célébrer sa messe ; — faire ses Pâques ; — -je vais lui régler son compte ; — elle a son affaire,

50 Le possessif en arrive à ne plus exprimer que des rapports fort subtils et à peu près rebelles à l'analyse : Cette femme gagne ses trois franes par jour ; — cette auto fait ses soixante à V heure ; — i7 trompe son monde ; — la peinture ne fait guère vivre son homme ; — elle dispose de tous ses dimanches ; — f'ai tout mon temps (1).

Valeur déterxninative dea poSBessils. — Les possessifs ne sont pas invariablement déterminatifs. Dans une phrase comme : ce canif est à moi, c'est ce qui détermine le canif dont il est question. A moi sert à marquer une idée de possession, conmie cassé servirait à marquer un état.

Ce qui prouve surabondamment que le possessif n'est pas toujours déterminatif, c'est l'existence de formes comme un mien ami, aujourd'hui un ami à moi, où l'indétermination reste entière. Jusqu'à la fin du XVII® s., on disait de même un vostre ami, quelque vostre ami, tout aussi bien que ce vostre ami (h. i.., ii, 418 ; m, 490). Dans tous ces exemples, ami n'est pas déterminé du tout.

Dans le même ordre d'idées, il faut observer que si une expression telle que ta mère renferme un nom parfaitement déterminé, puisqu'on n'a qu'une mère, en revanche, ton frère, ta tante, ne seront déterminés qu'au cas où celui auquel on parle n'a qu'un frère et qu'une tante. S'il en a plusieurs, il est nécessaire d'ajouter quelque chose : cadet; aîné,,, ton frère Charles ; ta tante maternelle ; sa tante Anna,

De même, quand un propriétaire dit: ma maison, la détermination n'est suffisante que s'il a une seule maison.

JjBB possessifs et l'article. — Comme le rapport entre une chose et une personne est parfois inhérent à la chose même, on se passe de marquer le rapport, et au possessif se sub^itue alors l'article (démonstratif dégénéré).

En a. f . on trouve le plus souvent le possessif à sa place normale : Sa barbe blanche cumencet à détruire (Roi,, 2930) ; — li roys seigna sa bouche (joinv., 435b). - - Le possessif s'emploie même si un personnel indique déjà à qui est la chose en question : Puis, 51 li talent San sceptre e sa curune (ils lui enlèvent son sceptre et sa couronne (RoL, 2585).

(1) Pour los cas où l^s possessifs murqucnt soit le respect, s»oit le dédain, v. à la CaractfrisaUon, liv. XIII, ch. IV.

154 ISDf:TERMINATION ET DÉTERMINATION

Toutefois l'article était déjà commun avec les noms des parties du corps : Tant ad seiniet, li oil ii sunt trublet (il a tant saigné qntles yeux/ui sont troublés, RoL, 1991). La différence entre article et possessif est si faible qu'on les voit alterner ; Li qiiens Rollanz oeit V Arcevesque à tere, Defors siin cors veit gésir la buele ; Desuz le frunt li buillit la cervele ; Desur SUA fit, entre les dous furcheles, Cruisiées ad ses blanches mains, les bêles, = Le Comte Roland voit l'Archevêque à terre ; hors de son corps il voit gésir les boyaux. Dessus le front lui bouillit la cervelle. Sur sa poitrine, entre les deux clavicules, il a croisé ses belles mains blanches (Roi., 2246).

Au XVI® s. l'article est commun, même s'il n'y a point de nominal personnel. On lit dans Ronsard : Les Amours qui éventaient La sommeillante poitrine. De plus en plus augmcntoient Les grâces de Catherine (Odes, m, 3) (1).

Autour de 1600, l'usage normal était déjà de considérer l'article comme suffisant quand il s'agissait des diverses parties du corps (maup., 60). Vaugelas en avait fait une régie, mais il ne la publia pas (li, 456), de sorte que chez les classiques, une foule d'exemples montrent qu'on ignorait les rigides prescriptions qui ont prévalu depuis : après avoir lavé ses mains (la br.. Car, Théoph., Superst. ;) il a été à deux doigts de sa mort (la roch., m, 273). La règle moderne se trouve chez Andry de Bois-Regard (Refl., 631) : se laver les mains et non laver ses mains. Désormais elle fut reproduite partout.

En étudiant la question de plus près, on fut cependant amené à distinguer. La règle de la Grammaire des Grammaires, résumant les théories du XVII1« s., acceptait des réserves. « On met l'article, et non pas l'adjectif pronominal possessif avec un nom en régime, quand un des pronoms personnels, sujet ou régime, comme, ye, tu, il, me, te, se, nous, vous y supplée suffisamment, ou que les circonstances ôtent toute équivoque. Ainsi, au lieu de dire : j'ai mal à ma tête ; il a reçu un coup de feu à son bras ; on dit : j'ai mal à la tête, il a reçu un coup de feu au bras. Dans ces phrases, les pronoms personnels je, il, indiquent d'une manière claire le sens qu'on a en vue; alors il n'y a pas d'équivoque à craindre.

« Mais si le pronom personnel n'ôte pas l'équivoque, on doit joindre alors l'adjectif pronominal possessif au nom : comme je vois que ma jambe s'enfle. Et si l'on s'exprime ainsi, c'est parce qu'on peut voir s'enfler la jambe d'un autre aussi bien que la sienne. C'est encore pour cette raison que l'on dit : Hlle lui donna sa main à baiser ; il a donné hardiment son bras au chirurgien ; il perd tout son sang ; car dans ces phrases il n'y a que les adject f s possessifs qui indiquent d'une manière positive qu'on parle de sa main, de son bras, de son sang, et non de la main, du bras, du sang d'un autre.

(1) Les auteurs gascons subsUtuent très facilement Tarticle dans toute espèce de casr/eCfent au pied les armes (du bart., II* Sem., 1*' jour); — quelque femme iplorée à qui la mort inique apoii ravi Téponx (Id., Judith, iv). <r-On s'en moquait à la Cour : Chut, chut, leur dii-il (la Calprenôde) ne me nommez point, car si le père le scauoit,.. Une fois que le père qui ne uouloit pas (TALL., Histor., VI. 384).

Au contraire, on trouve chez les mêmes son, sa, ses, là où on attendrait TarUde : caressant ses paroles audit seigneur (Montl., Ez'r.)i — (7 escarbouilte sa teste (DuBart., 2« sem., 1« j. Voir Lanusse, Infl. du dial. gcse., 387 et s.).

a Les verbes qui se conjuguent avec deux pronoms de la même personne ôtent communément toute équivoque ; et quand je dis : je me suis blessé à la main, il est évident que je parle de ma main ; alors dans ce cas l'emploi de l'adjectif possessif seroit une faute.

« Cependant Tusage autorise à dire: Je me suis tenu toute la journée sur mes jambes ; je l'ai du de mes propres yeux ; je l'ai entendu de mes propres oreilles • (343).

Il faut ajouter, et cette remarque est fort importante, que si le nom est accompagné d'une qualification, le possessif reparaît : elle leva les bras, mais : elle leva ses bras chargés de bracelets ; — Rouvre tes yeux qu'emplit la lueur du tombeau ; -- la machine souleva encore son genou de géante.

En outre le possessif reparaît quand il s'agit d'indiquer un des rapports dont il a été question plus haut : J'ai mal à mon bras (au bras qui me fait mal d'ordinaire). — Elle a toutes ses dents (les 'dents qu'elle doit avoir, les dents normales).

Enfin, il y a des caprices de langue : j'y perdrai la vie, la raison ; j'y perdrai mes cheveux. ^

On peut conclure que le possessif est la forme normale pour l'expression du rapport aux personnes ; mais l'article se substitue à lui, comme un substitut suffisant, quand le rapport n'a pas besoin d'être fortement marque. Encore faut-il ajouter que beaucoup d'écrivains en usent très librement. Ainsi Lamartine a écrit : La biche impatiente au vent tendait sa tête (Joe, 7 déc. 1794).

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