‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 93 sur 586 · L'ORDRE ET LE RANG. LES ORDINAUX · texte numérisé non relu

L'ORDRE ET LE RANG. LES ORDINAUX

i-ommencé à éliminer les formes concurrentes. Dans la première moitié du XVI« s., on hésitait encore entre les anciens ordinaux et les nouveaux. A la fin du siècle, les vieux ordinaux sont définitivement battus et destinés à ne plus survivre que dans des coins du lexique.

Ordinaixx et cardinaux. — En même temps, on peut noter une tendance à substituer le nombre cardinal au nombre ordinal. On dit toujours : Charles seeondy Henri troisième ; mais on commence à dire : les quatre et sixième livres de Virgile (pasquier, Rech., vu, 6, 1. 1, 708 B.) ; — le Caduc es/ le Sept cfes Aagesle dernier (aons.,, vi, 406, M.-L.). — Il est intéressant de voir Montaigne, au cours de ses éditions successives, se corriger et remplacer l'ordinal par le cardinal. Le même flottement se constate chez TEstoile.

Au XVII® s., Vaugelas eût voulu que la langue résistât à la tendance nouvelle : « Quand on cite un livre ou un chapitre, écrit-il, ou que l'on nomme un Pape ou un Roy, ou quelque autre chose semblable, il faut se servir du nombre adjectif ou ordinand, et non pas du substantif ou primitif, qu'ils appellent » (i, 215). On rencontre d'ailleurs l'ordinal très fréquemment encore : J'ai receu vostre lettre du vingt septième du mois passé (balz., i, 200) ; — dès le règne d'Renri quatrième (sc\rr., Rom. Corn., i, 176) ; — Pbilippe second fit mourir son fils (la. rochef., i, 280). Les successeurs de Vaugelas étaient indécis. Patru admet chapitre quatre dans un discours ; il tolère qu'on emploie le chiffre cardinal au lieu de l'ordinal pour désigner les rois de Franco (mais ceux de France seulement). Thomas Corneille, Bouhours et Ménage font des concessions analogues. A toutes ces discussions, il était visible que l'usage allait changer : dans la langue courante, on employait plutôt les adjectifs cardinaux que les adjectifs ordinaux. M™« de Sévigné écrit : Il y a vingt trois jours que j*en suis malade ; depuis le quatorze^ je suis sans fièvre et sans douleur (Lett., d) ; — elle est dans son neuf (Lett.f ccccxLi = son neuvième mois de grossesse).

La Fontaine brouille anciennes et nouvelles formes : Puis souffre un coup avec grande constance ; Au deux, il dit : Donnez-moi patience. Mon doux Jésus, en tous ces accidens ; Le tiers est rude ; il en grince les dents, Se courbe tout, et saute de sa place. Au quart, // fait une horrible grimace ; Au cinq un cri (Cent., xi).

La substitution des adjectifs cardinaux aux ordinaux s'explique. On dit que l'usage suivi dans un cas particulier, — celui de deux nombres juxtaposés — s'est petit à petit généralisé. Parce qu'on disait : // est dans sa vingt ou vingt et unième année, on était amené à dire le 21 août. — Quoi que vaille cette raison, il parait y en avoir une autre. C'est au moment où l'imprimerie a commencé à répandre les textes français que l'adjectif cardinal a commencé à prendre la place exclusivement occupée jusqu'alors par l'adjectif ordinal. Or, l'ordinal était écrit en chitTres : II, IV. Le chiffre est un idéogramme, où chacun a l'habitude de lire un groupe de sons qui forme

le nombre cardinal. Il y a entre la ilgiire et la chose un lien si constant que ce qu'on peut écrire près du nombre est tout à fait secondaire. Un point après II, III, quand il existe, est peu de chose. On fait comme s'il n'était pas.

Peut-être le changement eût-il été moins rapide, si dès lors la série des ordinaux eût été comme aujourd'hui très proche de forme de la série des cardinaux. Mais //. devait se lire second, III. tiers. Il dut se passer ce qui se passe quand nous lisons des chiffres dans un texte étranger. Nous les lisons dans notre langue, sous la foime par laquelle ils traduisent d'ordinaire l'idée. Dans Im Jahre 1520, nous sommes tentés de lire : quinze cent vingt De même à II, III, étaient attachés essentiellement les mots deux, trois, on n'allait pas chercher second et tiers.

Cette tendance est aujourd'hui arrivée à son maximum : nous disons. Boni/ace VIII, Henri II, Henri III, Alphonse XIII, Pie IX. Nous datons toujours avec l'adjectif cardinal : le 28 février. Les numéros des rues sont indiqués en chiffres cardinaux. Les receveuses des tramways appellent, non le second... le troisième..., mais: /e deux, le trois. On entend même ie un. (Au contraire, le coiffeur appelle : le premier de ces messieurs).

Syntaxe des ordinaux. — • Invariablement, depuis l'âge moderne, les cardinaux se placent avant le nom : le deuxième rang, la vingi-huitiènxc di/nasiie (1).

L'accord est normal : Le premier consul, Iqjtrente-deuxième demi-brigade.

Les cardinaux qui tioinent lieu des ordinaux viennent derrière le nom : le bâtiment 3, l'ordre n^ 22. Q&ne varient naturellement pas.

Valeur dôterminative des ordinaux. — Les ordinaux» nous l'avons dit , servent à classer un objet dans une série ; ils le mettent h son onire, soit dans l'espace, soit dans le temps. Et par là ils le distinguent souvent des autres objets : C'est la trente-septième maison après le pont; — le Maire du quatorzième arrondissement ; — Après un deuxième mensonge, je la renverrai.

De là leurs sens d'appréciatifs : premier signifie supérieur, excellent : De la viande première (qualité); — (cf. seconde) il a fait cela en première, dit le peuple. On lui oppose dernier. Le peuple dit : c*est la dernière des dernières. Il ne s'agit plus là que de qualification.

(1) Il reste des traces de l'ancienne liberté : d la première heure, à son heure dernière.

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