CHAPITRE IX
Le, la, les. — Quand un nom d'individu est déterminé, il est d'usage en f. m. de le présenter comme déterminé, au moyen de l'article le, la, les, assez mal appelé < article défini •. Ex. : le portique de la Madeleine, la fin du XVI !• s., Vorgue du Trocadéro,
Les noms qui expriment une espèce sont aussi présentés comme déterminés par Tarticle défini : les poissons ; les sapins. Peu importe du reste la compréhension de la catégorie, qu'il s'agisse d'un embranchement, d'un genre ou d'une simple variété : les arbres fruitiers ; les statues grecques ; les figurines de Tanagra.
n faut observer tout d'abord que le rôle de l'article s'étend aux noms qui sont déterminés sans qu'aucune détermination les accompagne. Soit une table. Sitôt que, pour une cause quelconque, on sait de quelle table il s'agit, l'article intervient : maman met la table (il s'agit de la table à manger). C'est même l'article qui seul sert à empêcher qu'on ne pense à une table quelconque (1).
Les formes de l'article. — Ce n'est que fort lentement que les « articles définis » ont pris leur rôle. Le latin les ignorait. Ils sont nés à la fin de la période latine, ou plutôt se sont alors dégagés de leur fonction démonstrative (h. l., i, 97); ille novicius signum facial (benoist dr nursia cf. A. 1., L, IX, 506), dans un texte de la décadence, veut dire à peu près : que le novice (dont il a été parlé) fasse le signe (2). En a. f., l'article avait deux cas, comme le nom ; il en sera parlé plus loin. Avec les prépositions, il s'est combiné en des formes eontractes, semblables à celles dont nous avons parlé : de le> del > deu, du ; a le > al > au ; en le > enl > el> eu, ou ; su(r) le > sul : de les > des ; a les > als, aus, aux ; en les > es. C'est une raison de phonétique syntaxique qui explique ces formes ; dans à le mur, les syllabes ne forment qu'un mot phonétique, e disparaît par
(1) Cf. passez-mot le plat (celui qui est sur la table ou dans le voisinage) ; — c'est un œuf da jonr (du Jour où nous sommes).
(2) Ce qui importe étymologiquement. c*est comment illtt a pu donner It en même temps que il. Tantôt ille était accentué, tantôt non. Soit : iUe videl, d'une part ; ille munis, de J'aulrn Dans le premier exemple, tUe f sujet) se trouve ordinairement séparé de pidet : il conserve l'accentuation qui lui est propre, sur il. Dans le 2* exemple, ille (ou tlli) accompagne toujours son nom murus, de telle sorte qu'ils forment ensemble un véritable mot phonétique unique. Il est naturel dans ce cas que l'accent du group? se portant sur la première partie de mwus, il de tlle, devenu proeliUque, tombe ; le seul demeure (H murs),
conséquent, on passe à la forme al mur ; toutes les formes contractes en /, s'étant vocalisées normalement, al devieht ensuite au ; cf. deU deu ; de deuy on passe à du, comme dans seur, sûr ; meur, mûr. Enl, el, devient de même eu, qui par un changement dont on retrouve ailleurs l'analogue, se transforme en ou. Des, es sont des formes analogiques.
Ces formes constituent en réalité une véritable déclinaison, une des seules que nous ayons en français, car lorsque vous les mettez à la file : le, du, au, es, ou, elles représentent vaguement un sujet, un génitif, un datif, un accusatif et un locatif ; c'est ce qui explique Topinion des grammairiens du XVI« s., qui s'entêtaient à trouver des cas en français et à décliner le nom. Ex. : le mur; génitif : du mur etc. A dire vrai, le nom français se décline par son article.
Disparition de es et de ou — t-a disparition de ou est antérieure à celle de es, qui n'était pas complète encore au commencement du XVII«s.;on connaît les expressions qui ont survécu: bachelier es lettres, etc.
Développement de l'article. — I/évolution du sens a été assez lente. Longtemps il resta quelque chose de la valeur primitive dans le, la, les : Ça dist li reis : al Jesu e al mien (RoL, 33C = à celui de Jésus et au mien). — A proprement parler, à la Saint Jean signifie ci celle de St-Jean (à la fête de St-Jean). Mais tel n'est plus le sentiment moderne. On ne sent en aucune façon que la représente le mot fête. La est article dans la St-Jean, comme dans : le jour de l'an ; le 14 juillet.
Dés la plus ancienne langue, l'article défini apparaît pour marquer que l'extension du substantif est limitée à certains objets ou à certains êtres, qui sont connus ou déterminés d'une manière quelconque : Dist Blancandrins : apelez le Francels (RoL, 506).
Au contraire, quand le substantif est pris dans toute son extension, le plus souvent l'article défini manque : pur sa beltet dames li sunt amies (RoL, 957 =s pour sa beauté (Les) dames lui sont amies). Mais il ne faut pas croire à une extension rationnelle fondée sur des besoins. A chaque instant l'article manque là où on eût pu l'attendre.
Depuis le début du XIII« s., jusqu'au XVI® s., les progrés de l'article furent constants. Comme il avait perdu son caractère démonstratif, il s'éteidit par analogie (h. l., i, 342, 462-4), tout en restant relativement rare avec les noms abstraits : jusques mort me consume (villon, BalL à un gentilh.) ; — puis paix se faict (Id., BalL de la grosse Margot). • — Au XVI« s., quoiqu'il ne puisse être question de « règle » , à proprement parler, un poète comme Ronsard est là-dessus d'accord avec un grammairien comme Meigret : les articles omis défigurent l'oraison (h. i,., n, 386-399).
L'article se généralise désormais même devant les noms alistraits. I-e progrès sur ce point se marque nettement du début à la fin du XVI» s. : ... toutes les choses, que la Nature a crues, tous les ars et sciences, en toutes les quatre parties du monde (du bell., Déf., 48-49). — On le trouve aussi après une
préposition : en l'esté (bouchet, SeréeSy i, 69) ; — troublé de guerres civiles, SOUS les prétextes de religion et bien public (l'est., Journ. de IL III, 35).
L'AGE CLASSIQUE. — Au XVII« S., Ic demicr pas fut franchi. On dit encore : à tous égards, mais c'est une locution, comme en tous cas. Fût-ce avec tout, l'article est d'usage. Il faut dire: tous les hommes ; toutes les femmes. De même avec les abstraits, l'analogie l'a imposé : rhonneur, la piété, ravariee.
L'article et les locutions verbales ou nominales, — Jusqu'alors, le verbe suivi du nom sans article ne pouvait être considéré comme une locution verbale composée véritable, puisqu'il était à peu prés facultatif.de mettre ou non l'article. Désormais la différence entre une expression juxtaposée et une phrase ordinaire fut souvent marquée par l'absence de l'article. Ainsi : promettre mariage, avoir envie, entendre raison (1). Oudin marquait déjà la différence entre prendre médecine et prendre la médecine, K Si l'on vient à spécifier, on y peut adjonter l'article » (Gr., 63 ; h. l., iii, 422 et s.). Les grammairiens ne discutent plus que sur des cas particuliers. Vaugelas s'interroge sur vent du midi et vent de midy ; l'Anonyme de 1657 sur /ruict d^esté ou fruict de Veste (21). — Autour de La Bruyère, on polémique sur ouvrages d'esprit ou ouvrages de l'esprit.
L'article et la grammaire logique. — Ainsi, de plus en plus, tout nom, pour tenir dans la phrase un rôle syntaxique, doit être accompagné d'un article ou d'un mot jouant un rôle analogue. Vaugelas pose en principe que le nom, pour qu'on puisse lui rapporter un relatif, doit être accompagné de l'article ou d'un de ses équivalents {Rem., ii, 104). La théorie générale est donnée par Port -Royal, qui en a fait un exposé d'une netteté puissante :
Le nom commun, comme Roy.
san% article
avec ^article le signifie ou
ou n'a qu'une signification fort confuse
ou en a une déterminée par le sujet de la proposition ,
l'espèce dans toute son étendue
un ou plusieurs singuliers déterminés par les circonstances de celui qui parle, ou du discours.
il a fait un festin do Roy, ils ont fait des festins do Roys.
Louis XIV est Roy, Louis XIV et Philippe IV sont Roys.
lo Roy ne dépend point de ses sujets,
Los Roys ne dépendent point de leurs sufets.
Lo Roy a fait la paix, c'est à dire lo Roy Louis XIV, à cause des circonstances du temps :
Les Roys ont fondé la principale abbaye de France, c.kd.
les Roys de France,
(1) 11 y a naturellement des locuUons avec article : prendre le change, la fuite. Certaines qui n'avaient pas Tartlcle tendent à le reprendre en f. m. : la ferme que le garçon tT ailleurs ii*avalt pas l'envia de quiUer (zola, Dèb,, 565).
iiB an singulier ^ / ^ I xmRoj délnti-
ira CoitMiai^i' \ noplc.
aveeVarticle < \ signifie < T \ i^^^^us; Home a esté
^ > «»«*«* \ „,„ , vagues. ]47oii0crn^tf par
idas Rob (oi) d«t ou de au ^ [ \ [ p^zr do gnads
pluriel. / ^ i ^ Boys.
Assurément il y a là-dedans un peu trop de rigueur logique. U suffit de considérer une phrase du temps pour voir que la présence des articles ne se justifie pas aussi rationnellement que le prétendaient les Solitaires. Dans les exemples mêmes qu'ils donnent, l'expression faire la paix dément la doctrine. Mais la régie est juste dans son ensemble, et c'est le cas de dire que les exceptions la confirment. Ce ne sont pas en effet des exceptions.
Lixaites actuelles de l 'extension de l 'article. — !<> Considérons d'abord les appositions : Pierre Marie, éuêqiie de Soissons, L'apposition sert en réalité de qualification, comme un adjectif : la mer réfléchissait ce globe d'or vivani. Ce monde, ftme et flambeau du nôtre (v. ii., Orient., Feu du ciel) ; — la lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur (Id., Ib., les Têtes du sérail). — La règle n'est pas en jeu ici.
2^ Dans les compléments prépositionnels, ceux du moins qui servent à caractériser, l'article manque aussi : les marchands de bois ; des bêtes sur pied ; les statues de marbre du Luxembourg ont souffert de la mauvaise saison ; les transports par voie ferrée.
Mais d'autres compléments prennent l'article : le dépôt des vins, des marbres ; Veau de la mer. On sent fort bien les différences : la halle aux blés, c'est l'endroit où se déposent les blés ; le grenier à blé, c'est un grenier où l'on met du blé. Rien d'absolu. On peut dire le poisson d* étang ou le poisson des étangs pour opposer l'espèce à une autre : le poisson de rivière (1).
n y a, et souvent, des accidents linguistiques : la carrière des lettres, les gens de lettres ; le vent d'Est, le vent du Hldl. Mais là encore la règle n'est pas en question.
30 Les locutions verbales composées. — Ce sont des verbes composés, où précisément la composition se marque par la suppression de l'article, et où le nom ne joue plus son rôie d'objet : prendre rang, avoir envie, (Voir p. 163).
40 Les proverbes. — Du fait que dans l'ancienne langue l'artidc était supprimé devant les noms abstraits, l'article est encore absent dans des phrases comme : pauvreté n'est pas vice ; contentement passe richesse. Ce sont là des archaïsmes, imités parfois dans des sentences modernes.
50 II n'y a qu'un cas général d'omission de l'article auprès d'un nom
il ^ et. un air de doute et Vair du doute : EUe me regarda quelque tempg ooec l'air du doato (B. CONST.» Ad,t ch. X).
jouant dans la phrase un rôle syntaxique, c'est le cas d'une énumération. Là l'ancienne liberté a survécu : femmes^ moine, vieillards, tout était descendu (la font., Fab. vu, 8) ; — jetant shakos» manteaux» fusils, jetant les aigles (v. h.. Chat,, Exp.).
n ne faudrait pas croire du reste que, dans l'énumération même, l'omission de l'article soit obligatoire : sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts tremblent (v. H.,Lég., Pet. R. de Gai.) (1). Elle donne une allure plus rapide, tandis que l'article donne quelque chose de plus pesant ou de plus compassé. Elle donne aussi une généralité plus grande.
En fait, l'article est partout où son rôle l'appelle, près des noms d'espèce et près des noms d'individus : Vhumanité ; l'homme primitij ; le Masque de fer ; près des abstraits et des concrets : la science ; la victoire de la Marne ; la gare de l'Est; près des noms implicitement déterminés, comme de ceux qu'une détermination accompagne : pendant la guerre ; par ordre de la Faculté (la Faculté de Médecine) ; entends-tu la cloche, nous allons être en retard (la cloche peut être celle du collège, celle de l'église, celle de l'hôtel, etc.).
Répétition des articles. — Quand il s'agit de déterminations, il y a lieu de consulter le sens.
Chaque fois qu'on vise à présenter comme déterminés des espèces ou des individus, sauf dans des expressions toutes faites, l'article s'impose, disent les grammairiens. C'est trop généraliser. L'usage n'en est pas là ; sans doute il faut dire : le grand et le petit commerce ; la viande fraîche et la viande de conserve. Mais une expression telle que : les lois divines et humaines n'est nullement une exception. On dit : les bois de pins et de hêtres font la richesse du pays ; — les sous-marins ont menacé les côtes italiennes et françaises ; — cet homme a montré toutes les vertus publiques et privées ; — les gares d'Ausierlitz et d'Orsay étaient menacées par l'eau.
Quand il y a plusieurs caractcrisations, il n'y a pas lieu non plus de répéter l'article : la vieille et bonne eau-de-vie est un poison tout comme l'autre ; — // sapait le culte antique et vénéré des dieux ; — Je viens selon l'usage antique et solennel (rac, Ath,, 2) (2).
Ce n'est que devant des caractérisations non reliées entre elles qu'on répète l'article, comme si chaque fois il s'agissait d'une qualification distincte : Oh ! la bonne, la charmante femme !
11 y a des groupements, des ensembles de noms auxquels un seul article suffit : communiquer aux officiers, sous-officiers et soldats ; seuls, les parents et amis sont invités (3).
<1) L'article est naturel ici, parce que les personnages auxquels appartiennent bras, cœurs, etc., ont été déterminés.
(2) Les classiques ne pratiquaient pas toujours ainsi : la donee et Tlnnoeente profe (la font., Fab,, VII, 1).
(3) Prendre garde aux cas où il s'agit d*un juxtaposé : le Conservatoire des Arts-et-lf étlers ; le service dfS PondiM et Salpêtres ; observer les allées et venues des promeneurs.
S'il y a substitution d'un mot à un autre pour explication, correction, etc., un seul article suffit aussi : — la fièvre aphteuse ou cocotte.
A remarquer, parmi ces noms cohjugués, ceux qui, tout en restant chacun au singulier, forment un ensemble pluriel : tes père et mère. Ces formes déplaisaient à Vaugelas qui les avait condamnées (h. l., m, 706). Elles ont néanmoins survécu, mais en petit nombre : tes frère et sœur ; le massacre des 2 et 3 septembre; les mardi et vendredlefe chaque semaine. On pourrait écrire : les aeides ehlorhydrique et salfurique sont également corrosifs de la peau ; les codes eivil et pénal ont besoin de retouches. Ce n'est pas usuel.