‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 96 sur 586 · CHAPITRE X LA VALEUR DE L'ARTICLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LA VALEUR DE L'ARTICLE

Ses rôles essentiels. — Nous avons dit le rôle morphologique de l'article. Il contribue avec les autres mots de même ordre à marquer le nombre et le genre des noms. Ce n'est pas cependant son seul rôle.

Dans l'état actuel de la langue, sitôt qu'il y a détermination, Tarticle apparaît : f'ai du une maison forestière ; c'est la maison forestière dti Blanc- Rapt ; — Vaime à aller en aatomobile ; f'aime à voyager dans une automobile Peugeot; j'aime à voyager dans rautomobUe de mon onele, elle est très domce (1). Comparez: un programme de restauration économique; le programme d'une restauration économique ; le programme de la restauration économique*

On peut, à l'aide de l'article, marquer une foule de semblables différences. Ex. : c'est l'œuvre du fou ; c'est l'œuvre d*un fott ; c'est une œuvre d'un fou qui s'appelait Michel ; c'est une œuvre du fou qui s'appelait Michel ; une œuvre de fou (2).

Dit-on : il a la plaisanterie féroce, on implique que toutes ses plaisanteries ont ce caractère. Des plaisanteries.,, voudrait dire qu'il n'emporte le morceau que de temps en temps.

BKtension de l'article hors de son rôle propre. — Ce qui caractérise le f. m., c'est que l'article, loin de manquer là où le nom est déterminé, s'est (le proche en proche étendu à des noms qui ne le sont pas : D'abord il se joint à des noms pris dans toute leur généralité : un ouvrier travaille le boiSy le fer, les métaux ; un homme aime le vin ; le lait est la nourriture des enfants du premier âge ; cette étoffe tache & l'eau ; un poète écoute le bruit des vagues ; une compagnie s'est montrée héroïque SOUS le feu.

Nous avons parlé des cas où l'article était en concurrence avec le possessif: avoir mal à la tête. Là il marque un rapport, mais comme il a gagné de proche en proche, le sens s'est effacé : il prenait le café chez Durand peut à la rigueur s'expliquer par le café qu'on prend d'hbitude, après le déjeuner (comme son café); mais à quelqu'un qui ne prend jamais d'apéritif on dira tout aussi bien : venez-vous prendre l'apéritif? que : vmez

(1) Quelquefois les types sans articles sont seuls usités: aller à âne. Cf.: monter A cheval; monter à biegeleUe, Pour Introduire des articles, 11 faut changer de préposition : Henri est venu svr là ÙeyêUtte U Jeanne.

(2) et : il lui faudrait nn rayon Ait soleil, les rayons du so7ei7, les rayons du soleil d'Algérie, les rayons de soleU dn bonhenr.

Dous prendre un ^lériflf ? Est-ce parce que ce poison est dans les habitudes générales ? (1)

Il ne faudrait pas croire que ces façons d'employer abusivement l'artide défini soient récentes. En voici des exemples du XVII« s. : qu'il soit le premier de sa race et n'ait pas le llard en sa bourse (mai.h., Épit, Sénéq,, lxxvi) ; — Mais l'art d'en faire les coaronnes N'est pas su de toutes personnes {lé., Poés,, LUI, v. 145 ; en 1611, des) ; — i7 me serait du tout impossible d'oublier jamais la personne de votre sorte (Le Secret, de la Cour, 7).

On trouve alors déjà l'artide défini, employé comme il l'était en lanpue moderne, dans les affiches où les cheminots grévistes d'avant-guerre réclamaient la pièce de cent sous : Après toutes ces couleurs imaginaires qu'ils jettent, comme de la poudre aux yeux de leurs spectateurs, ils fixent pourtant leurs boëtes d'oruiétan ou à la pleee de quinze, ou & la pleee de trente soit... Ensuite d'une telle dorure, il oient à estimer son Hure tâchant secrètement d'inspirer l'envie de l'avoir pour la pièee de trente sols. De bonne foy il me semble entendre ces Gilles de théâtre, qui reprennent le fil du discours après que leur maître est las de parler sur ses remèdes. Ce n'est qne la pleee de quinze et de trente sols. Messieurs, disent ces badins (Le Merc. répr., 27). Partout l'article précède le mot pièce. Des phrases analogues abondent au XVIII® s., mais beaucoup plus variées. Comparez en langue moderne : ajooir le sourire, faire la tète; — une ancienne gérante de famity-hôif^f... qui avait la forte somme (j. lem., Rois, 43).

Confusions entre le et un. — Les théoriciens du XV1I« s. ne pouvaient déjÀ se mettre d'accord sur : i7 lui coupe une oreille ou l'oreille» car oreille est ici indéterminé (2). Et la Bruyère écrivait dans une même phrase : Vosteniaiion... est dans l'homme une passion de faire montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas (Car. Théoph., de l'Ost.). U y a en effet des cas où les nuances sont à peine perceptibles : la solution du problème exige la (ou une) connaissance approfondie de toutes les propositions faites antérien rement.

L'article, dans son extension continue, a peu A peu perdu de son sens au fur et à mesure que ses emplois s'accentuaient, et il serait bien dif flcile de le Justifier logiquement dans les phrases suivantes : i7 a pris le lit ; i7 s'amuse à tirer à la carabine ; faire le pied de grue ; faire Texerelce» la noce ; vendre la mèche ; passer la licence ; perdre l'espoir ; avoir la toi ; venir & la rescousse ; déclarer la guerre ; passer le temps ; faire la cuisine ; ils sont dans le commerce ; ça sent la friture ici ; ils tiennent la ohanssnre ; je l'ai vu la nuit rôder autour d'ici ; — il y a de pauvres ouvriers qui après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le Jour, s'enferment la nuit dans leur

(1) Ce tour est d'origine populaire : hommes ou femmes, tout le monde y fumail en danManl... et ia plus aimable galanterie que ron pût faire aux nymphes qui venaient à ce rendn-vouM Hait (k leur offrir le pmneav» c'est-à-dire la chique sentimentale (vidocq, Mim., n» 56).

(2) Oa dit encore : le ministère lui a f«ndn l'orelUe.

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