‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 99 sur 586 · CHAPITRE II ÉLÉMENTS DE LANGAGE QUI PEUVENT ÊTRE REPRÉSENTÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II ÉLÉMENTS DE LANGAGE QUI PEUVENT ÊTRE REPRÉSENTÉS

Représentation du nonx. Considérations générales, — Pour désigner les mots qui représentent, on se sert du terme de pràhom, et les grammaires définissent ordinairement le pronom : un mot qui tient la place du nom. On voit déjà d'après ce qui précède ce que cette déiinition a de faux. D'abord on ne peut pas dire que le pronom remplace le nom, il le représente. Ainsi souvent le représentant ne peut pas être qualifié, comme le nom : lui vieux est du petit nègre. D'autre part, le pronom n'éveille aucune des idées qu'éveille le nom : il est vide d'impressions, il est abstrait.

Le mot pronom, comme il a été employé, donne des idées fausses. On Ta appliqué à des mots qui remplacent tout autre chose que des noms. Ils représentent des adjectifs : belle, elle Vest : le savant que vous êtes; des verbes : allcz-y, il le faut; des idées entières : elle défit sa chevelure, et cela avec la simplicité d'une enfant ; je bois de Veau, ee qui me réussit très bien. Il faudrait donc distinguer des pronoms, des proadjectifs, des proverbes, des prophrases. Pour éviter ces mots équivoques ou barbares, nous dirons représentants, et nous traiterons à part de la représentation des noms, des caractérisations, etc., dans chacun des chapitres qui se rapportent à ces matières.

n faut ajouter que fort souvent, dans le cas même où le « pronom » représente un nom, ce n'est pas toujours le nom seul qui est son antécédent, mais bien l'idée d'ensemble que renferme le nom accompagné de ce qui le détermine, le caractérise, etc. Ex. : une femme honnête s'habille de façon à ne pas être remarquée, elle se garde à la fois de la négligence et d'un luxe tapageur ; les belles œuvres classiques que Von étudie en classe sont-elles réellement à la portée des enfants ?

Un individu nommé flgurément par son caractère sera représenté directement : i7 n'y a pas de plus fine bouche que lui, et non : que la sienne. C'est l'idée de gourmand exprimée par fine bouche qui est représentée par lui.

CSondition néoessaire pour qu'un nom puisse être représenté. — En f. m. un nom, pour être représenté, a besoin d'être accompagné de l'article, ou d'un de ses équivalents. Cela veut dire qu'une expression verbale ou nominale une fois composée, on ne peut en détacher un élément, pour porter sur lui la pensée. Soit un nom composé comme pomme de terre ; un qui mis à la suite représentera nécessairement l'ensemble et non terre. De même dans prendre place, place ne peut plus être isolé. Si

place doit devenir un objet de verbe, et être suivi d'un qui, ou d'un que, il faut rétablir l'article : je veux prendre la place que /'ai louée par lélcphone.

Semblable obligation ne pouvait naître qu'au moment où les locutions verbales devenaient vraiment des composés, distincts d'un groupe ordinaire de mots. Malherbe n'y fait encore aucune allusion. Vaugelas pose la règle pour les conjonctifs : 11 déclare impossible : être blessée d'un coup de flèche qui était empoisonnée ; il a fait cela par avarice, qui est capable de fout, dit-il encore, est mal parler (Rem. y ii, 103). Port-Royal a repris la doctrine et en a fait un beau spécimen de grammaire logique (1).

Vaugelas acceptait :, // s'y portera avec affection. Celle que vous m'avez témoignée... Bouhours ne trouvait rien à redire à : si vous ne me faites justice, je me la feray moy-mesme. Il tolérait : il a tort et je ne Vai pas (Rem.^ 128-130). Et en effet Racine écrit encore : quand je me fais Justice, il faut qu'on se la fasse. Mais peu à peu tous ces « rapports vicieux » furent condamnés, et même : plus avides de gloire que dignes de IdL posséder.

Le XVIII® s. acquiesça lentement (2). Ni qui, ni le, ni même en ne représentèrent plus des noms sans article : j'ai raison de me plaindre et vous ne Vavez pas de m' accuser cessa d'être français. Malgré le parti pris de certains écrivains contemporains, il est impossible d'aller contre cette régie, qui représente le résultat d'un long développement naturel (3).

Les nominaux personnels peuvent être représentés. O toi, qui vois la kontt^ où je suis descendue (rac, Phèd., v. 813). D'autres nominaux peuvent aussi être représentés : quelque chose, quelqu'un : quelqu'un que j'ai rencontré ; — cela ne me dit rien qui vaille ; — ï7 a découvert quelque chose qu'on avait trouvé déjà ; — si j'ai frappé quelqu'un, que celui-là me jrappc (v. h., Lég.^ L'an neuf). D'autres ne le sont jamais : on qui n'a pas de sens.

(1) Furetière seul la contestait et citait : c'est un paquet de lettres qui me sont adressées. On peut dire aussi : Aoartee, qui cause tant de mnl. Dans le deuxième exemple, il y a personnification.

(2) v. Féraud, D/e/., au mot le.

(3) On tend de nos jours à représenter Tidée contenue clans un nom sans arUcle : tu pourrais aussi me souhaiter bonne chance t — Je te la souhaite, Adolphe I je le la souhaite cordialement (p. OAVAULT, Ma tante d^ Ronfleur, i, 11).

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