‹ La pensée françaiseChapitre 110 sur 155 · AMIEL · texte numérisé non relu

AMIEL

Fils d'un négociant d'origine française, Henri-Frédéric Amiel ! naquit à Genève en 1821 et y mourut en 1881. Après de solides études dans sa ville natale, il parcourut l'Italie (1842), visita Paris (1843), séjourna dix mois à Heidelberg, puis quatre ans à Berlin. Peu de mois après son retour à Genève, il obtint au concours une chaire d'esthétique à l'Académie. Il l'échangea en 1854 contre la chaire de philosophie, mais il n'a laissé de traces profondes ni dans l'un ni dans l'autre de ces enseignements. « Les qualités subtiles de sa pensée, dit Edmond Scherer, n'étaient pas faites pour être appréciées par de jeunes auditeurs. »

De son vivant, outre quelques articles ou notices dans la Bibliothèque Universelle et dans la Galerie Suisse de Eugène Secrétan, il ne publia que divers recueils de poésie : Grains de mil (Genève, 1854) ; // Penseroso (1858) ; La part du rêve (1863); Les Etrangères (1876) ; Charles le Téméraire (Neuchâtel, 1877) ; Jour à jour (Paris, 1880).

Après sa mort, on recueillit dans ses cahiers de notes les éléments du Journal intime qui appela l'attention sur cet auteur.

« La situation intellectuelle d'Amiel, a dit Renan, est une des plus particulières de notre temps ; sa vie montre admirablement quelques-unes des maladies qui travaillent notre époque. Avec des aptitudes philosophiques tout à fait émi -

1. Fragments d'un journal intime, précédés d'une étude par Edmond Scherer. Genève, Georg et Cie,

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nentes, Amicl n'arriva qu'à la tristesse ; ;ivec de vraies qualités littéraires, il ne sut pas donner à ses idées la forme qui s'impose. »

— Le devoir a la vertu de nous faire sentir la réalité du monde positif tout en nous en détachant.

— Pour la conduite de la vie, les habitudes font plus que les maximes, parce que l'habitude est une maxime vivante, devenue instinct et chair. Réformer ses maximes n'est rien, c'est changer le titre du livre. Prendre de nouvelles habitudes, c'est tout, car c'est atteindre la vie dans sa substance. La vie n'est qu'un tissu d'habitudes.

— Vivre, c'est triompher sans cesse, c'est s'affirmer contre la destruction, contre la maladie, contre l'annulation et la dispersion de notre être physique et moral. Vivre, c'est donc vouloir sans relâche ou restaurer quotidiennement sa volonté.

— Une ^erreur est d'autant plus dangereuse qu'elle contient plus de vérité.

— Nous avons bien de la peine à n'être pas de l'avis de notre amour-propre et à ne pas trouver du goût à qui nous trouve du mérite.

— Faire aisément ce qui est difficile aux autres, voilà le talent ; faire ce qui est impossible au talent, voilà le génie.

— Le génie latent n'est qu'une présomption. Tout ce qui peut être, doit devenir, et ce qui ne devient pas n'était rien.

— Les grands hommes sont les vrais hommes, les hommes réussis. Ils ne sont pas extraordinaires, ils sont

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dans Tordre. Ce sont les autres exemplaires qui ne sont pas ce qu'ils devraient être.

— Avant de donner un conseil, il faut l'avoir fait accepter, ou mieux l'avoir fait désirer.

— Qui rend justice à la gaieté ? les âmes tristes. Celles-ci savent que la gaieté est un élan et une vigueur, que d'ordinaire elle est de la bonté dissimulée et que, fût-elle pure atîaire de tempérament et d'humeur, elle est un bienfait.

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A. DEGOURGELLE

Pierre-Adrien Decourcelle naquit à Amiens, en 1821. Il se destinait au barreau. Il l'abandonna bientôt pour le théâtre et, vers 1845, débuta comme auteur dramatique avec une comédie en ver», Une soirée à la Bastille, jouée à la Comédie-Française. Dès lors, en collaboration avec Deslandes, Labiche, Barrière, Thiboust et d'Ennery — il avait épousé la nièce de ce dernier — il écrivit un grand nombre de vaudevilles, comédies, drames et livrets d'opéra comique, dans lesquels il dépensa beaucoup d'ingéniosité, de réel talent et de finesse d'esprit. Citons :

Don Gusman (1846); Les Portraits (1848) \Le Bal du prisonnier (1849) ; Diviser pour régner (1850) ; Un monsieur qui suit les femmes (1850) ; Jenny V ouvrière (1850) ; Tambour battant (1853) ; La bête au bon dieu (1854) ; Je dîne chez ma mère (1855) ; Fais ce que dois (1856) ; Les mariages d'aujourd'hui (1861) ; etc., etc.

Sous le pseudonyme du Dr Grégoire il collabora au Figaro et écrivit deux exquis volumes d'aphorismes 1 où il s'affirma un penseur fort spirituel, et non dépourvu de profondeur*. Chevalier de la légion d'honneur en 1855, il mourut à Etretat, le 6 août 1892.

1. Le Dr Grégoire définit ainsi l'Aphorisme : Un rébus renversé où c'est le mot qui précède et l'Enigme qui suit.

Lecteur, pars de là !

2. A. Decourcelle. Les formules du D*. Grégoire. Dictionnaire du Figaro. Paris, J. Hetzel, 1868.

Dr Grégoire. Turlutaines. Dictionnaire humoristique, satirique et anti-naturaliste.

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Nous tenons à adresser ici à M. Pierre Decourcelle, ancien président de la Société des auteurs dramatiques, l'hommage de notre profonde reconnaissance pour la bonne grâce émue avec laquelle il nous autorisa à publier ces extraits de l'œuvre de son père.

— Viol : Une marquise de la Régence avait été violée par son cocher : — « Sortez, lui dit-elle, et tâchez que ça ne se renouvelle pas. »

— Accoutrement : manière de désigner la manière dont s'habillent... les autres.

— Acheter : se dit d'un meuble, d'un immeuble ; et aussi de la conscience et de l'amour.

— Adolescent : se méfier : il tourne à l'homme.

— Affront : un des plus grands affronts, que l'on puisse faire à beaucoup de femmes, c'est de les respecter.

— Amphytrion : un fastueux qui gave les richards de truffes et de foies gras, et qui, souvent, ne donnerait pas un morceau de pain à un pauvre.

— Anerie : il est probable que les ânes disent : « Hommerie » pour rendre la même idée.

— Ange : la femme qu'on rêve.

Démon : la femme qu'on a.

— Argent : il n'est qu'une seule chose que l'homme lui préfère : l'or.

— La Saint Barthélémy : Eh ! Eh î une boucherie, une charcuterie de Zola... c'est à considérer.

— Amour : le plaisir qui fatigue le plus et dont on se lasse le moins.

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— Bibliothèque : trop de volumes et pas assez de livres !

— Bonté : une folie douce mais peu contagieuse et dont on se guérit avec le temps.

— Chef-d'œuvre : un enfant qu'on ne baptise jamais qu'après la mort de son père.

— Dévotion : les invalides de la galanterie.

— Embuscade : un coup de maître quand on en est l'auteur, un guet-apens quand on en est la victime.

— Fatuité : l'orgueil de son mérite ou l'ignorance de sa sottise.

— Goût : une chose dont il est bien certain qu'on ne peut « disputer » avec les gens qui n'en ont pas.

— Héroïsme : sujet de pendule.

— Inattendu: tout ce qui nous arrive.

— Justice : une parente éloignée... très éloignée de l'Equité.

— La liberté : pour nous c'est « le droit de pouvoir faire » tout ce qui est défendu par la loi.

— Maniaque :un mortel privilégié qui n'a qu'une seule folie.

— Nom: un beau nom, c'est comme la fortune. C'est souvent plus difficile à conserver qu'à conquérir.

— Obliger: encourir la reconnaissance de quelqu'un.

— Pardon : absolution si gracieuse d'une faute que nous n'avons plus qu'à y retomber.

— Raccommodement : les étapes de la séparation.

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GUSTAVE FLAUBERT l

Flaubert naquit à Rouen eu 1821 et mourut à Croisset en 1880. A part quelques déplacements en Orient et sur la côte méditerranéenne, sa vie extérieure fut vide de gros événements. Il n'en fut point de même de sa vie intérieure dont les volumes de sa Correspondance, publiée après sa mort, montrent toutes les angoisses, l'intensité et les nombreux mouvements.

Parurent de son vivant : Madame Bovary (1857) ; 5a lammbo (1862) ; Y Education sentimentale (1869) ; La Tentation de Saint Antoine (1874) ; Trois contes (1877). Après sa mort, Par les champs et par les grèves (1885) ; et Bouvard et Pécuchet, inachevé (1881).

— Ce je ne sais quoi de borné et d'exaspérant

qui fait le fond du caractère féminin.

— Les hommes qui aiment beaucoup la femme ne peuvent pas aimer la justice.

— Celui qui ne dit pas de mal des femmes ne les aime point puisque la manière la plus profonde de sentir quelque chose est d'en souffrir.

— « Il a une femme et des enfants ! » Honorable excuse à toutes les turpitudes.

t. Gustave Flaubert. Inédits publiés par Louis Bertrand dans son Gustave Flaubert, au Mercure, de France. Paris, 1912 .

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— A mesure que la prostitution des femmes diminue (se modifie ou se cache) celle des hommes s'étend. Le corps peut être moins vénal soit! Mais l'esprit arrive à une banalité, à une promiscuité sans exemple.

— Arrivés à la cinquantaine, les gens d'esprit font sérieusement ce qui les aurait fait pouffer de rire à vingtcinq ans.

— Ne plus aimer Paris, signe de décadence. Ne pouvoir s'en passer, marque de bêtise.

— Les savants se décernent le titre d'écrivains aussi facilement que les poètes s'attribuent celui de penseurs.

— Il j a dans toute indignation une faute de jugement, une envie sourde et une vertu.

— Qu'est-ce que la gloire ? Faire dire beaucoup de bêtises sur son compte.

— Si tu veux des perles, jette-toi à la mer !

— Une sottise ou une infamie en se renforçant d'une autre, peut devenir respectable. Collez la peau d'un âne sur un pot de chambre et vous faites un tambour.

— L'idée du suicide est la plus consolante de toutes. Gomme rien ne peut plus vous atteindre une fois mort à chaque douleur nouvelle qui vous saisit, on a par devers soi cette pensée : « Oui, mais quand je voudrai, cela ne sera plus. » Ainsi la vie se passe, lentement.

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