JACQUES ESPRIT
Né à Béziers le 23 octobre 1611, mort en 1678. « Personnage mobile et divers, a dit de lui V. Cousin dans son étude sur Mme de Sablé, il est assez malaisé de le distinguer de ses frères, de le reconnaître et de le suivre parmi tous ses changements. »
Il vint, à dix-huit ans, rejoindre à Paris son frère aîné, prêtre de l'Oratoire, entra lui-même au séminaire de cette congrégation et fit quatre ou cinq ans d'études théologiques. Mais ses succès dans le monde l'amenèrent à renoncer au sacerdoce. La protection du chancelier Séguier, qui en fit son commensal, lui ouvrit l'Académie et lui obtint le brevet de conseiller d'Etat. En 1664, pour n'avoir pas connu ou avoir caché les intrigues de sa fille, Mme de Coislin, avec Guy de Laval, Jacques Esprit perdit la faveur du chancelier. Il se laissa alors emmener à Munster par Mme de Longueville. A son retour en France, il devint précepteur des enfants du prince de Conti et se trouva mêlé à la plus brillante société. Vers 1660, on le rencontre dans l'intimité de Mme de Sablé. « Personne plus que lui, remarque V. Cousin qui lui attribue les Maximes politiques *, ne s'occupa de maximes et de pensées... On a dit et on répète sans cesse que le livre d'Esprit est une paraphrase de celui de La Rochefoucauld. Il y a là du vrai et du faux. Oui, l'académicien semble souvent reproduire et commenter le grand seigneur ; mais il ne l'imite pas : ils tirent leur frappante ressemblance du fonds com-
1. Maximes politiques mises en vers, par l'abbé Esprit. Paris, 1669.
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mun sur Lequel ils travaillent tous Les deux. ■• A La vérité,
La fausseté des \'ertus humaines l n'esl pas un recueil de pensées ; c'esl une suite de chapitres où l'auteur passe en revue la plupart des vertus pour en montrer la variété radicale. Cependant Le ton général de l'ouvrage est sentencieux et les maximes y sont semées.
Après la mort du prince de Gonti, qu'il avait suivi dans son gouvernement de Languedoc, Esprit s'établit avec sa famille à Béziers, où il termina ses jours.
— Ne sois pas satisfait des dons de la naissance, Acquiers les qualités que donne la science : Joins Fart à la nature, et par cette union Tâche de parvenir à la perfection ;
Aspire tous les jours au mérite suprême,
Et deviens par tes soins l'ouvrage de toi-même.
— Ne remplis pas un trône aux tiens inaccessible ; Ote à ta majesté ce qu'elle a de terrible. Rends-toi facile à tous, et fais que ta douceur Accommode à leurs yeux l'éclat de ta grandeur.
— Je ne sais rien qui prouve tant la force de l'intérêt et qui fasse si bien connaître le pouvoir qu'il a sur le cœur de l'homme, que la complaisance lâche avec laquelle on a toujours loué, dans tous les siècles et dans tous les lieux du monde, tous ceux qui étaient en état de faire du bien aux autres.
— La disposition de ceux qui sont véritables dans leurs paroles est en quelques-uns une secrète ambition qu'ils ont que tout le monde ajoute foy à tout ce qu'ils disent, afin de se mettre par là sur un pied non seulement honnête mais précieux.
1. De la fausseté des vertus humaines, Paris. 2 vol. in-8% 1678.
— La passion du plaisir associe et lie les jeunes gens, et comme ils ne le trouvent pas toujours en un même endroit par les obstacles qu'ils y rencontrent et qu'ils en changent souvent par dégoût et par lassitude, ils changent souvent d'amis, ainsi qu'Aristote Ta remarqué.
— La douceur n'est quelquefois qu'une variété et un désir ambitieux de triompher d'une passion violente qui triomphe de la plupart des hommes.
— L'intérêt fait la probité des âmes basses et mercenaires, et elle n'est en eux qu'un désir d'acquérir du bien.
— La passion que les filles ont de se marier contribue beaucoup à leur modestie. Cette passion est si forte qu'elle les fait veiller continuellement sur elles-mêmes pour rendre toutes leurs paroles et toutes leurs actions conformes aux règles les plus sévères de la pudeur.
— Qu'est-ce que le désintéressement ? (Test l'intérêt qui a changé de nom, afin de n'être pas reconnu, et qui ne paraît pas sous sa figure naturelle de peur d'exciter l'aversion des hommes ; c'est un chemin contraire à celui qu'on tient ordinairement, par lequel les plus fins et les plus déliés parviennent à ce qu'ils désirent ; c'est le dernier stratagème de l'ambition ; c'est la plus effrontée de toutes les impostures de l'homme.
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