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Kératry, Quelques pensées, Paris

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« Nos contemporains, remarqua Jules Lemaître, sont adroits comme des singes. Or, les « maximes et réflexions » c'est un genre connu qui a ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement mais cela se fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules : ces moules (c'est Jules Lemaître qui parle !) peuvent produire des pensées indéfiniment car tout ce qu'on y coule devient pensée. Les Maximes de La Rochefoucauld ne sont plus ainsi qu'un jeu de société et c'est pourquoi les femmes, avec leur faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas impossible, je crois, de les formuler et ce serait même un joli sujet pour un chroniqueur qui intitulerait cela : La Rochefoucauld dévoilé ou les principales manières d'écrire des pensées sans en avoir. »

Après cette sorte de prétention, l'auteur des Contemporains ne put résister au malin plaisir d'énoncer ces moyens ou, mieux, ces « recettes » et il le fit avec infiniment d'esprit.

Le moraliste pour être bon moraliste n'aura qu'à exploiter le « pessimisme 1 » et qu'à expliquer toutes les actions humaines par l'égoïsme. 11 pourra exploiter « les erreurs de l'opinion », mine inépuisable, passer

1. « Toutes les pensées et maximes qui ont quelque valeur sont fortement pessimistes. Quand on étudie ses semblables et soi-même avec quelque sincérité, on en rapporte rarement des observations avantageuses ». Henry Maret, Pensées et opinions.

« Maximiste, pessimiste », dit encore l'abbé Joseph Roux.

en revue l'œuvre des auteurs dramatiques et des romanciers et y puiser les « vérités premières » comme dit Courteline qui y abondent, s'emparer des pensées célèbres et en prendre le contre-pied. Voici maintenant

des schémas faciles. Par exemple : est à ce que

est à Ainsi: la prudence est à /'innocence ce que la

modestie est à la vertu, ou bien, ce que le duvet est à la pêche, ou encore, ce qu'un léger voile est à la beauté. C'est la pensée algébrique. 11 y a aussi la pensée antithétique qu'eût choisie Hugo s'il avait commis des pensées. Exemple : Il y a des larmes qui remercient et des sourire s qui reprochent ; puis, la pensée paradoxale, exemple : // n'est pire orgueil que Vlarmilité chrétienne. Pour en marquer l'impertinence l'auteur ajoute : souvent, quelquefois, il est des cas Il y aura encore la

pensée pittoresque, la pensée plate, vulgaire truisme

auquel un ton sentencieux prête de la profondeur

Conclusion : les « pensées et maximes » seraient « un

genre épuisé et un genre futile épuisé : car cène

sont jamais que des observations plus ou moins générales, des remarques explicatives sur des collections de faits. Or, les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extérieur de la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments primordiaux à la constatation desquels se ramène tout l'esprit du faiseur de maximes. Et ces observations générales, il y a beau temps qu'elles ont été faites : on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai qu'on le peut indéfiniment et qu'on y peut mettre sa marque personnelle ... futile : car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une teinture de philosophie et une expérience telle quelle de la vie et des passions humaines, tou-

« tes les pensées qui nous viennent sont nécessairement « vraies etc. ».

Tel est le réquisitoire : il n'est pas seulement spirituel ; à première vue, il est écrasant et il semble bien que la Cour, après son audition, ne puisse prononcer que la peine de mort. Pas de circonstances atténuantes possibles. La mort ! et la mort après beaucoup de vaines phrases !

La cause vaut cependant d'être plaidée.

Remarquons, d'abord, combien il est léger et même, oserons-nous dire « puéril » de prétendre qu'une branche quelconque de l'activité intellectuelle de l'homme constitue un vain jeu, aboutisse à une impasse et que l'esprit doive s'en désintéresser. Voit-on un censeur, qui se fût avisé d'arracher sa spirituelle férule à M. Jules Lemaître, sous ce stupide prétexte que Sainte-Beuve l'avait précédé dans le rôle de partial distributeur d'éloges et de blâmes ?

Sans doute, tout a été dit. Heureusement, — ou malheureusement comme on voudra, — tout peut être redit. A limiter la création intellectuelle aux seules choses vraiment nouvelles, on risquerait évidemment de la tuer à tout jamais. Qu'on applique cette conception à n'importe quel genre littéraire autre que celui des maximes, et il n'en est pas un seul qui puisse apparaître comme encore valable. La poésie, par exemple : Mme Ackermann i remarqua jadis : « Pour écrire en prose, il faut absolument avoir quelque chose à dire. Pour écrire en vers ce n'est pas indispensable. » Ce jugement, un peu sommaire, s'appliquerait aussi bien,

1. Mme Ackermann, Pensées d'une solitaire. Paris, Lemerre, 1903,

:juoi qu'en dise son auteur à la prose d'abord, à l'histoire, à l'érudition, à toutes choses humaines, hélas î ]lar si l'homme n'écrivait que lorsqu'il a quelque chose i dire que deviendrait la littérature !

Du « roman » aussi bien que des « maximes » Jules Lemaître ou, plutôt son ami Pococurante n'aurait-il pas 3té fondé à dire que c'est un genre aussi « futile » \u « épuisé ». En cette matière, tout fut fait et refait mille fois, et les Henry Bordeaux du jour recommencent perpétuellement le Maître de Forges, en plus ennuyeux, et sans le mérite de l'invention première. Du « roman parfait » du « roman à succès » ne pourrait-on également donner par avance toutes les formules ? Un des maîtres de la littérature moderne déclarait, un jour, devant nous — c'était avant la guerre — i un jeune débutant : « Voulez -vous connaître le meilleur moyen de parvenir dans les lettres ? Com- 3osez un livre quelconque, d'intrigue peu compliquée, :>ien ou mal écrit peu importe, où les gestes et les com- Dortements des personnages donnent l'illusion de la fie et de l'action ; ajoutez une conversion éclatante au catholicisme, quelques tirades contre l'impôt sur le retenu, l'Ecole sans Dieu, les femmes divorcées et l'anarchie. Agitez et remuez le tout et peut-être trou-

rerez-vous un éditeur? »

Voilà une recette, évidemment, qui n'eût point déplu à Paul Bourget.

Pour l'art dramatique, l'ingénieux et subtil Georges Polti en indiqua trente-six, plus que pour l'amour, mais jui se peuvent combiner et varier à l'infini, ressource refusée même à don Juan.

Le duc de Lévis avait adopté comme épigraphe : Si

If LA PENSEE FRANÇAISE

non nova, nove et André Chénier professait modestement :

Sur des sujets anciens faisons des vers nouveaux ! Par avance le poète s'excusait, comme s'excusera plus tard M. André Berthet écrivant ses Maximes nouvelles sur de vieux ihesmes ï.

A se placer au point de vue de Sirius, la critique pourrait être encore beaucoup plus décisive. Un homme bien oublié aujourd'hui, feu M. Harduin, journaliste dont les Parisiens goûtèrent longtemps l'esprit, bava pendant dix ans sur les lettres, les arts, et en général, sur toute beauté humaine et même divine en usant d'un procédé définitif. Qu'il parlât de l'œuvre de Rembrandt, de Victor Hugo ou de... Paul Fort, il avait accoutumé de conclure ainsi : « Un chef d'œuvre artistique de plus ou de moins, ce n'est jamais cela qui empêchera la terre de tourner ! » Evidemment !

Certes, la profondeur, l'originalité de La Rochefoucauld, de Pascal ou... de l'Ecclésiaste ne seront vraisemblablement jamais dépassées ni même égalées. Mais, ce que ces penseurs de génie ont dit autrefois peut être redit sous une forme nouvelle, à la mesure du temps présent. Jules Lemaître lui-même, le reconnut : « On peut varier la forme... indéfiniment et mettre sa marque personnelle. » Or, la marque personnelle « n'est-ce qu'un rien ? » ainsi qu'interrogeait pompeusement Bossuet ? En matière littéraire, fond et forme étant inséparables, la présentation nouvelle d'une idée ancienne la sauve de la banalité, lui refait une virginité. Et le mérite n'est pas mince, car Paul Masson,

1. André Berthet, Maximes nouvelles sur de vieux Ihesmes. Paris, Quantin, 1880.

moraliste peu sérieux, l'a affirmé dans ses Pensées d'tin Yogki : « Il en est des idées comme des femmes. Dix coûtent moins à nourrir qu'une seule à habiller. »

Pouvons-nous, d'autre part, n'admettre comme penseurs que les génies consacrés ? Ne serait-ce point un peu sévère, un peu « futile ? » Stendhal, jadis écrivit : « J'estime beaucoup les recueils de pensées morales même médiocres. Elles me font faire un espèce d'examen de conscience. »

Or, nous avons recueilli une grande quantité d'ouvrages de maximes, nous les avons lus attentivement et sans parti-pris et nous avons constaté — ce qui confirme l'opinion de Stendhal — qu'il en était très peu qui fussent absolument médiocres. Pas un où le lecteur ne pût découvrir une valeur, une note sérieuse, quelque observation typique. Pas un, surtout, qui ne décelât de la sincérité et quelque sensibilité. C'est qu'en général les auteurs de maximes n'ont pas été des professionnels de la littérature. En France, tout au moins, ce sont, pour la plupart, gens du monde à qui leur situation sociale permit de bien observer leurs semblables et les ressorts de leurs actes, qui ont obéi au vœu de Duclos souhaitant 1 « que ceux qui ont été à portée de connaître les hommes fissent part de leurs observations », et qui, à un moment donné, condamnés à une retraite, — volontaire ou involontaire, — notent, pour eux-mêmes, les impressions de leur temps d'activité.

Sans doute, ces philosophes « tard-venus » n'ont pas toujours la prétention comme Emerson, « écrivant pour soi, de travailler pour l'éternité ». Sans doute,

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