Gobineau, Nouvelles asiatiques. Introduction
1S LA miSéS FRANÇAISE
que le mérite d'établir l'identité éternelle de l'homme qu'elle vaudrait, pour cela seul, d'être prise en considération. Prouver et affirmer l'identité du caractère humain dans le temps, ceci revient à nier la possibilité, mieux, la réalité de tout progrès moral. Cette preuve et cette affirmation ont leur valeur. Les moralistes poursuivent une bonne œuvre en travaillant à leur consécration. La plus grande partie des maux qui ont frappé et frappent encore Fhumanité ont été ou sont, en effet, engendrés par la conception de la « perfectibilité indéfinie » de l'esprit humain. Cette singulière croyance qui constitua l'unique dogme des hommes de 1789 fut mère de bien des erreurs. Elle apparaît encore, à notre époque, bien à tort, dite scientifique, comme le meilleur argument des politiciens et de tous les fauteurs de troubles qui prêchent la révolution sociale.
L'homme « évoluant et progressant sans cesse moralement l » voilà qui justifie tous les rêves, toutes les utopies, toutes les atteintes au fait, tous les crimes de lèse-réalité, voilà qui explique tout le désordre de l'heure présente, toute l'anarchie contemporaine.
« Progrès moral indéfini ! » C'en est fait : le prodigieux et confortable piédestal est construit — et avec quel ciment ! celui de toute la sottise humaine ! — où vont se carrer ces précieuses idoles : égalité des hommes, suffrage universel, instruction pour tous, éducation intégrale, mutualité, protection des animaux, paix universelle, Joseph Prudhomme, Homais, tous les mythes et tous les cuistres !
Les auteurs de maximes, pour la plupart, et beau-
1. Armand Fallières, ex-Président de la République Française.
INTROIMCTIn\ 1 (.)
coup inconsciemment, viennent s'inscrire en faux contre ce monument de mensonge. Affirmant l'identité de l'homme dans le temps, ils dénient à jamais toute possibilité de croyance à un progrès moral quelconque. Avec Lacordaire ils disent : « L'homme est impuissant pour l'homme et c'est sa plus douloureuse misère... » Peut-être, mais cette misère proclamée et reconnue vaut mieux que le portique érigé par les prophètes face aux impossibles bonheurs.
« L'homme est toujours le même ! » Tant qu'il sera nécessaire de proclamer cet axiome, le genre des maximes ne sera pas épuisé!
11 s'épuisera, au reste, d'autant moins que les auteurs qui l'alimentent possèdent, comme le reconnut luimême Jules Lemaître, la précieuse ressource de pouvoir varier à l'infini leurs moyens d'expression.
« L'homme est toujours le même » mais, les modalités de sa sensibilité se traduisent de mille et mille manières, broderies multiformes et complexes sur un thème fondamental. Rien de plus amusant pour un esprit bien fait que de considérer ces variations incessantes et les auteurs de maximes nous offrent, à cet égard, un précieux régal.
Veulent-ils exprimer cette opinion que le moraliste, en traçant un précepte, ne pense pas à soi mais à autrui, Mme de la Sablière 1 écrira :
« On établit souvent des maximes sévères par superbe : on aime à se parer de cette apparence de vertu et il ne coûte rien de rendre insupportable pour les autres un joug que l'on ne veut pas s'imposer à soimême. »