‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 17 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES DÉBUTS D'UNE REPRÉSENTATION SYSTÉMATIQUE DE L'UNIVERS THÉOGONIES ET COSMOGONIES L'INFLUENCE DE L'ORIENT

Quand on commence d’étudier les premières expressions de l'effort de la pensée grecque pour se donner une représentation plus ou moins systématique de l'Univers et des relations qu’il enveloppe, il y a une chose qu’il importe de ne pas oublier. C’est qu’on est en présence des produits d’une élaboration collective, et que cette élaboration ne se traduit dans la littérature, et ne commence par conséquent d’appartenir à lPhistoire, que lorsqu’elle a atteint son terme et est près de céder la place à d’autres formes de pensée. Nos plus anciens documents littéraires de cét ordre sont en effet postérieurs, de quatre à vingt siècles peut-être, à ces témoignages d’une civilisation déjà riche et variée qu'ont mis au jour, par exemple, les fouilles de Troie et de Mycènes, celles de Chypre, des Cyclades ou de la Crète. Avec ces documents nous sommes donc très éloignés de ce qu’on pourrait appeler un état d’enfance ethnique. Ainsi, ce que nous atteignons positivement, ce n’est pas l’époque où la représentation de l'Univers est encore impliquée, dans les pratiques rituelles qui assurent la communion du‘groupe social avec les puissances mystérieuses de la nature. C’est, au contraire, J’époque où elles sont parvenues à s’en dégager et à s’organiser en un système de représentations définies, mi-affectives, mi- | intellectuelles.

Ces représentations, on le sait,se présentent sous la forme de mythes, c’est-à-dire de récris, qui, en racontant la généalogie

ou tels traïits de la vie de personnages divins, expriment, au moyen d'images empruntées à la génération et à laction humaines, les relations naturelles des choses. Quel est le fondement dernier de ces constructions imaginatives P Nous n'avons pas à exposer ici les hypothèses animiste et sociologique, ni à prendre parti sur cette difficile question. Ce qui est du moins probable, c’est que les mythes résultent du besoin de rendre intelligible le mystère contenu dans les rites d’un culte déjà pratiqué. Par suite, autant de cultes locaux institués dans les petits groupes qui s’étaient réparti le sol de la Grèce, autant de mythes distincts. Maïs ces mythes devaient aussi se ressembler, dans la mesure d’abord où il y avait entre les groupes communauté d’origine, mais surtout parce qu’ils dépendaient de conditions très générales, psychologiques ou sociales, et qu’ils s’appliquaient en outre toujours au même contenu : les aspects les plus remarquables de la nature et leurs relations les plusapparentes, les phénomènes les plusréguliers, ou bien les plus effrayants par leur soudaineté et par la grandeur de leurs effets. Sans ces deux dernières causes, comprendrait-on la similitude de certains mythes chez des peuples entre lesquels aucune relation mutuelle, directe ou indirecte, . ne peutêtre supposée? Aussi bien, en rapprochant les peuples le progrès de la technique des transports ne pouvait que contribuer à effacer les diversités. Enfin, cette tendance des mythes à s’unifier s’accompagnait nécessairement d’un effort pour les simplifier, pour en éliminer autant que possible les incohérences, pour les détacher des cultes auxquels ils étaient liés. Ainsi s’expliquerait la constitution graduelle d’une mytho- logie physique, ayant déjà quelque universalité et possédant une valeur propre, indépendante de la religion.

Ce dernier caractère est visible dans les poèmes homériques: les histoires des dieux y sont déjà constituées en légendes profanes et dépouillées de la majesté propre aux choses sacrées. Mais dans un milieu social dont l’horizon est resté plus borné

où la vie est moins aimable, les mythes sont envisagés avec un fout autre sérieux que dans cette société ionienne à laquelle s’adressait la poésie homérique. C’est ce qu’on voit dans la

Théogonie dite d’Hésiode, maïs qui, bien que sortie de

l’école béotienne dont il est le plus illustre représentant, fui est probablement, pour la plus grande ‘partie, postérieure de près d’un siècle, sinon plus. L’auteur s’intéresse au mythe pour lui-même et comme matière de connaissance. Il s’efforce de systématiser ce qu’il y a de relativement rationnel dans les diverses traditions mythiques, de constituer méthodiqaement une «€ somme » de connaissances en vue d’un enseignement. Visant à la simplicité et à l’universalité, son œuvre est déjà, en ce sens, scientifique. De plus, cette théogonie est encore c5smogonie : l’intérêt qu’elle prend aux générations des dieux est

dominé par le désir de rendre compte du jeu des forces natu-.

relles. Au reste, dans Les Iravaux et les Jours, observation directe de la nature tenait déjà une très grande place, et l’As- {ronomie (1), connue sous le nom d’Hésiode, est elle-même sans doute une très ancienne production de l’école béotienne.

C’est aux Muses que le poète demande leur patronage ; elles savent des choses vraies, et leurs mensonges même ont rapport à la vérité ; elles parlent à l’intelligence et déclarent ce qui est, ce qui fut, ce qui sera ; elles chantent /es règlements ou les lois de loutes choses, en remontant jusqu’au principe (2). Célébrez, leur dit-il, /a race sainte des immortels qui sont toufours, ceux qui sont nés de la Terre (Gé) ef da ciel consiellé d'étoiles (Ouranos), e! ceux aussi qu’a nourris la mer salée (Pontos). Dites en outre comment, à l’origine, les dieux et la lerre ont apparu, et les fleuves, et la mer infinie avec l’impélueux gonflement de ses vagues, et les astres lumineux et le vaste crel au delà... Dites encore comment ils se sont partagé (eurs possessions et se sont distribué les honneurs... (105-113),

1) L'X VIT, ch. 68 a. — (2) 27 sq., 32, 37, 38, 45, 66 sq.

La réponse à cette question, qui porte la marque de la curiosité scientifique, est bien connue (116 sqq.). Au commencement est apparu le Chaos ; puis, out de suite après, la Terre (Gaia), fondement assuré de toutes choses, et, dans les profondeurs de la Terre, ie brumeux Tartare ; enfin Amour (Éros), /e plus beau parmi les dieux immortels. Du Chaos «naissent Érèbe (les ténèbres) et la Nuit. Puis la Nuit donne naïssance à l’Éther (l’atmosphère supérieure) et au Jour (Hèméra), qui naît deses amours avec Érèbe. La Terre, à son tour, enfante d’abord le Ciel étoilé (Ouranos), qui lui est égal et doit la recouvrir entièrement ; puis les grands Monts et la Mer (Pontos), en dehors de tout désir d'amour. Enfin, deson union avec le Giel naît le fleuve Océan. Enfants de la Terre et du Ciel, Cronos et Rhéa sont les parents de Zeus. Les dieux olympiens sont donc les derniers nés ; les forces naturelles, comme l’observait Aristote (1), sont antérieures aux puissances dont la fonction est de les gouverner.

Incapable encore de s’élever à des abstractions sans les personnifier, le poète distingue pourtant plus ou moins entre ces personnifications et les forces réelles. $’il se représente, sous un aspect social, la nature comme un domaine ou une richesse qui se partage, et ses forces comme des fonctions ou des honneurs, s’il parle du lof (moica) et de la destinée des choses, il y a là du moins le sentiment d’une distribution par classes et d’un ordre bien réglé. Enfin, la recherche des filiations à partir de la souche primitive, c’est l’effort pour apercevoir entre les réalités un rapport de subordination, pour découvrir un fond commun des choses qui servira de base à tout le devenir ultérieur, un principe interne de production qui conservera aux choses, héréditairement, leurs propriétés et s’organisera définitivement en un système de relations stables. La pensée rationnelle ne fera que continuer cet effort de la théogonie et de la

(1) Metaph. N 4, 10915 #53

cosmogonie mythiques; en le transformant par un changement d'orientation, elle donnera l'illusion d’une création entièrement nouvelle et presque spontanée, tandis qu’elle ne fait que

développer un germe préexistant.

À plus juste titre encore que pour la Théogonie hésiodique, on pourra se contenter d’un bref aperçu des autres cosmogonies. Elles n’en diffèrent pas par leurs tendances générales ; or c’est ce qui nousintéresse surtout. D’autre part, les témoignages par lesquels nous les connaissons sont très incomplets, ou très éloignés de l’époque où elles se sont constituées.

Ce que nous savons de la cosmogonie exposée au vi‘ siècle par Phérécyde de Syros (1) dans un livre en prose appelé T'héologte, ou, d’un titre énigmatique, Les cinq réduits (revriuvyoc), provient principalement d’Eudème, c’est-à-dire d’une bonne source péripatéticienne, et d’un papyrus égyptien du mmfsiècle avec leque! s’accorde une citation de Clément d'Alexandrie. Une nouveauté originale y apparaît : au-dessus de Chthonie, qui deviendra la terre, et de Chronos, qui paraît être non le temps, mais la partie inférieure du ciel, d’où naissent le feu, le rent et l’eau, elle place en effet Zas ou Zeus, principe de vie, organisateur et artisan de l'Univers. Pour accomplir son œuvre démiurgique il se change en Eros, et, sur un chêne aïlé, peut-

être l’ossature du monde flottant dans l’espace, il étend le voile

nuptial où il brodera le dessin de la terre et celui d’Océan, avec ses demeures. Il faut enfin que Zas triomphe des forces mauvaises de la nature : c’est le combat que mènent, sous la conduite de Chronos, contre le serpent Ophionée et son armée, les cinq familles de dieux qui sont issues des trois êtres éternels; leur victoire leur assure la possession du ciel, et les monstres sont précipités dans l'Océan. Évidemment ce ne sont pas ces histoires qui ont pu déterminer Aristote à compter Phérécyde parmi les #héologiens chez qui tout n’est pas mythique (2).

(1) LXVITE, ch. 7i.— (2) Melaph. N 4 1091

Mais, si lon songe qu’il est contemporain d’Anaximandre, il est possible qu'à ses mythes il ait juxtaposé des explications empruntées à la science. Sauf pour Acousilaüs, dont les Généalogies (en prose) semblent avoir été une simple réplique d’Hésiode, cette hypothèse s’appliquerait aussi à ces cosmogonies que la tradition rattache aux noms d’Épiménide (1), probablement le célèbre Crétois contemporain de Solon, et du poète Musée (2), mais qui ont été rédigées vraisemblablement dans la seconde moitié du visiècle par Onomacrite, le poète de cour des Pisistratides. Comment le compilateur n’aurait-il pas été tenté de les accommoder aux tendances nouvelles? De fait, le rôle de l'air dans le système d’Épiménide trahit l'influence d’Anaximène.

La même observation vaudrait pour ces cosmogonies orphiques, antérieures à Homère selon la tradition, mais qu'Onomacrite passe aussi pour avoir recueillies et rédigées. Îl en existe plusieurs versions: 1° celle d’'Eudème le péripatéticien, déjà impliquée dans certains textes de Platon et d’'Aristote (3) et qui diffère assez peu de la cosmogonie hésiodique (la Nuit y tient la place du Chaos); 2° celle qu’on croit trouver dans les Arzonautiques d'Apollonius de Rhodes (I, 494-512) et qui rappelle Phérécyde; 3° celle qu’on rapporte au logographe Hellanicus de Lesbos (milieu du v° siècle), dont le nom a servi à couvrir tant de faux, et à un mystérieux Hiéronyme. L'influence platonicienne et surtout stoïcienne y est visible, mêlée à des éléments de physique ionienne. L'origine des choses est l’eau et une matière limoneuse, de laquelle est sortie la terre. De leur union naît un monstre, Chronos ou Héraclès, le temps qui ne vieillit pas, auquel est jointe Adrasteia, la nécessité, qui est incorporelle. Chronos-Héraclès fabrique un œuf immense, dont les deux moitiés sont le ciel et la terre. Il est question d’un dieu

: (1) Théogonie ouOracle, ypnomoi.

(2) Théogonie ou esduoktia.

(3) PLATON, Craë. 402 b, Tim. 40 d sq. ARIST., Metaph. À 6, 1071: + De an. 15 412! *%5.

incorporel, aïlé et monstrueux; d’un autre dieu, ordonnateur des choses, qui s’appelle le Premier-né (Prôtogonos), ou Zeus, ou Pan; 49 celle que Damascius, à qui on doit aussi un exposé assez confus de la première et de la troisième (1), appelle la théologie orphique coutumière ou des rhapsodies, souvent considérée comme la plus ancienne malgré toutes les marques qu’elle porte d’influences récentes. On y retrouve l’image de œuf. Le dieu qui en sort s'appelle tantôt Phanès, le dieu lumineux, tantôt Mètis, intelligence, tantôt Éricépée. Cette dénomination obscure signifie peut-être le sort réservé à Phanès, car il sera de bonne heure dévoré par Zeus, qui, dans un acte de communion mystique, s’assimile ainsi la sagesse. Il devient par là le commencement d’une nouvelle génération de dieux, dont le terme est Zagreus qui, dévoré à son tour par les Titans, ressuscite comme Dionysos. À cette version semblent se rattacher les célèbres formules orphiques : À /a sixième génération arrélez l’ordre de votre chant, ou encore : Zeus est la léle, le milieu, et c’est de Zeus aussi que tout provient ; il est le commencement, le milieu et la fin (2).

Quant à chercher à interpréter ces mythes, c’est une entreprise aussi périllense que de chercher à les dater. Produits complexes de l’adaptation de la légende aux notions élaborées d’une façon plus où moins systématique par la science et la philosophie, ils nous renseignent pourtant sur l’état d'esprit qui a ouvert à celles-ci leur voie. Subsistant à côté d'elles, ils ont gardé, comme objet de la curiosité érudite des mythographes, quelques éléments fantastiques, non encore assimilés et qui avaient désormais perdu toute chance de l'être. Enfin les images qu’ils renfermaient ont continué, ainsi qu'on le voit chez Platon et chez les Stoïciens, de fournir à la philosophie, pour traiter les problèmes devant lesquels échouaïit la science, une riche matière de représentations symboliques,

(1) De prince. 123 bis, 124. — (2) LXVIIT, ch. 66, B L'et 6,

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