‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 2 sur 117 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

jouit d’elle-même et s’épanourt dans la spéculation la plus désintéressée en apparence. ee |

EI le problème que Dose loute celte partie de l’histoire où nous sommes entrés avec la Grèce est double. I s’agit de savoir, d’une part, en quelle mesure la Pensée, dans la suite des temps, dans la multiplicité des individus, des écoles et des peuples quiontspéculé, a de l'unité, représenteunelogique. Et, d’autre part, il s’agit de savoir dans quelle mesure cette pensée pure a agi, — dans quelle mesure la connaissance, à laquelle elle tend, a transformé, avec la conception de la vie, la conduite des hommes et l’organisation des sociétés.

Nous croyons, pournotre compte, — elc’est une hypothèse qui anime cetle œuvre, — qu’il y a une Pensée humaine, que, dans les millions de facettes où le Réel se réfléchit à travers le temps et l’espace, un effort unique s’accomplit. Et nous croyons que le pouvoir des idées es! immense, que les idées même les plus abstraites ont toujours quelque rapport secret avec la vie, quelque action indirecte sur elle ; que la recherche de la vérité, par conséquent, est essentiellement la tâche humaine. Savoir, c’est s'adapter méthodiquement (1).

Au surplus, nos excellents collaborateurs ne sont soumis

à aucune condition théorique, ne subissent aucune pression. L’Évolution de Humanité, en se déroulant, contrôlera expérimentalement — disons-le une fois de plus — les Rypothèses qui donnent à l’œuvre toute sa portée.

Léon Robin, précisément, est de ces historiens de la Philosophie qui, dans la plénitude de leursavoir, par la suggestion

(1) « Du poini de vue évolutionnisie, la conscience est avant tout un moyen mis à la disposilion d’un organisme pour qu’il réagisse avec plus d’à-propos. » D. ROUSTAN, la Science comme instrument vital, dans La Rev. de Mét. et de Mor., sept. 1914, p. 614 ; cf. PIÉRON, V'Évolution du psychisme, dans la Rev. du Mois, mars 1908, p. 291; MACH, la Connaissance et PErréur, Ph 12; 007:

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même de l’objet qu’ils étudient, ont compris que la philosophié ne peut être isolée de la vie, qu’elle se rattache aux besoins fonciers de lhumanité. Les origines pratiques ei collectives de la pensée sont bien mises en lumière dans les premiers chapitres de son livre. |

La philosophie grecque sort de la morale ei de la religion. Entre les « exigences morales de la pensée commune » et les vues diverses relatives à l’histoire, passée ou actuelle, de lunivers « qui soni incluses dans les croyances religieuses », d’une parl!, et, d’autre part, leffort original et libre des penseurs grecs « pour organiser un système de réflexions sur l’ordre de la nature ou celui de la conduite », L. Robin vort s’intercaler un travail préalable de réflexion sur les créations populaires et spontanées — par lequel a lieu la IransitiorNde la religion à la philosophie. ET ce travail est « chose socrale », dit-il : « il s’accomplit d’une façon impersonnelle, obscure et continue ; il accompagne et exprime le mouvement des mœurs et du sentiment religieux », celui de la technique, ésalemenñt, qui tend à maîtriser la nature (p. 21). L. Robin distingue donc Irots stades : après la pensée « commune » ou « collective » du débuï, une pensée « sociale », qui recuerlle les résultats de cette création spontanée, et la pensée indi-

viduelle, enfin, qui critique ces résultats. Il observe avec

finesse que la réflexion morale, par suite des exivences de la vie en commun, précède la réflexion sur la nature, landis que : le travail critique sur les principes de la conduite, en raiser . des mêmes exigences, ne commence que tardivement.

Dans ceite évolution peut-être y aurait-il intéréi à déterminer d’une façon plus rigoureuse le rôle de lindrvidu et celui de la soctété, à bien distinguer le socral et le collectif. |

La morale, sans aucun doute, répond à un besoin de la soctélé ; elle est spécifiquement, elle est originellement sociale : elle ne se crée, toutefois, que par les individus, êtres sociaux,

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el suriout grâce à certains individus, agenis sociaux. D'une façon générale, la soctéité se réalise par les individus ; pais elle se pense-dans les individus, avant d’êire Irans/ormée par leur critique. Mais à aucun degré du développement social et, en particulier, du développement moral, méme quand le travail est anonyme, on ne peut dire absolument qu'il est impersonnel.

À plus forte raison ne le peut-on dire du travail qui abouïi? à une vue syslémaltique de l’univers. Le psychisme se développe dans la sociélé, mais il est antérieur à la société, — il est même antérieur à l’humanité. Il se constitue dans le cerveau de Pindividu. Les acquisitions, les créations de l'esprit se communiquent el se iransmetïlent dans ce qu’eMes ont de plas contingent : de là une mentalité collective, au sens étroit du mot (1). Elles prennent la forme institutionnelle ; et nous savons que par l’entrave de l’instilution la société immobilise intelligence dans des mythes et des concepls arbitraires (2). Mais elles forment aussi une trame logique : et c’est la pensée humaine, efjort impersonnel de la personnalité.

Au sujel des plus anciennes écoles de penseurs grecs, L. Robin dif que « pendant longtemps le travail coilectif de Passoctalion a plongé dans une ombre que l’historien a grand”? peine à percer la contribution personnelle des individus » (p. 42): celte remarque s'applique aussi bien, mutatis mutandis, au développement primitif de la réflexion et méme & l’élaboraïion spontanée de la morale et de la spéculalion sur la nalure. Si, pour les vieilles écoles, « quelques grands noms, presque symboliques, émergent » de 1 ‘ombre, ces noms — par exemple ceux des sept sages, dont la liste à subr

(1) Le collectif, c’esi ce qui répond, non à une nécessité sociale ou à un effort logique, mais aux caractères contingents d'une collectivité. Voir la Synthèse en Histoire, pp. 77 et suiv.

(2) Voir &. III, pp. XXI, VI, p. XIX.

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