LIVRE II
CHAPITRE PREMIER L'ÉCOLE DE MILET A plusieurs | reprises Aristote a insisté sur la différence de
ceux qu’il appelle /es Zhéologiens, qui ont traité la science sous la forme du mythe, et des philosophes ou des physiologues,
qui exposent leurs raisons sous une forme démonsirative, dont -
la sagesse, plus humaine, n’affecte pas, comme celle des autres, un air de solennité hautaine, cherche moins à se contenter soimême qu’à se communiquer aux autres. De part et d’autre, les penseurs qu’il oppose ainsi sont à ses yeux les plus anciens. Or, celui qui a inauguré la philosophie qui fut, dit-il, celle des
| premiers philosophes, c’est Thalès (1). Ce témoignage formel
et réitéré d’Aristote n’est pas contredit, mais plutôt confirmé par Théophraste (2). Car, si, d’après celui-ci, Thalès a eu des prédécesseurs qu’il a seulement surpassés, d’autre part, en comptant Prométhée au nombre de ces prédécesseurs, il reconnaît implicitement l’originalité de Thalès. Si donc Thalès est le continuateur des faiseurs de théogonies, il n’en est pas moins, pour nous comme il l’était pour Aristote, le premier qui ait,
sinon changé radicalement lorientation de leur effort, trans-
(1) Metaph. À 3, 9830 7,20, 984 a 2, 28 sq, — (2) L'XTI, 47510 et la note. | 1
formé du moins dans leur esprit les méthodes de recherche et d'exposition.
En outre, avec Thalès apparaît, semble-t-il, le fait de la succession des philosophes. De lui à Anaximandree à Anaximène il existe une tradition, d’autant plus manifeste qu’elle se conserve dans une même cité. Il y eut en Grèce de très bonne heure des écoles de sculpteurs, d’architectes, de médecins, de rhapsodes. Peut-être y eut-il aussi des écoles de théologiens. Mais la tradition dont elles étaient les dépositaires leur était en quelque sorte extérieure. Ce qui caractériserait au contraire les premières écoles philosophiques, centres d’études et cercles de recherches contemporains des débuts de la science, c’est que la communauté et la continuité de leffort n’y sont pas enchaînées par la tradition, mais seulement soutenues par elle, et que cet effort demeure personnel et libre. Sans doute ces écoles primitives ne connaïissaient-elles pas l’organisation com- plexe et le statut défini des écoles postérieures à la fondation ‘de l'Académie. Déjà cependant on voit que plusieurs hommes se réunissaient, sous la direction de l’un d’entre eux, pour s'appliquer à des travaux qui, eussent-ils la pratique pour fin dernière, n’en étaient pas moins spéculatifs; la collaboration permettait une division du travail, sans laquelle on comprendrait mal certaines entreprises de grande envergure dont il sera question plus tard; les découvertes ne risquaient pas d’être perdues, et de libres progrès devenaient possibles sans qu’on fût exposé à revenir sur le chemin parcouru. On ne doit donc pas accuser d’anachronisme les doxographes, quand, après Théophraste, ils nous disent d’un philosophe présocratique : qu’il a été le compagnon, le familier (ëraïpoc, yvépumoc), l'élève et le successeur d’un autre philosophe un peu plus ancien, ox encore, bien que ce soit parfois chronologiquement impossible, qu’il a €x part à son enseignement. Il convient d’ajouter au surplus que pendant longtemps le travail collectif de l’association a plongé dans une ombre que l’historien a grand’peine
LED AIS ee ue
L'ÉCOLE DE MILET is 43
à percer la contribution personnelle des individus. Quelques grands noms, presque symboliques, émergent seuls de cette ombre. À cet égard il n’est pas d’exemple plus significatif que celui des Pythagoriciens. En résumé, ce n’est pas sous la vague dénomination d’Zontens qu’il faut réunir nos premiers philosophes : ils constituent l’École de Milet.
Si la première de ces corporations organisées de savants s’y est fondée, ce n’est peut-être pas par hasard. Milet était alors la plus active et la plus riche des villes de cette Ionie, où la culture était déjà bien plus avancée que nulle part ailleurs dans la Grèce proprement dite. Le rayonnement de sa puissance s’étendait jusqu'aux bords méridionaux du Pont-Euxin, où elle avait colonisé. Ses bons rapports avec les princes lydiens la mettaient indirectement en relation avec les civilisations babylonienne et égyptienne. Elle avait son temple à Naucratis, et la cour de Sardes attirait à elle les Ioniens les plus distingués : c’est ainsi que Thalès a joué'vraisemblablement un rôle important auprès de Crésus. Enfin Milet, très ancienne colonie crétoise, participait à la plus vieille civilisation hellénique, la civilisation minoenne.
T'HALÈS.
On hésite sur les origines de l’homme d’initiative hardie qui fonda cette première école, Thalès de Milet. Ses ancêtres étaient-ils des Cadméens de Béotie, et par conséquent de souche phénicienne et sémitiqueP Venaient-ils de la Carie ou de la Crète ? De toute façon son ascendance est de longue date hellénisée. Les incertitudes de sa chronologie ne sont guère moindres. Il s’agit en effet de combiner laborieusement des données, dont chacune est elle-même le produit de semblables combinaisons, opérées artificiellement sur des matériaux qui
k4 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
n’ont été éprouvés par aucun contrôle critique (1). L'aeué de Thalès est marquée, selon Apollodore, par la prédiction, si souvent mentionnée depuis Hérodote, qu’il aurait faite d’une éclipse de soleil, éclipse totale qui se serait produite au cours d’une bataille entre les Mèdes et les Lydiens. Mais s’agit-il de léclipse du 30 septembre 610, de celle du 21 juillet 597, ou de celle du 28 mai 584P Cette dernière date est généralement préférée, mais bien des difficultés subsistent encore. Sans entrer dans le détail de ces discussions, il suffira de dire que la vie de Thalès paraît s’être écoulée du dernier tiers du vne siècle jusqu’au milieu du vie. | Thalès, raconte Platon (2), se promenant un jour les regards levés vers le ciel, tomba dans un puits et donna ainsi à rire à une servante de Thrace qui se trouvait là. Anecdote symbolique qui ne s'accorde guère avec nos autres témoignages. Ceux-ci nous présentent en effet Thalès tout autrement que comme un pur spéculatif, Homme politique, il a cherché à unir les cités ioniennes contre les Perses en une confédération défensive. Ingénieur militaire au service de Crésus, il aurait
imaginé de détourner par un canal semi-circulaire le cours du
fleuve Halys. Une histoire que conte Aristote fait honneur à ses aptitudes commerciales : prévoyant dès l'hiver, grâce à sa science, une abondante récolte d’olives, il aurait eu l’idée de louer à bas prix tous les pressoirs à huile de la région, pour les sous-louer à bénéfice, le moment venu, aux propriétaires embarrassés de leur récolte. Enfin, même si le vieux poème intitulé Astrologie nautique ne lui appartient pas, du moins.la tradition semble admettre que, de ses observations astronomiques, il avait tiré des instructions nautiques à lusage des navigateurs de son pays. Est-ce cette orientation pratique de son activité spéculative qui le détourna d’écrire? Il est remarquable en tout cas que, dès Pantiquité, aucun ouvrage ne lui a
(1) Voir ce qu’on a dit page 17 de la méthode d’Apoilodore. (2) Théétèle, 174 a.
L'ÉCOLE DE MILET nue Mie 45
été attribué sans contestation et qu’il ne nous reste de lui aucun fragment, sauf un qui est un faux à peine antérieur à notre ère. Tout ce que dit de lui Aristote se fonde seulement sur la tradition, et même peut-être sur une tradition plus où moins remaniée au ve siècle (1).
Dans ce que nous savons de l’œuvre de Thalès il y a deux parts à faire, celle de la science et celle de la philosophie. Pour la première, il savait, nous dit-on, mesurer du haut d’une tour la distance des vaisseaux en mer, calculer la hauteur d’une pyramide d’après la longueur de l’ombre à un certain moment, ou d’après la comparaison, en n’importe quelle position du soleil, de deux triangles d'ombre. Mais possédait-il la connaissance théorique des propositions géométriques sur l'égalité des triangles, que supposent ces procédés pratiques P On lui fait honneur, il est vrai, de plusieurs théorèmes. Il est peu probable cependant qu’il ait dépassé le point de vue de la science babylonienne ou égyptienne, et fait déjà franchir à la géométrie Pétape décisive dont elle sera redevable, un peu plus tard, aux Pythagoriciens. Il en est de même pour l’astronomie, et notamment pour sa fameuse prédiction d’une éclipse de soleil : faite d’ailleurs, dit Hérodote, pour l’année, sans savoir non plus si elle serait visible en tel point de la terre, elle ne pouvait avoir qu’un fondement empirique, comme les prédictions analogues des astrologues chaldéens. Il eut le bonheur de tomber juste et par rapport à un événement mémorable : rien de plus.
La partie philosophique de l’œuvre de Thalès, c’est-à-dire sa physique, sa doctrine sur le principe qui produit et fait évoluer les choses, la gÜoi, nous met au contraire en présence de quelque chose de tout à fait nouveau, aussi bien par rapport à la science orientale que par rapport à l’ancienne cosmogonie. L'esprit de la recherche, tout d’abord, est très différent. Déjà présente implicitement dans les cosmogonies, l’idée d’un fond
(4) Voir plus loin la restauration de la doctrine de Thalès par Hippon,
permanent et d’une matière originaire du devenir se manifeste pour la première fois chez Thalès avec un relief qui frappe l'esprit d’Aristote. Dans un texte capital, dont les termes appartiennent à la vérité à son propre vocabulaire (1), il définit en effet avec précision la conception dont Thalès a été l'initiateur : il existe une chose qui est le principe originel de la génération detout le reste, et à quoi tout le reste revient par la corruption, qui subsiste sans changement sous la diversité et le changement des qualités qui l’affectent, et qui est l'élément ou la matière impérissable de toutes choses; cette nature (vba), pour Thalès, c’est l’eau. Ainsi, au lieu d'expliquer la diversité du réel par des représentations anthropomorphiques et de les rattacher enfin au mystère insondable du Chaos ou à l'obscurité de la Nuit, Thalès leur donnaït pour fond et pour principe une réalité d’expérience. Bien loin de considérer sa doctrine comme un simple prolongement de la cosmogonie ou comme un rajeunissement de la légende homérique, Aristote combat ceux qui linterprètent ainsi : on peut bien, dit-il (2), faire d’Océan et de Tèthys les premiers parents de la génération, dire que les dieux jurent par le Styx et que, ce par quoi on jure étant ce qui a le plus de dignité, l'eau est la plus noble et la plus antique des choses ; mais ce qu’a dit Thalès à une tout autre signification.
La méthode aussi est différente. La légende cosmogonique
était un récit; Thalès veut donner des raisons, voilà ce que -
sait Aristote, et ce que dit Théophraste (3) en définissant sa méthode une induction qui, des faits donnés dans la sensation,
s'élève à la proposition universelle. Il importe peu par consé- ‘
quent que les raisons de Thalès : humidité de la semence et de Paliment, vapeurs chaudes naissant de l’humide, soient tirées par Aristote d'expositions postérieures (4). Beaucoup d’autres
(1) Metaph. A3, 9830 6-21, — (2) Jhid. b21, 984a 3, — (3) LXVIIL ch ! A13. (4) Ibid. 9835 2227. À noter d’ailleurs que (De an., I, 2, 405 ? 1) il sait ce qui appartient à Hippon et ne Pattribue pas à Thalès.
F ÉCOLES DA MILED nm Ce 470
raisons s’offraient encore à son observation, ne fût-ce, sans: parler du delta et des inondations du Nil, que les alluvions des fleuves de son pays et le gain constant de la terre sur la mer. Il voit, ou croit voir, que tout provient d’une transformation de l’eau et revient ensuite à l’eau, puis il étend à l’ensemble des choses, par une analogie pleine de hardiesse, le résultat de cette observation.
Restent quelques propositions dont nous connaissons mal le lien avec la proposition fondamentale. La première en serai. cependant, d’après Aristote, une conséquence : c’est, dit-il, parce que l’eau est le principe de toutes choses que Thalès a déclaré que la {erreest sur Peau ; elle repose et flotte sur Peau comme un morceau de bois, ce qui explique sa stabilité. Une représentation analogue se rencontre dans un des mythes de la cosmologie égyptienne. Ce n’est pas cependant un motf suffisant pour admettre une influence réelle, ni surtout pour reconstituer sur cette base toute la cosmologie de Thalès (1). — Dans les autres propositions, il y a, si toutefois Aristote n’en a pas forcé la signification, Pindication d’une vue générale sur lPessence même des choses : l’âme est, d’après certains, mêlée, dit-il, dans le monde tout entier, et c'es! peult-étre pourquort aussi Thalès a pensé que fout est plein de dieux. Et ailleurs : Z/sernble, à ce qu’on rapporte, que Thalès aït admis que l’âme est motrice, s’il est vrai qu'il disait de la pierre magnétique, qu’elle a une âme parce qu'elle meut le fer (2). Sous l’influence de la pensée stoïcienne, d’autres ont été plus loin encore qu’Aristote dans l’interprétation analogique dé ces formules. Si elles sont authentiques, on est en droit d’en induire pourtant que, selon Thalès, la matière est vivante et animée ; que, par l’eau qui est en toutes choses, une activité de nature divine est toujours présente en elle, quoiqu’eile ne la manifeste pas toujours. La première formule
(1) Comme dans LXX, 69, 70 sq. — (2) De an., 1,5, 411a7 ; 2, 405. a 19.
i th 4 Ÿ los r
en effet dépassele niveau dec han na do Sept Sages, : et la seconde n’implique pas que le reste des corps bruts n’ait pas une âme aussi bien que l’aimant. Peu importe que, au temps de Thalès, on soit encore incapable de distinguer la matière et l'esprit. Il suffit, pour qu’on puisse appeler cette doctrine un hylozoïsme, qu’elle soit une protestation contre l'expérience commune qui oppose la vie à linertie apparente de la matière.