ANAXIMÈNE
Le dernier représentant que nous connaissions de Pécole de Milet est Anaximène, qui succéda à Anaximandre. De sa vie, qui paraît s'être terminée une moente d’années avant la fin du vie siècle, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il avait écrit en prose ionienne, et, à la différence de son prédécesseur, dans une langue très simple, un livre dont il ne nous : reste qu’un très court fragment authentique. Ce que la doxographie rapporte de sa doctrine paraît provenir d’un traité spécial, que Théophraste lui avait consacré, et se présente en tout cas avec une cohérence suffisante pour permettre une exposition relativement synthétique, à partir du principe.
(1) Cf. XLII,93 sq. : la physique tiendrait moins de place que la morale dans l'œuvre «d’Anaximandre.
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Ce principe, comme celui de Thalès, est une réalité observable, mais c’est l’air, et cet air est en outre infini, de sorte que le principe d'Anaximandre se trouve ainsi réintégré dans expérience. Pourquoi Pair? Non pas tant peut-être parce qu’il est ce qui le plus facilement change d’état (1), car l’eau présentait les mêmes avantages pour Phypothèse, mais plutôt | sans doute parce que, au contraire de l’eau qui retombe faute de support, l'air à cet égard se suffit à lui-même, et qu'en outre | il semble posséder une diffusion illimitée. C’est peut-être aussi
parce qu’Anaximène veut que le monde soit un vivant, sujet à la naissance et à la mort, et, par suite, qu’il respire; indication de ce raisonnement analogique résulterait (2) du fragment: ! Notre âme, parce qu’elle est de Pair, est en chacun de nous un principe d'union {elle fait Punité de Pindividu] ; de méme, le souffle ou l'air contient le monde dans son ensemble * [et en fait unité]. En second lieu, linfinité de cette substance déterminée ne peut être, semble-t-il (3), que linfinité de grandeur, à lexclusion de lindétermination qualitative que pouvait comporter en outre lInfini d’Anaximandre. Aussi, quand on nous dit de l'air qu’il ne se manifeste à nos sens que par le chaud, le froid, Phumide, le mouvement, etc., mais non quand il est parfaitement homogène, faut-il entendre par là une indétermination apparente et relative à nous.
L'originalité d’Anaximène ne réside pas dans une affirmation plus précise de Punité de la matière (4), car c’est déjà toute la ! signification de la doctrine de ses deux prédécesseurs. Son ori- ! ginalité est plutôt dans la conception qu’ilis’est faite du rapport des choses au principe dont elles dérivent et auquel elles ! retournent, Tout changement se produit en effet, d’après lui, par des condensations ou des raréfactions de l'air, selon qu’il
(1) Srmeurarus, De Cælo, 213? 5, éd. Heïberg. — (2) LXXI, $2%.
(3) Contrairement à Popinion de L&X, 146-149. L’assertion du Ps. Plut.
(A 6 déb.) sur laquelle :e fonde cette opinion est bien difficile à expliquer si,
au lieu de r& pèv yéve: &xerpov, on nelit pas : t@ uèv ueyéhes…, (4) Zbid., 153-163.
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L'ÉCOLE DE MILET nt ON LEUR
. se contracte ou se relâche. Une même cause suffit donc, par action uniforme de ses propriétés spécifiques, à rendre compte de la variété des phénomènes. Le processus de séparation allégué par Anaximandre s’accordait si mal avec l’unicité de la matière, qu’on a fini par voir dans son principe un mélange complexe de toutes choses. Au contraire, l’explication d’Anaximène réalisait dans la conception du changement un progrès remarquable vers la clarté. Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs la raison de la faveur qu’a obtenue, et longtemps conservée, sa doctrine. — À la condensation de l'air, il rapportait le froid ; à la raréfaction, le chaud : par la bouche en effet nous émettons ou le froid, quand avec les lèvres nous pressons et rendons compact l’air expiré, ou le chaud quand, ouvrant la bouche, nous permettons à l’air de se dilater (1). Le feu est de l'air raréfié; les vents, la condensation d’une partie de l’air qui est poussée par un air moins dense ; air est-il davantage /oulé et épaissi, ce sont les nuages, qui par un progrès de la condensation se changent en pluie, etc. ; la condénsation plus complète de l’eau donne naissance à la terre, puis aux roches. Cette distension ou ce foulage, qui font varier en degré la consistance de Pair,. sont d’ailleurs, en un sens, des phénomènes mécaniques, qui déterminent des séparations et des réunions de parties, et l’air est en effet, comme l’Infini d’Anaximandre, mû d’un éfernel mouvement. D’autre part, l'air apparaît enfin comme une puissance vivante, car il est dieu. Nouvel exemple de lindistinction, chez ces vieux penseurs, du point de vue mécaniste et du point de vue dynamiste.
Sans insister sur la question, particulièrement épineuse, de - savoir s’il admettait (2), comme son prédécesseur, des mondes innombrables, il suffira d’envisager ses opinions sur la formation et la structure de notre monde. La terre semble y apparaître la première. Pour qu’elle soit stable et puisse résister à la poussée » de Pair sur lequel elle repose, il faut qu’elle soit une vaste sur-
(1) LZ VIII, B 1. — (2) Comme le pense L' XXI, $ 30.
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face absolument plate, et pareille à une table : au lieu de fendre Pair, elle le surplombe en effet comme un couvercle, et en conraint la masse à demeurer compacte et immobile. Par la rarefaction croissante des vapeurs, à mesure qu’elles s’éloignent de la terre, se sont formés les astres. Il semble cependant qu’ils soient, pour une part, de nature terreuse, ou environnés tout au moins de corps terreux invisibles, au moyen desquels on expliquerait toutes les interceptions de leur lumière. Il est certain, en tout cas, qu’ils sont eux aussi supportés par l'air, à la façon de tableaux peints, ou de feuilles de feu. Toutefois, la comparaison qui semble avoir servi à Anaximène quand il
parlait des astres qui se meuvent, c’est celle des meules de
moulin, dont la révolution autour de la terre dans un plan horizontal aurait été comparée aussi, sans qu’on voie clairement le rapport des deux images, à la rotation d’un bonnet autour de la tête. D’autres astres sont, au contraire, comme des clous fichés sur la surface cristalline : existence des étoiles fixes, qui, ne donnant pas de chaleur, doivent être les astres les plus lointains, est donc nettement reconnue, et d’autre part, dans cette conception d’une sphère céleste solide et transparente, Anaximène nous apparaît comme linitiateur de lastronomie ancienne. |
L'école de Milet a-t-elle disparu avec luiP On peut en douter. Certes les progrès de la domination perse en Ionie ont dû y créer des conditions politiques nouvelles et peu favorables à la recherche scientifique, ce qui expliquerait les migrations vers l'Ouest qui s’accomplissent vers cette époque. Toutefois, en un temps où lPaction du livre ne compte guère, peut-être est-il difficile, sans une permanence, même réduite, de l’école, de comprendre comment a pu réapparaître, un siècle plus tard, chez Hippon et Diogène d’Apollonie, l'orientation philosophique dont elle avait été la source. À la vérité c’est un fait trop singulier, et qui implique trop de facteurs, pour ne pas mériter d’être étudié à part et à sa place.