‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 28 sur 117 · PHILOSOPHIE DU DEVENIR. — HÉRACLITE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DU DEVENIR. — HÉRACLITE D'ÉPHÈSE

Ïl y encore plus de philosophie, au sens étroit du mot, chez Héraclite d’Éphèse que chez les Pythagoriciens. Sous le nom de polymathie, il condamne en effet chez Pythagore et même ch: Xénophane (1), une particularisation des recherches qui tue la vision directe du réel. Génie fougueux et superbe, il ne veut rien devoir qu’à l’intuition purement spéculative de la

vérité; dédaigneux des détails, il développe en philosophe |

> les aspects divers de cette intuition primitive. C’est un tempérament d’inspiré et d’isolé, de mélancolique, comme dit Théophraste (2). Dans sa ville natale, où lillustration de sa naissance lappelait à jouer un rôle important, il vit à l’écart de la politique. Une révolution démocratique a chassé son ami Iermodore, celui-là même peut-être qui collabora à la loi des XII Tables. En abandonnant ainsi la cité à des enfants, les Éphésiens se sont dit : Que personne parmi nous ne soit le

meilleur! Sinon, qu’il s’en aille ailleurs et avec d’auïres

hommes ! (3). D’après cette indication, son livre se date à peu près de la fin de la première moitié du v° siècle. C’était, semblet-il, un recueil d’aphorisme: en prose, dont la langue imagée et riche en antithèses, souvent ambiguë, a valu à Héraclite son surnom proverbial : l’obscur. Ce style d’oracle, qui, dit-il

(1) Fr. 40 D. Cf, ici, p. 61.

(2) D. L. IX, 6. À ce mot se rapporte la légende d’un Héraclite, qui pleure toujours si plaisamment mise en œuvre par Lucien dans Les sectes à l'encan (14: cf, LX VIII, ch. 12, C5).

{3) Fr. 121 D.

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lui-méme (1), n'exprime nt ne cache la pensée, mais l’in- dique, convient à un homme qui a une conscience énergique, et même excessive, de son individualité supérieure. Au surplus, il est indéniable que souvent la concision des formule: et Péclat des images donnent à la pensée tout son relief, Ce qu’il y a toutefois d’un peu charlatanesque dans ce ton arrogant et cette brièveté sibylline, ne pouvait manquer d’apparaître dans une caricature, telle que celle qu'ont réalisée du maître les Héraclitéens de la fin du siècle.

Quant à sa pensée, ce qui en marque tout d’abord l’orientation, c’est l’indifférence hautaine avec laquelle il traite la phy-. sique particulière, se contentant de représentations populaires. Le soleil, par exemple, est chaque Jour nouveau ; car, quand il se couche, c’est qu’il s'éteint ; sa largeur est d’un pied, telle qu’elle nous paraît (fr. 6 et 3 D.). Les astres sont tous de; sortes de bassins. Dans leur concavité, tournée vers nous, s’amassent alternativement des exhalaisons brillantes ou obscures : d’où le jour et la nuit. Si les secondes, qui sont humides, prédominent sur les premières, c’est l’hiver ; l’été, dans le cas contraire. Le retournement partiel du bassin de la lune en explique le; phases. Quand un bassin sidéral se retourne tout à fait, il y a éclipse. Au reste, beaucoup de points semblent avoir été négligés, au profit des généralités.

Le principe d’où proviennent toute; choses et auquel elles retournent, c’est le feu : Ce monde-ci, dit Héraclite, le méme pour ious les êtres, aucun des dieux ni des hommes ne l’a fait; mais cl a toujours été, etilest, et il sera un feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éleignant avec mesure (fr. 30). De outes choses il y a échange [àvramo6#] contre le feu, el du feu contre toutes choses, comme des marchandises contre de l'or, et de l’or contre les marchandises (fr. 90). L’intention dynamiste n’est pas douteuse : une substance

EN

(1) Fr, 92, 93.

unique revêt des formes diverses, sous la seule condition de

e L] e L2 { e maintenir une équivalence dans ces permutations (rpox), qui sont sa vie même. Mais, d’autre part, pour donner naissance à un monde, cette puissance spontanée de changement se manifeste par le mouvement et donne lieu sans doute à des

condensations ou raréfactions. Il y a en effet, suivant Héra-

clite, une route vers en haut et une vers en bas (65ès üve, xécw,

fr. 60). Ce sont le: deux directions fondamentales du change- / &

ment : suivant la seconde, une partie du feu s’épaissit et se change en mer, une partie de la mer fait de sa mort naître la terre ; puis, sur l’autre route, montent de la terre ‘et de la mer les vapeurs humides qui, devenues nuages, s’embraseront et retourneront au feu. Mais si ces nuages embrasés, d’où sort l'éclair, viennent à s’éteindre, c’est la Zrombe (ronorio); de nouveau le feu revient vers la mer, et le cycle recommence ({). Les deux mouvements inverses se compensant, sous la diversité ou la vicissitude des changements la quantité de matière d’échange, c’est-à-dire de feu, demeure immuable.

Il ne semble pas toutefois qu’elle doive le demeurer toujours. Il n’y a pas en effet de raisons suffisantes (2) pour contester qu'Héraclite ait admis une uruverselle conflagration (2xrbowo), Le feu, disait-il, est indigence el saltété (fr. 65). Le premier terme exprimerait le désir qui donne lieu à la constitution d’un monde; le second, l’état de plénitude qui résulte de labsorption par le feu de tout ce qu’il avait d’abord échangé. En s’avançani, dit encore Héraclite, le feu jugera et condamnera outes choses (fr. 66). Au cours de ses échanges successifs, le feu regagne toujours un peu plus. En empruntant à Héraclite les idées essentielles de leur physique, les Stoïciens n’y ont donc pas ajouté celle-ci; ils lui ont peut-être aonné son nom traditionnel, rien de plus. Aristote d’ailleurs la lui attribue (3),

sans employer cette dénomination, et il s’accorde avec Platon — .

(1) Fr. 81 et 36 ; cf. D. L. IX 9 et LX VIII, A 8. (2) Contrairement à Popinion de LX XI, $ 78. — (3) Phys., III 5, 20525,

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