ZÉNON D'ELÉE
Les incertitudes de la chronologie de Parménide retentissent sur celle de Zénon, son élève favori et vraisemblablement son successeur dans la direction de l’école d’Élée. Mais, si l’affabulation du Parménide nous met en défiance à l’égard de Platon | sur l’époque, sinon sur le fait, du voyage de Zénon à Athènes, il n’y a en revanche aucune bonne raison de suspecter son témoignage en ce qui concerne la signification et l’objet du livre de Zénon, qui était sans doute entre ses mains. Tout d’abord, c’est un livre de jeunesse, et son auteur a voulu qu’il fût un secours pour la thèse de Parménide, contre ceux qui enireprennent de la rendre comique, en montrant que, si l’on admet l'unité, il en résulte pour la thèse une foule de conséquences risibles et qui lur sont contraires. Aux partisans de la pluralité il retourne leurs mêmes raisons, et d’autres en sus, en montrant que l’hypothèse de la multiplicité a des conséquences plus risibles encore que celle de l'unité, pour qui saura des développer convenablement. C’est au surplus un livre sans prétention, qui ne vise pas à dire autre chose que ce qu’a dit Parménide, maïs qui le dit avec la fougue d’un jeune homme qui veut prendre le dessus sur l’adversaire (1). Ainsi c'était un livre contre la pluralité, celui-là même, sans doute, dont Simplicius nous a conservé trois fragments. Des arguments fameux contre le mouvement, il n’est pas question. Or il est remarquable que, de son côté, Simplicius ne les connaît que par l'exposition d’Aristote. Peut-être faudrait-il en inférer que, sur ces derniers, Aristote est l’écho de la tradition de l’école, et que Zénon n'avait pas publié d’autre livre que celui dont parle Platon. Que désignent ces autres titres qu’on nous a conservés : les Disputes, Contre les philosophes P On l’ignore,
(1) Parm., 128 c-e.
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et on ne sait pas davantage si Zénon avait réellement écrit un livre Sur la nature et une ÆExplicaïtion d'Empédocle, qui auraient contenu une physique de l’apparence Dis à celle de Parménide (1).
La méthode de Zénon, définie avec une si exacte précision, c’est ce que, depuis Aristote, on a appelé la dialectique : sur une question donnée, d’une réponse probable, c’est-à-dire approuvée par un interlocuteur supposé ou qui a l'approbation, soit de tel philosophe, soit de l’opinion commune, on déduit les conséquences qu’elle comporte; on montre que ce$ conséquences, qui sè contredisent entre elles, contredisent la thèse initiale et conduisent à une thèse opposée, qui n’est pas moins probable que l’autre ; si bien que l'adversaire, ayant ie choix entre deux alternatives, aura successivement admis le our et le non sur le même sujet. Le ressort de la méthode, c’est donc le principe de contradiction, dans toute la rigueur que lui avait donnée Parménide. Son effet, c’est de confondre l'adversaire et de faire rire à ses dépens ; mais c’est aussi de fermer deux voies opposées, pour qu’il n’en reste plus qu’une seule où il soit possible de s'engager. La méthode est donc disputeuse ou éristique ; mais elle a une fin positive, qui est de faire place nette à la thèse dogmatique de Parménide, autrement dit de lui porter secours. Par suite, il n’y aurait lieu de réfuter, comme des sophisme:, les arguments de Zénon, que s’il avait pris à son compte, comme des vérités, les conséquences qu’il déduit ; or elles sont seulement tout aussi probables que l’opposé, et la vérité, pour lui, est ailleurs. En donnant une forme technique à un procédé de discussion qui, avant lui, se pratiquait à l’aventure et sans conscience, Zénon a paru aux anciens, et non sans raison, avoir fait une découverte considérable : Platon l’appelle le Palamède d'Élée (2). Ce qui est sorti en effet de sa méthode,
(1) H. Diels admet que le premier de ces titres est celui du livre sur la pluralité.
(2) Phèdre, 261 d. Cf, Aristote, fr. 65 : Zénonest l’inventeur de la dialectique.
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c'est, sinon l'application du dialogue à la recherche philoso-
phique, du moins une certaine facon de débrouiller et de débattre les questions, qui se rencontre, également, dans la rhétorique sophistique et dans la philosophie socratique.
La notion de pluralité, tout d’abord, donnait lieu à ‘quatre arguments. — Le premier l’envisageait sous aspect de la grandeur. Or, ou bien la grandeur est composée d’indivisibles qui sont des unités distinctes, ou bien elle est un continu dont les parties sont indistinctes. Dans la première hypothèse, où la
grandeyr est une somme de parties, il faudra avouer que, étant
faite avec des néant: de grandeur, elle sera elle-même un néant de grandeur, qu'aucune addition ni soustraction n’accroîtra ni ne diminuera, de sorte que les choses s’abimeront dans l'infini de la petitesse. Dans la deuxième hypothèse, une chose réelle finie contiendra un nombre infini de parties réelles et aïnsi deviendra grande à l'infini (fr. 1 et 2). — Le second argument envisageait la pluralité comme nombre. Puisqu’elle est réelle,
ou bien les choses, étant réellement distinctes, formeront un
nombre fini; ou bien, leur distinction supposant dés intermédiaires qui, pour être distincts, doivent à leur tour, à l'infini, comporter d’autres intermédiaires, elles seront en nombre infini (fr. 3). — Si la pluralité est réelle, disait un troisième argument, les choses sont extérieures les unes aux autres et chacune occupe un lieu réel. Maïs ce lieu réel devra à son tour être dans un lieu, et ainsi à l'infini. Donc la pluralité n’est pas réelle (1). — Le quatrième argument, qui a été mis plus tard sous la forme d’un dialogue de Zénon avec Protagoras, consistait à dire que, si la pluralité était réelle, le rapport
numérique, qui existe entre un boïisseau de mil, un grain de
mil, la dix-millième partie de ce grain, devrait, ce qui n’est pas, se retrouver dans le rapport des sons qu’ils produisent en tombant à terre (2).
(1) LXVIII, ch. 19, À 24. — (2) Ibid., À. 29.
agi de ne LES ÉLÉATES 143.
La notion de mouvement donnait lieu aussi à quatre arguments. Les deux premiers, dont la dénomination classique est la dichetomie et l’ Achille, diffèrent seulement en ce que le second présente sous une forme dramalique, et eu égard à un rapport de division quelconque,la raisonexposée dans l’autre : un mobile atteindra jamais le terme de sa trajectoire, qu'il n’en ait parcouru la moitié, et la moitié de la moitié, bref qu’il n’ait nombré un nombre: infini. Par conséquent, le coureur le plus rapide, Achille aux pieds légers, poursuivant la tortue, le plus lent des animaux, ne réussira jamais à l’atteindre ;'car, si les quantités des. vitesses sont réelles, elles seront tou ours dans le même rapport de part et d'autre, et la division s’en poursuivsa à Pinfini. L’inintelligibilité du mouvement était donc prouvée par l'impossibilité de l'infini de composition (1). — Les deux derniers arguments, la flèche et le stade, sont eux aussi parallèles." Tous deux supposent la composition d’indivisibles, mais lé premier, d’instants seulement, le second, d’instants du temps et de points de l’espace. En outre, tandis que celui-ci envisage plusieurs mobiles en mouvement, l’autre n’en envisage qu'un seul. Une chose étant toujours dans un lieu égal à ellemême, la! flèche qui vole ne sort pas, dans un instant indivisible, du lieu même qu’elle occupe ; ne changeant pas de lieu, elle est donc immobile (2), et il en sera toujours de même, si le temps est, par hypothèse, une somme d’instants. Voici maintenant, sur un stade, trois, groupes parallèles, LS ET. chacus de quatre masses indivisibles ou points. as Deux de ces groupes, qui occupent la moitié du stade à partir de chaque extrémité opposée, se meuvent en sens inverse avec une vitesse égale. Si le troisième, occupant au milieu du stade une même longueur, reste immobile, ies deux premiers, en se déplaçant, parcourront un par rapport à l’autre la totalité de la longueur dont,
(1) £éd., à 25 et 26. — (2) Ibid, À 27 et fr. 4
par rapport au troisième, ils n’auront parcouru que la moitié,
et cela en un temps à la fois double et simple, puisque, à vitesse égale, les temps sont comme les espaces (1). En d’autres termes, si le mouvement est réel, le croisement mutuel des masses en mouvement, les unes par rapport aux autres et par rapport aux masses immobiles, coupe ou divise des positions et des moments qui, par hypothèse, étaient des points et des instants, c’est à dire des indivisibles. Donc, ou bien le tout est égal à la moitié, ou bien le mouvement réel, tel que le conçoit l’hypothèse d’où on est parti, est inintelligible.
Ainsi c’est en raisonnant par l’absurde que Zénon nettoie le terrain pour la démonstration de la thèse de Parménide. Dans la forme, ses arguments sont des Jeux sérieux (2), ils ont cette fantaisie dont les Grecs ont souvent aimé à égayer les sujets les plus arides. Dans le fond, ils ne constituent pas une critique du continu lui-même, car c’est un des prédicats qui, selon Parménide (fr. 8, v. 6 et 25), font partie de l’essence de l'Étre, mais de la composition du continu, soit avec des indivisibles, soit avec des parties divisibles à linfini (3). Enfin, ce qui les vicie, c’est leur principe même, c’est le vice de PÉléatisme : conception absolue du principe de contradiction et réalisme abstrait qui érige des rapports en choses en soi. Tels qu’ils sont, pourtant, il est incontestable que, par Peffort de réflexion et de discussion qu’ils ont suscité, ils ont lar-t sement profité à l’analyse philosophique des notions d’infini et de continu, de nombre, de temps ou d'espace, et de mouvement.
(1) Zbid., À 28. Au moyen d’une coulisse où glissent deux réglettes, Bayle (Dicl. histor., art. Zénon F; cf. VII, I 160) figure ingénieusemeut l'argument.
(2) PLATON Parm., 137 b.
(8) LIT, surtout la deu xième étude.
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Mézissus DE Samos.
Que ce dernier représentant de l’Éléatisme ait été un lonien, c’est Pindice d’une diffusion de cette philosophie. D'autre part, le fait que Mélissus a été l’amiral de Samos lors de sa révolte contre Athènes, est un témoignage nouveau, et non douteux, de Punion fréquente à cette époque de la spéculation philosophique avec une participation active à la vie publique. La date de son éclatante victoire navale, 442, n’autorise par contre aucune induction probable sur sa chronologie. Son livre Ze la nalure ou de PÉtre paraît avoir été sous les yeux de Simplicius, qui nous en a conservé dix fragments dont quelques-uns assez étendus, qui en dit le plan et nous en donne une paraphrase. Celle-ci n’est pas en effet une citation, comme on l’avait cru tout d’abord ; maïs il est possible qu’elle renferme encore quelques extraits de l’original (1).
Ce qui frappe tout d’abord, c’est la nouveauté de sa méthode. Au lieu de raisonner dans labstrait, comme Parménide et Zénon, il se place sur le terrain même des physiciens, et ce sont leurs spéculations sur expérience multiple et changeante qui lui serviront à prouver l’unité et l’immobilité de l’Être (2). — En outre, il place le problème éléatique sur un terrain neuf, celui de la connaissance, et, conformément à sa méthode, il fait une critique de la connaissance empirique. Si, dit-il, toutes les choses et toutes les qualités déterminées de notre expérience, terre, eau, feu, or, fer, blanc, noir, vivant, mort, etc., sont des choses vrares et réelles, s’il n’y a d’autre part aucune altération de nos sens et de notre esprit, il faut alors que chacune.
(D LXXI, 370, 4; 371, 2. Le traité pseudo-aristotélicien De Melisso, etc., dont les deux premiers chapitres concernent notre philosophe, peut être utilisé, mais avec prudence.
(2) LXVIIT, ch. 20, A 14. CE chap. VI, LeucIPPE.
de ces choses demeure toujours ce qu’elle est. Or Pexpérience montre au contraire qu’elles changent incessamment, disparaissent, se transforment. Donc notre connaissance de cette multiplicité n’a rien de vrai, son objet n’est pas réel. Car &/ n’y a rien de plus fort que la vérité de l’Étre réel. Or, s’il changeaïl, c'est que l Être périrait, tandis.quele Non-étre viendrait à lexislence. Ainsi par conséquent, pour qu'il y eût du mul- ‘liple, té faudrait qu'il fût ce que précisément est Un (fr. 8). Ce qui est contradictoire. — Il semble enfin que, dans le point de départ de la démonstration que donne Mélissus de l’ingénérabilité et de l’incorruptibilité de l’Être, moins abstraite et plus rapide que celle de Parménide, il ÿ ait une intention de prouver aux physiciens pluralistes que leur axiome : rien ne naît de rien. ni ne revient à rien, se retourne contre eux (1). L’impossibilité d'admettre pour l’'Être un commencement d'existence conduit ensuite Mélissus à une proposition qui semble, au premier abord, constituer une infidélité grave à l'égard de Parménide. Celui-ci avait dit en effet que l’Être est fini. Mélissus au contraire le déclare infini. Il l’est, parce qu’il n'a, à la différence de ce qui est engendré, ni commencement ni fin, et il Pest aussi bien qu’il est éternel (fr. 2 et 3). Aristote, qui ne conçoit pas d’autre infini que l’infini de composition, et qui refuse à l’espace une infinité qu’il accorde. néanmoins au temps, s’est montré particulièrement dur pour cette innovation (2). Mais peut-être est-ce faute d’avoir compris que, lPÊtre éléatique étant quelque chose de réellement non composé, et non quelque chose de jamais achevé et de potentiel, Mélissus a voulu qu’il fût vraiment absolu. Or, s’il est absolu dans le temps. en tant qu’éternel, il doit, par analogie, l’être aussi dans l’espace, en tant qu’infini. Bien loin de penser commettre ainsi une hérésie, Mélissus a pu se dire qu’il donnait au contraire la (1} Fr. let le $ 1 (en bas de page) de la paraphrase de Simplicius.
(2) Phgs., 12, 1859 3 ; 3, s. in Melaph. A 5, 986 d 19, Sopñ. el. 5, 1676 1-20 » 6, 168? 35 sqq, |
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