HI | AVANT-PROPOS
el s'il est faux de soutenir que l’homme sans la conscience ne serail pas pour cela une plus mauvaise machine intellectuelle, il est certain du moïns que son apparttion estlardive, et qu’elle a, dans ses prernrers pas, à recueillir, sous bénéfice d’invendäire, un héritage énorme qu’elle n’a pas accumulé (1). » La Grèce a créé la raison humaine. Chez les Orientaux, celui qui « sait » esl déposilaire de secrets divins; il est préire, prophète, mage, tlhaumalurge (2) : e’est une nouveauté
que le penseur, c’est-à-dire celui qui fait profession de penser |
par lui-méme, celui qui marque de son nom jusqu'aux idées qu'il recueille, parce que la qualité de son instrument intel. lectuel lui donne l’aulortié et inspire la confiance. Et cet idéal du penseur grec, « l'amour désintéressé de l’ordre élernel des choses » (Milhaud) ou « le besoin d’expliquer logiquement » (Lalande), voilà ce que rous n’avions pas rencontré avant que s’épanouîl la civilisation grecque. |
Îci, le jeu des facultés spéculalives accompagne le jeu aes facultés esthéliques; le « monde abstrait du penseur » se consirut! à côté du « monde coloré ei vivant du poète » (Ouvré), et le plaisir de comprendre complète ou corrige l’art de jouir. , On est arrivé à une étape de l’évolution où l'esprit ne sert plus simplement les besoins élémentaires de l’humanilé, mais où ses propres besoins, où son propre exercice créent uné humantilé nouvelle.
Ce jeu de l'esprit passera par deux phases bien distinctes. La phase du natüralisme où l’esprit s’oppose à la nature et cherche à prendre possession de celle:ct : où il essayetoules les hypothèses qui peuventexpliquer le devenir des choses, non sans s’appuyer sur cerlaines observations positives el sans profiter,
(1) Revue générale sur la Physique ancienne, dans la Rev. de Synthèse historique, 4 11 (1901), p. 205. Cf. G. RODIER, ibid., revue générale d’Histoire de la Philosophie grecque, {. XIII (1906), p. 209 ; Tu. GOMPERZ, les Penseurs de la Grèce, début du livre III, l’Époque des lumières.
(2) Ouvré, les Formes littéraires de la Pensée grecque, p. 166,
AVANT-PROPOS - X1IIN
à chaque hypothèse nouvelle, des hypothèses antérieures. La
phase de lhumanisme, où l’individu s'oppose à la soctété, et où l'homme, dès lors, s’intéressant de plus en plus à lui-même, analyse les procédés dont il usaït dans ses diverses activités. On élaborera la technique des techniques, les méthodes pour bien se conduire en toutes choses, — bienouvrer, bien parler, bien penser. La logique — au sens large — s’élèvera à la seconde puissance ; et, l’esprit se prenant lui-même pour objet d'étude, la logique — au sens resireint et éprslémologique du mot — se constituera (Â).
Les Sophistes, dont l'originalité dans l’histoire intellectuelle est considérable, inaugurént cette seconde période. Ils enseignent à manier le \6yos, qui es la parole, la formule, mais qui est ausst le raisonnement, la pensée. Toutefois, c’est le Tv@lt aéauroy de Socrale qui ouvre vraiment un monde nouveau : il n’appelle pas seulement: la réflexion sur les créaiions de la vie; 1l invite le regard intérieur à plonger dans les profonds abîmes de l’étre.
On s’est avisé qu’il y aurait un problème de Socrate — comme ul y a un problème d’Homère, un problème de
Shakespeare — et que le héros de Platon pourrail êire une
sorte de personnage légendaire: mais Socrate résisile à l’épreuve et reste l’auteur d°’ « une révoluiion qui n’a pas d’égale dans toute l’histoire de la philosophie, et dont {es révolutions cartésienne et kantienne ne sont que le renauvellement ou le développement » (2).
Platon, lui, synthétise les efforts antérieurs de la pensée : il unifie la nature et l’homme, le mécanisme et le dynamisme, par la croyance à la réalité des Idées — qui se révèlent en
lhomme. Il donne un premier exemple.de ces constructions
(1) Voir ROBIN, pp. 158-159, 177.
(2) Voir H. CARTERON, Un nouveau point de vue sur Phist. de la Phil, grecque (à propos de DUPRÉEL, la Légende socratique et les sources de Platon), dans /a Rev. Philosophique, juillet-août 1923, p. 122.