‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 41 sur 117 · PRIE · texte numérisé non relu

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tour, en produit d’autres, comme le laït ou la sueur (1). Nulle place en cette biologie pour la finalité. Tout s’y explique par le jeu des causes mécaniques et le changement des conditions d’existence : voilà ce qu’Aristote (2), qui croit à la finalité, appelle la production par le « hasard » d’organes capables de certaines fonctions, et pareils à ce qu’ils auraient été s’ils avaient été produits en vue de ces fonctions. Ce qu’Empédocle veut dire, c’est que les conditions physiques de la vie ont contraint le vivant à s’y adapter par des organes appropriés; se modifientelles, il doit modifier ses organes ou en acquérir de nouveaux. Une cause extérieure oblige-t-elle, par exemple, un invertébré à se tordre, et voici qu’apparaît la colonne vertébrale; Pair durcit-il des parties tendineuses, voici des ongles et des grifles. C’est, de même, l’accélération du mouvement du ciel qui a fait la dégénération des espèces actuelles : une gestation humaine dure à présent ce qu’autrefois durait un jour, et les hommes d’aujourd’hui sont comme des enfants par rapport à leurs lointains ancêtres. Seuls ont survécu les êtres qui ont pu s’adapter aux conditions de leur vie ; les autres ont péri (3). Telles sont les vues remarquables, auxquelles ses recherches embryologiques n’ont peut-être pas été étrangères (4), par lesquelles Empédocle a donné un nouveau développement au transformisme antérieur.

. La psychologie d’Empédocle, vraisemblablement dérivée d’Alcméon, est essentiellement mécaniste. Une information assez abondante en permettrait une étude détaillée, souvent intéressante. On doit pourtant se borner à en indiquer les traits principaux. Toute sensation est un contact des semblables, et c’est peut-être pourquoi Empédocle avait jugé inutile d’insister sur le toucher comme espèce distincte de sensation. Ce qu’il voulait, c'était rendre compte des diverses espèces de sensa-

(1) Cf. surtout fr. 62, 68, 77-82, 90, 100 et :brd., À 70, 72,74, 78. (2) Phys., Il 8, surtout 198219-32, — (3) Fr. 97 et LX VIII, À 75, 77 sq. (4) Ibid., A 81-84.

tions au moyen d’une correspondance particulière des effluves

et des pores. Quand ceux-ci sort trop larges ou trop étroits

pour certains effluves, ils sont traversés sans qu’il y ait contact, ou bien ils leur ferment le passage. Il s'ensuit que chacun de nos sens ne peut sentir cé qui est propre à un autre, et, en outre, que les variétés et l'existence même de chaque sensible dépendent de existence et des propriétés d’un organe sensoriel. Les effluves de feu, par exemple, ne seraient pas sensibles et il n’y aurait pas de couleurs, s’il n’y avait un œil où est, semblablement, embusqué du feu, et si cet œil n’était constitué de membranes diversement composées, comportant par suite diverses sortes de pores. Dans l'œil il y a aussi de Peau, et la surabondance de l’eau servait à expliquer pourquoi tels animaux voient mieux la nuit que le jour. De même, la conformation de loreille est facteur de lexistence des sons : une clochette, /e bourgeon de chair, suspendue à lintérieur de loreille, se balance sous l’impulsion des mouvements de Pair extérieur, et c’est elle qui, en choquant Pair intérieur contre des parois solides, produit une résonance (1).

La défiance que manifeste Empédocle à l’égard de la connaissance sensible (fr. 4, 9-18), Pexistence même d’une vérité surnaturelle opposée à celle qui est permise à une intelligence mortelle (fr. 2), n’empêchent pas que, pour lui, la pensée nesoitla même chose que la sensation, mais soumise à un double travail de critique et de synthèse. Au reste, elle consiste, elle aussi, en un accord du semblable avec le semblable, tandis que lignorance provient d’un désaccord ou d’unedissemblance;; elle a de plusune condition organique qui est le sang, surtout celui qui est autour du cœur, parceque lesangest en nous le plus parfait mélange des éléments, qui constituent d’autre part.les objets de la connaissance. Ainsi le cœur, non le cerveau comme pour Alcméon, est pour Empédocle, en accord avec la doctrine de l’école médicale

(1} Voir surtout important fragment du De sensu de Théophraste, $7 sqq.,

bid., A t6), et les témoignages À 91-94.

de Sicile, le siège de la pensée. Et le caractère synthétique de la connaissance témoigne de la résistance de P Amour à Pemprise croissante de la Discorde. Les différences intellectuelles des hommes, leurs aptitudes spéciales s ’expliqueront enfin par la grosseur des particules qui composent le sang, par leur réparüition, par les façons diverses dont ellesse mélangent (1).

Il reste à parler des idées d’Empédocle sur les dieux et sur la destinée de Phomme. — On a déjà vu que, indépendamment des dieux à la longue vie et qui ne se forment pas autrement que les choses mortelles, la nature divine est attribuée par lui aux éléments, à l'Amour et à la Discorde, enfin au Sphérus.

De sa notion du divin il semble exclure, d’une façon générale, tous les caractères anthropomorphiques et la concevoir par-analogie avec le mélange parfait qui constitue la pensée : dans le dieu, dit-il, il n’y a rien que le mouvement d’un esprit inexprimablement saint qui, de ses pensées rapides, s'élance à travers le monde entier (fr. 134 fin) (2). Mais, dans un monde qui s’est formé mécaniquement à partir d'éléments divins et qui est régi dans son évolution par le rythme alterné des deux forces, divines elles aussi, quel peut être, en outre, le rôle d’autres dieux P Sont-ce les esprits entre lesquels se sont conclus ces amples pacies qui sont comme un serment de fidélité collective à l’ordre universel ? Questions sans réponse, qu’Empédocle ne s’est peut-être jamais posées et qui, dans ce système, ont pourtant leur place. — Dans la doctrine de l’âme il y ä une évidente adaptation des idées orphico-pythagoriques aux principes Ge la physique, mais qui soulève À nouveau tous les problèmes de la théologie. Les âmes des mortels sont en effet des dieux à la longue vie, mais qui ont Fe en se sourllan!t les mains d’un meurtre, et qui, parjures à leur serment, ont

(1) Fr, 105 sq. et ibid., A°86, $ 9-11.

(2) Les fragments 131-134 sur la divinité proviennent, selon Diels, des Puréfications. Mais cette opinion est contestée par LXXXVI, App. V, qui les rattache au IIle livre de Ja Naïure,

suivi les pas de la Discorde. Dès lors, en vertu de l’eracle de la Nécessité, de l’antique, de l’éternel décret des dieux, ils sont contraints, pendant trois fois dix mille années, d’errer çà et là loin des bienheureux, de revêtir successivement toutes les formes mortelles, ballottés tour à tour de Pune à Pautre des quatre grandes régions élémentaires du monde. Ce banni, elles le reçoivent l’une de l’autre, et pour toules ilest un obreï d’horreur. C’est un de ceux-là que je suis maintenant, exilé du divin séjour, vagabond qui a donné sa foi à la Discorde furieuse (fr. 115). Au reste, il n’a pas perdu le souvenir de ses migrations (fr. 117), et il sait que, sur la route de lexpiation, son activité de prophète, de guérisseur, de poète, marque la dernière étape vers son ancien séjour, hors de la caverne, loin du mal et de la souffrance. Si les mortels ont en effet jamais connu lâge d’or, ce ne peut avoir été que sous la tutelle de Cypris ; ce qui en ferait un épisode de la période de PAmour. Dans l’état actuel, l'unique moyen de notre salut, ce sont des purifications et des abstinences, analogues à celles que prescrit le Pythagorisme (1).

+ Pour définir, en terminant, la pensée proprement philosophique d’Empédocle, on dira que, dans l'unité éléatique de Être étendu et sans qualités, il a commencé par introduire la pluralité limitée des qualités élémentaires, pour arriver ensuite à la pluralité illimitée de expérience par l'introduction du mouvement dans la qualité, satisfaction partielle donnée à lP'Héraclitéisme ; que, d’autre part, sous influence du mathématisme pythagoricien, il a donné à la compesition de la qualité selon des proportions numériques la forme de la quantité; enfin qu'il a fait dépendre le mécanisme d’un dynamisme, celui des forces motrices. Synthèse hésitante et confuse, de laquelle émergent çà et là des vues-de détail intéressantes, mais que ne domine aucun point de vue supérieur, et beaucoup trop passionnée pour être assez systématique.

«) Cf, les fr. 120, 126-128, 137, 140 sq., 146 sq. et LX VIII. À 62

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