Ù LEUCIPPE ET DÉMOCRITE
infini de coupures pleines et solides, corps indivisibles, masses atomes (äroua oûpara, äromor ëyxor). Corrélativement, la continuité de l'étendue homogène est encore une réalité, mais sans corps, donc sans être, le non-être du Vide, réceptacle infini du mouvement d’un nombre infini d’atomes, condition nécessaire . de la condensation, comme de mélanges sans accroissement de volume. La réalité se décompose donc en ce que Démocrite appelait le quelque chose (8év), les atomes, et le non-quelque chose (undév), le vide. Cest en vérité, disait-il encore, qu’existent les atomes et le vide, seuls objets d’une connaissance authentique, tandis que c’est par convention (véuw) qu’existent le doux, amer, les couleurs, etc., objets d’une con- . naissance obscure : adaptation nouvelle, et traduction dans la langue d’un autre temps, d’une distinction éléatique, celle de la Vérité et de Opinion (1). Enfin, s’il était bien établi que Mélissus est postérieur à Leucippe, on pourrait apercevoir dans les doctrines du premier sur l’infinité et l’incorporéité de PÊtre, dans sa réfutation des physiciens, à la fois une protestation de l’Éléatisme contre l’hérésie de Leucippe, et un effort pour délivrer la philosophie de Parménide des difficultés qui ont suscité cette hérésie (2). Or lPexistence d’une hérésie attesterait une fois de plus la réalité d’une filiation.
Les atomes étant l’étendue pleine répétée à un nombre infini d'exemplaires, toute propriété qui n’est pas contenue dans cette essence fondamentale de l’Étre sera, en vertu de la méthode éléatique, exclue des atomes. Ils ont donc tous la. même nature, sans aucune diversité qualitative, tout comme l’'Être des Éléates ; ils ne peuvent pas plus être changés qualitativement qu’ils ne peuvent être divisés, de sorte qu’ils sont doublement impassibles; le Non-être ne pouvant donner naissance à l’Étre, ils sont inengendrés, donc impérissables. Ils ont par contre des déterminations positives, savoir celles qui
(1) C£. Ibid., eh. 65, fr. 156, 9, 11, 125 et A 39, 47 : ch. 54, À 16, 19.
(2) Cf. p. 102 sq. et IT, 776 sq.t, 953 sq.5 (tr. fr., II 91, 368 sq.).
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sont impliquées par l’étendue. En premier lieu, ils diffèrent par la jigure (fuouéd), comme À ou N; ce qui fait qu’ils sont appelés des formes (dé), les uns anguleux, d’autres ronds, d’autres concaves ou convexes, lisses ou bien pourvus d’aspérités plus;ou moins régulières, parfois armés comme de crochets ; diversité d’ailleurs infinie, car il d'y à pas plus de raïison en faveur de celle-ci que de celle-là, et pas d’autre moyen en oufred’expliquer Pinfinie diversité des phénomènes. En secondlieu, il y a Fordre (üaky4 où àüaîéxn) dans lequel sont disposés des atomes de même figuré, comme AN et NA. En cuire, deux atomes de même figure peuvent être tournés dans une position diflérente (æox4), comme # et H ou Z et N. Enfin, chaque atome doit avoir sa grandeur; en fait toujours inféricure à ce que peut discerner de plus petit la perception sensible {de sorte que les atomes sont des sortes d’intelligibles, que la pensée seule peut saisir), cette grandeur est logiquement quelconque, dès qu’on fait abstraction de son rapport à notre connaïssance ; et il n’ÿ aurait rien d’absurde qu’un atome fût grand comme un monde (1).
Toutes ces différences sont proprement géométriques et analyfiquement liées à l'étendue. I semble donc difficile, quoi qu’on en ait dit, d’y joindre la pesanteur, en relation avec la grandeur des atomes. Sans doute, à considérer les atomes dans leurs œomposés sensibles, on peut envisager la proportionnalité du poids à la grandeur. Mais il n’y a pas là de rapport éssen-
tiel et prémier. Autrement, Aristote aurait-il reproché aux ‘atomisies de n'avoir pas cherché dans la nature méme des atomes une cause de leur mouvement P C’est au contraire de ce grief qu’Épicure croira disculper l’atomisme en donnant aux atomes une pesanteur essentielle, et sans doute est-ce par confusion avec ce dernier qu’on a attribué à Démocrite la
(1) Sur tout ceci, ef. LX VIII, c. 64, A 6, 8 sq, 11, 13 Sq-; C. 95, AS i, 37 sq., 41,43 sq, 49, 57, 135, $ 65-67, etc., ét fr. 141. Les trois principales différences atomiques sont appelées par Aristote cyfua, tab, Déorc.
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même doctrine (1). — Cependant, comme, en face de l’étenduecorps de latome, Leucippe et Démocrite posaient l'étendue sans corps ou le vide, ils ont voula prouver que la première possède une qualité physique, non purement géométrique par conséquent, qui exclut la seconde. Cette qualité de Patome, la seule qu’il possède, c'est sa plénitude absolue (vasréras), sa solidité indissoluble (orepoérns), bref son impénétrabilité et son impassibilité fondées sur un caractère positif qui exclut totalement le vide. Cette propriété est indépendante de l’extrême petitesse de l’atome, et c’est pourquoi sans doute la possibilité de très grands atomes était admise sans difficulté. Au reste, les anciensatomistes ont beaucoup tropinsistésur cette propriété pour qu’on puisse croire qu’Épicure se soit avisé le premier de Pindivisibilité physique de atome. Enfin il est remarquable que, d’après Aristote, il y ait à la base du système de Démocrite une opposition qualitative, entre le vide, ou le rare, et le solide (2). Ainsi donc il y a deux étendues, celle qui ne résiste pas, ou le vide, celle qui résiste, ou Patome. Par conséquent, Pécole dAbdère n’est pas allée jusqu’au bout de sa conception quantitative et géométrique de la nature.
Cette introduction subreptice de la qualité dans les principes de la doctrine ne doit pas pourtant faire méconnaître Peffort réfléchi et décidé de Patomisme vers les explications rigoureusement mécanistes. Les qualités, les changements qualitatifs, les substances en tant qu’ensembles /Îres (ouurévev) de qualités réunies, tout cela s’explique par Passemblage des atomes, leurs figures, Pordre dans lequel ils se disposent, la position qu’ils prennent. Les changements et l’anéantissement d’une chose, c’est, sous l’action incidente de quelque menue
(1) Jbia., c. 54, À 6 fin et 16 ; c. 55, À 47, 58, 61. En faveur de cetie interprétation, cf, LXXX VII, LXXI, $ 179, etc. Contre elle, IT, 859 sq. (tr. fr. 11, 307 sq.) et ad LXVIIT A 47, etc.
(2) Cf. Ar., Gen. et Corr., 18, 8264154, Phys. 1 5, 18822, Metaph., A 4, 9868 71013 : D, L., IX, 44 s. fin. ; LX VIIL c. 65, À 43 s, fin. et 56. En . sens contraire, c. 54, À 13 sq.; cf. 55, À 49 s. fin.
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cause extérieure de mouvement, un déplacement dans les parties de l'assemblage, ou la rupture de celui-ci. La nature est luniverselle réserve de ces semences (ravorebuia), i im passibles, inaltérables, immuables, en nombre infini, qui, par les modes divers de leur mouvement et de leur agrégation, produisent toutes les choses et tout le devenir. Mais le mouvement ne peut avoir lieu sans le non-être du vide, corrélatif de l’être sans vide. Ainsi le mouvement et la diversité, frappés d'interdit par l’Éléatisme, sont rétablis grâce à la synthèse de l’'Être et du Non-être.
Quant à la cause première du mouvement des atomes, au grand scandale d’Aristote qui n’en conçoit d’autre qu’une tendance interne, comme serait par exemple une pesanteur ou une légèreté absolues, c’est, d’après eux, le vide (1). Comme la multiplicité, le mouvement apparaît avec ce qui contredit le plein. De même que pour linfinité du nombre des figures, il n’y a aucune raison pour qu’il ne se produise pas, puisque l'atome résistant n’a devant lui en tous sens qu’un vide qui ne lui oppose aucune résistance. Si donc le résistant et le nonrésistant, l’Être et son corrélatif, sont éternels, le mouvement a toujours existé, et un mouvement actuel est toujours déterminé par un mouvement antérieur. Il y avait là un effort original et puissant pour concevoir la cause motrice comme une cause purement mécanique, et non, ainsi que le fera plus tard Aristote, comme une cause formelle et finale. De tout temps, donc, des profondeurs de l'infini dans lequel ils sont comme une infinité d’ilots découpés, les atomes se précipitent avec une vitesse infinie. Ce que les penseurs imbus de dynamisme appellent nature génératrice et créatrice, la physis, c’est cet éclaboussement en tous sens (mepenthañs). Or ces {rajectoires ne peuvent manquer de se croiser (concursus, suyxararpéyetv), de sorte qu’il se produit des e/f/leurements (ërikavow) ou des
(1) Ar, Phys VIII 9, 2650 23 sq; cf, IV, 8, 2140 52 sq,