PLATON SA AN ME
meilleure saéthode. Mais les idées développées ne sauraient être quelconques, car c’est selon la vérité, et non selon des vraisemblances illusoires, qu’il convient de parler : il n’y a pas de rhétorique sans une philosophie. Autrement, la rhétorique est incapable d’être une conduite des âmes. Aux artifices extérieurs dont s’enorgueillissent, comme de merveilleuses découvertes, ses maîtres les plus fameux, Platon oppose sa méthode dialectique. Mais il ne la définit plus seulement par la nécessité de s’accorder avec soi-même et avec les autres sur ce qui est en question, comme dans le premier discours de Socrate (237 b sqq.), ni comme le rassemblement synoptique d’une pluralité sous l’unité de l’Idée (ouvaywy#). Il insiste, comme ül ne l'avait jamais fait auparavant, sur le détail et l’ordre des
intermédiaires qui, ainsi rassemblés, unissent le multiple à,
l’un : l’unité de l'essence, comme celle d’un animal qu'il s’agit de découper sans l’étharper, doit être, par une division méthodique, décomposée en ses articulations naturelles (265 c sqa.). Or on verra quelle place tient ce procédé dans les dialogues de la vieillesse. En outre, la caractéristique littéraire de ceux-ci est déjà indiquée : un écrit (c’est le sens du mythe égyptien de Theuth, l'inventeur de lécriture) ne vaut que si ceux qui le lisent y cherchent seulement un moyen de se ressouvenir des leçons qu’ils ont entendues. Infiniment plus précieuse est la parole du vrai philosophe : elle sème dans les âmes la vérité et prépare une éternelle moisson (274 b :sq.). Enfin, en affirmantique l'étude de la nature universelle est condition de la connaissance de l’âme, en concevant celle-ci comme une chose qui, se mouvant soi-même et mouvant ainsi tout le reste, est le principe inengendré et impérissable du devenir, en trouvant
là une preuve nouvelle de l’immortalité (269 e sqq., 245 csqq.),
le Phèdre (1) prépare le Timée et le dixième livre des Lois.
(1) Ce sont tous ces pressentiments de la dernière philosophie qui, joints à Wautres raisons, ont conduit à l’hypothèse d’une refonte postérieure du Phèdre (XI, IL, 444 sq.).
Le mythe éclatant dans lequel Platon, utilisant une repré. sentation figurée traditionnelle dont il nous reste des exemples, a dépeint l'âme comme un attelage ailé que mène un cocher, est encore un exemple de l'intérêt singulier du Phèdre. Il reprend en effet la conception de la composition de l’âme, que la République liait à l’existence actuelle, et, en la rapportant à l'existence supra-empirique, qui précède la chute de l’âme dans un corps, il devance le Timée. En effet, les coursiers que conduit l’intellect sont, l’un la volonté, l’autrela concupiscence. Or, dans la révolution circulaire que nos âmes accomplissaient, avec celles des dieux, c’est-à-dire avec les astres et les grandes régions élémentaires qui séparent ceux-ci de la terre, dans ce lieu supra-céleste qui surplombe le ciel astronomique, il arrive que le cocher soit maladroit, que les coursiers, et surtout celui qui est naturellement indocile, ne lui obéissent pas. Ainsi une faute originelle précipite l’âme de son divin séjour. Maïs, en tombant dans la matérialité du corps, elle y apporte, ses prédestinations astrales, qui déterminent à la fois, et ses affinités électives, et sa hiérarchie dans l’ordre des valeurs humaines : au premier rang, l’âme du philosophe ou du parfait amant, au dernier, celle du tyran. L’eschatologie qui complète cette conception n’ajoute rien, il est vrai, à celle de la République. Mais ce que le Phèdre achève d'éclairer, c’est le rôle de amour, fonction essentielle de l’âme, condition de la rémi. niscence. L’âme déchue garde dans la vie terrestre, comme un trésor secret, des souvenirs plus ou moins riches des réalités absolues qu’elle a jadis contemplées: si l’amour philosophique est la plus haute forme du délire ou de l’enthousiasme, c’est que, dans l’émotion suscitée par la vue de la beauté, il est capable de réveiller ces souvenirs endormis.
1. Théétète. — La maïteutique du Théétète est un développement de cette conception. À propos de la recherche d’une définition du savoir, Platon y montre en effet quels fruits peut produire un amour bien conduit dans un esprit bien
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fait, et qu’un examen préalable aura désigné pour cette initiation. Tel est précisément le jeune Théétète qui, parmi les élèves du mathématicien Théodore de Cyrène, est celui qui donne les plus belles promesses. Promesses que devait tenir sa courte vie : auprès de Platon‘et dans l’Académie, il a fait faire des progrès décisifs à l’étude des irrationnelles, à la théorie des nombres et à la géométrie des solides. Or, ce fameux accouchement des esprits, qui n’apparaît que dans le Théétète et qu’on ne retrouvera plus dans les dialogues ultérieurs, est une transposition de la réminiscence, destinée elle-même à disparaître. Ce qui en fait l'intérêt, c’est qu’elle définit la fonction de l’éducateur et du maître, non plus comme une fonction de génération, mais d’assistance et de critique : s’entremettre pour procurer aux âmes le commerce propre à les féconder ; les aider par sa présence et son action à mettre au jour, au bon moment, le fruit dont elles sont grosses ; juger enfin de ce qu’il vaut, s’il est normal et viable ou s’il n’en a que la trompeuse 2;:5arence. FR Le fruit, dont il s’agit à présent d’accoucher Théétète et qui sera soumis à l'épreuve nécessaire, c’est la conception qu'il se fait du savoir. Définir le savoir par la sensation, en accordavec les doctrines de Protagoras et des Héraclitéens, c’est se con- : damner à dire que tout ce que je me représente est, à tout moment, vrai pour moi. Comme chacun peut en dire autant, il faudra, ou bien que le vrai soit affaire de majorité (171 a),ou bien qu’il existe, à part de la vérité selon le modèle humain une vérité qui ne dépende ni du jugement de chacun, ni de celui de plusieurs, mais de ce que les choses sont par nalure dans /a propriété de leur essence et selon le modèle divin. Cette affirmation du dualisme de lintelligible et du sensible s'accompagne en outre, avec la hautaine peinture du philosophe, seul homme libre au milieu d’un peuple d'esclaves, de déclarations favorables à une attitude, que la République semblait avoir abandonnée : /à-bas, c’est le lieu pur de maux,