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LA DERNIÈRE FORME DE LA PHILOSOPHIE DE PLATON

1. L'enseignement oral d’après Aristote. — Ce dernier stade de sa pensée, vers lequel on a vu Platon s’acheminer graduellement, ne nous est pas connu seulement par les derniers dialogues, mais aussi par le témoignage d'Aristote, dont l'entrée dans l'Académie est à peu près contemporaine de ceuxci. Ce témoignage se trouve principalement dans le premier et les deux derniers livres de la Métaphysique. En outre Aristote, comme d’autres élèves de l’école, avait rédigé les leçons du maître Sur le Bien, ce quilappelle les enseignements non écrits. Enfin il avait composé un livre Sur les Îdées, qui paraît avoir été une exposition critique de la doctrine. Certes les indications d’Aristote sont souvent fort obscures ; èlles peuvent parfois viser Xénocrate, scolarque de l'Académie au temps où Aristote dirigeait le Lycée. Elles sont cependant, à ne garder même que celles où Platon est rommément ou très clairement désigné (1), d’un grand intérêt. Elles nous renseignent en

(1) Cf. BoniTz, /ndex aristot., art. Idruwv, et, sur ce qui suit, CXX.

effet, si imparfaitement que ce soit, sur des doctrines qui, ‘absentes des dialogues, aident cependantà comprendre les derniers d’entre eux, de sorte qu’ils y trouvent une introduction nécessaire ; là même où le contenu doctrinal apparaît de part et d’autre identique, elles nous apprennent que le: vocabulaire de lenseignement avait ses particularités (1). Enfin le caractère même des derniers écrits se trouve précisé, dès que, en accord avec la conception du livre exposée dans le Phèdre, on voit en eux le rappel ou le commentaire de lenseignement intérieur de l’école.

Quand Aristote analyse la théorie des P/atoniciens sur les Idées, en pensant surtout, cela n’est pas douteux, à Xénocrate, il compte parmi les choses dontil n’y aurait pas Idée celles qui, comportant l’antérieur et le postérieur, forment ainsiune série ordonnée. Aussi, ni les nombres arithmétiques, ni les figures géométriques ne supposent-ils une Idée du Nombre ou de la Figure, en général. Ce qu’ils supposent, c’est une pluralitédéfinie detelles Idées, formantelles-mêmes une hiérarchie. Or les nombres et les figures du mathématicien ne sont que des notions abstraites, dont chacune peut se répéter en un nombre infini d'exemplaires. Ils sont done intermédiaires, comme disait la République (511 d). Mais ils le sont, et ceci est rapporté expressément à Platon, entre les nombres et lee figuressensibles, etles /dées de Nombres et de Figures. Ces Idées sont, comme toutes les autres, de véritables substances, ayant chacune sa nature propre et sa qualité, indivisibles en éléments qui pourraient être transportés ici ou là, et par conséquent incomposées. Les Nombres idéaux sont donc les formes ou types des nombres : le Trois oula Triade, la forme ou le type de tous les «trois », le Quatre ou la Tétrade, de tous les Cquatre », et ainsi de suite jusqu’à la dernière Idée nécessaire pour expliquer tous lesnombres possibles, le Dix ou la Décade, le nombre parfait des Pythagoriciens. On en dira autant des

11) Par ex. Phys., IV 2, 209 11-46, |

Figures idéales, la Ligne, le Triangle, le Tétraèdre régulier, modèles individuels de toutes les figures possibles.

Toute Idée résulte de deux principes, l’un passif et matériel, PInfini ou l’Indéterminé, appelé peut-être aussi VInégal, l’autre actifet formel, l’Un, identique à l'Être ou au Bien, et appelé peut-être P Égal. À la vérité, si le premier de ces principes n’admet aucune spécification (car le point, loin d’être un principe, nest qu'une fiction géométrique), en revanche autre semble bien comporter des spécifications distinctes, selon qu'il s’agit des Idées-Nombres ou des Idées-Figures : Dyade indéfinie du Grand et Petit pour les premières, et, pour les secondes, Long ei Court, Large et Étroit, Haut el Bas. Les mystères de cette sorte de théogonie « métamathématique » se laissent malaisément pénétrer. Il suffira de remarquer, pour les Nombres, que la Dyade représente la puissance duplicative indéterminée du plus ou du moins ; que ni elle, ni PUn ne font partie de la série des Nombres, dont le premier terme est le Deux, première limitation du double infini par lP'Un, le Trois. étant ainsi le premier impair. Les Idées ont donc en elles de la matière, etelles sont des composés et des produits engendrés. En outre, dans l’ensemble de leur hiérarchie, il semble que les plus hautes soient les Nombres et les Figures, et qu’elles servent à leur tour de modèles à la constitution de toutes les autres. Enfin, la matière des Idées étant, pour une part, comme 0m Va vu, del’étendue, impliquant même, en plus, une mobilité indéfinie, il semble que le Vivant en soi constitué par l’action de PUnm sur la Longueur, la Largeur et la Profondeur premières, ce soit le Cosmes idéal lui-même, l'univers des Idées.

Puis, le prineipe matériel restant fondamentalement Île même, c’est-à-dire une éteadue incorporelle, un indéterminé mobile entre des contraires, un non-être qui est le principe du mal, les Idées prenant à leur tour, comme principe de détermination, la place de l’Un, alors umautre Cosmos, notre monde

sensible, va en résulter. Aristote expose en effet que, selon Platon, les modes de la connaissance en notre âme devant répondre aux degrés mêmes de son objet dans l’être, il doit y avoir une analogie entre la sensation et le nombre du solide, 4, entre l’opinion, qui va indifféremment du vrai au faux, et le nombre de la surface, 3, entre la science discursive et la direction unique de la droite, dont le nombre est 2, entre Pintuition de l’intellect enfin et.l’Unité. Or cette théorie est rattachée par Aristote à la doctrine du Timée sur la constitution de lÂme du monde, laquelle doit avoir un sens naturel de Pharmonie, afin de lintroduire, et dans sa propre révolution autour de ses objets, et dans les révolutions du ciel. Ainsi âme, en même tem ps qu’elle est Ze lieu des Îdées, est ce qui se meuf soi-même et meut le reste : elle le fait selon des figures géométriques et selon des nombres musicaux ; elle paraît donc être, avec la mathématique entière, le lien entre le monde idéal etle monde sensible. — Tel est, sommairement exposé, le symbolisme mathématique qui, d’après le témoignage d'Aristote, aurait constitué l’enseignement de Platon à la fin de sa vie. L’inspiration pythagoricienne y est visible. Mais ce qui y est le plus significatif, c’est l’idée d’un ordre hiérarchique des réalités, l’idée de leur constitution synthétique à partir de de deux principes, dont l’un détermine l’autre, l’idée enfin d’une liaison entre le modèle intelligible et la copie sensible par l’intermédiaire d’une âme qui est une mathématique, une asironomie, une musique vivantes.

2. Le Sophiste et le Politique ; Philèbe. : — L’impression que donne le témoignage d’Aristote, cest que l’enseignement de Platon est, dans ses grandes lignes, fortement systématisé. Or, tout ce qu’il y à dans les derniers dialogues de raideur scolastique confirme cette impression. La parenté des points de vue y est donc plus importante que l’ordre chronologique. Aussi ÿ a-t-il avantage à ne pas séparer le Pkrlèbe du Sophiste ei du Polihique. D'autre part, ces deux derniers sont explici.

tement donnés comme la suite du Théétèle, avec lequel ils forment une trilogie. Enfin, en y confiant, sans exclure Socrate, la direction de l’entretien à un étranger d’Élée, Platon semble vouloir les relier au Parménide, de sorte que, si celui-ci tend à une réforme de l’Éléatisme, c’est en eux qu’il faudra la chercher.

Il y avait dans le Parménide une critique définitive de la dialectique transcendante et mystique qu’avaient préconisée surtout le Phédon et le Banquet; le Théélèle avait mis l'accent surle problème de l’analyse du savoir; le Phèdre exigeait, après le rassemblement synoptique de la pluralité dans l'unité de l’Idée, une division articulée de celle-ci. Cette transformation de la dialectique est bien mise en lumière par le Sophisteet le Politique. S'agit-il de débrouiller la confusion dans laquelle s’offre à nous lessence de la sophistique P La méthode appropriée à cette recherche pourra être essayée tout d’abord sur une matière moins complexe, la pêche à la ligne par exemple. Est-ce un art, ou non? C’est un art. Une première démarche porte donc esprit d’un seul coup vers une généralité très ample, sous laquelle il voit, encore d’un seul coup, sila chose en question est comprise ou non. Mais :l faut maintenant savoir comment elle se rattache à cette généralité et quelle y est au juste sa place ou son rang. Ÿ àat-il, oui eu non, deux sortes d’arts, les uns de -production, . comme l’agriculture, la fabrication des outils etc. les autres d'acquisition, comme la chasse, les sciences, etc. ? N'est-ce pas à la seconde section qu’appartient évidemment la pêche à la ligne? Ce point accordé, on aperçoit aussitôt lanécessitéd’une nouvelle subdivision, entre les deux termes de laquelle on devra de nouveau choisir, et ainsi de suite jusqu’à ce que, de dichotomie en dichotomie, on soit arrivé à poser le doigt sur l'espèce d’art qu’est la pêche à la ligne. La même méthode est ‘analysée et employée selon le même esprit dans le Politique, comme éminemment propre à nous garantir contre les classi-

28 ) LA GULEURE HUMAINE

fications maï équilibrées, qui opposent, sur le même plan, une toute petite espèce à un genre immense et hâtivement constitué. Pourquoi Platon y considère-t-il avec tant d’attention les activités techniques de toutes sortes P C’est que ce sont des achvités systématisées, dans lesquelles la fonction de chaque outil, le rôle de chaque opération ou de chaque moment de l'opération, sont exactement définis dans leur rapport mutuel et à égard du tout, défini lui-même par le: but à atteindre (258 bsqq., 279 a sqq.). | La prédilection de Platon pour la méthode de division, en concomitance avec une conception nouvelle de la dialectique, et la place importante qu’il à donnée à ce procédé dans les exercices de son école, sont très bien expliquées au début du Philèbe. Il y parle avec solennité d’uneméthode à la recherche de laquelle ont tendu longtemps ses efforts, qui est impliquée par toute invention scientifique ou technique, et qui, bien comprise, apaiserait enfin. l'antique querelle. de l’'Un et du Multiple. En toutes choses, en effet, il y a de l'Un et de PAutre, de la limite (répas) et de lillimitation (érepix). Mais on doit soigneusement éviter, et de faire un à l’aventure, et de passer à contretemps à l'infini. Par conséquent, après avoir découvert l’unité de l’essence à laquelle se rattache la chose considérée, on recherchera deux autres essences, ou davantage, qui en soient comme des suites, et on traitera chacune d’elles comme on a traité l'unité initiale. Ainsi, peu à peu, on aura déterminé le sombre d’unités qu’elle enferme. Ikne faut pas en effet appliquer à cette multiplicité interne l'essence de l’Infini, avant d’avoir aperçu le nombre quest cette multiplicité, c’est-à-dire tous Les iniermédiaires qui séparent l’unité de lPessence de Pinfinité des individus. Celle-ci est ramenée à un système défini, dont chaque élément est lui-même un objet défini de savoir et l'une des espèces entre lesquelles celle-là à été divisée. En résumé, énumération méthodique \des. relations internes qui constituent une essence, mesure

exacte de ces relations, application du finisur Pimfini par voie de progression réglée, la Division platonicienne n’a que les appareñces. de l'analyse: elle est ébauche dune méthode * synthétique et progressive. Quelle que soit la portée des objections qu’Aristote a élevées contre elle, en tant précisé ment que procédé logique, elle ne paraît pas du moins avoir signifié àses yeux un abandon de la théorie des Idées. Sabordenner régulièrement chaque forme (elèos) à celles dont elle dépend, c’est sans doute Penvisager comme « espèce »'(eidoc) ; mais c’est aussi l’isoler dans sa nudité et envisager en eïiemême (Pol. 304 à, de), c'est-à-dire comme un type substantiel,

IL est bien vrai toutefoisque la dialectique, dont la Division est le procédé caractéristique, est tout autrechose que la discipline pratique dont il était autrefois question: ; c’est la traduction, en termes d'intelligence, des relations ontologiques des Intelligibles entre eux. I ne s’agit plus de relier deux mondes hétérogènes, mais de savoir comment se lient ou ne se lient pas les réalités homogènes d’un même monde, celui des Idées. La théorie des Idées se transforme donc: la pluralité et la relation sont introduites dans le logicisme éléatique ; voilà lessentiel de la réforme. Ainsi Platon s'oppose à la fois au mor nisme des purs Éléates et à Patomisme logique des socratiques éléatisants de Mégare. Quant à larithmologie pythagorique, elle-na peut-être pas la souveraineté qu’on. serait tenté de lui attribuer: elle fournit seulement à la nouvelle théorie des Idées un mode de représentation et d'expression.

Le problème, posé par le Théélèle sur le terrain de la ednnaissance, est posé par le Sophrsie sur le terrain dePontologie, C’est le problème de l'illusion : sembler et pourtant wêtre pas, prendre le faux pour le vrai, distinguer de la science l'opinion équivoque. Si le Non-être n’est absolument rien, si on ne peut en faire « un quelque chose » sans se contredire, alors Le fauxsemblant et erreur sont inconcevables. Contre PÉléatisme il faut donc convenir que, en quelque façon, le Non-être est,

tandis que corrélativement, en quelque façon, l’Être n’est pas. Au surplus, définir PÊtre est aussi malaisé que définir le. le Non-être : ou bien c’est un pur indéterminé dont on doit nier tout ce qui n’est pas lui, ou bien il est déchiré par le conflit des déterminations contraires. Au lieu d’en conclure étourdiment que le jugement et l'attribution sont impossibles et de nier ainsi tout discours, il faut plutôt montrer comment le Non-être ne se sépare pas de l’Être (237 b sqq.). — Or trois hypothèses sont possibles quant à lacommunicationdes Genres entre eux. Ou bien aucun ne participe d’aucun : ainsi l’Être n’est ni mû ni en repos. Mais c’est poser la relation que de la nier de l’Être : contradiction interne. Ou bien n'importe quel Benre participe à n’importe quel genre. Mais alors le Mouvement est Repos et inversement : chaos pour l'intelligence. Ou bien enfin tels genres participeront de tels autres, et tels autres non. Cette troisième hypothèse est la bonne. Donc, de ‘même que la grammaire et la musique déterminent quelles lettres, quels sons s’accordentou ne s’accordent pas entre eux, ainsi doit-il y avoir une science pour dire quelles essences se conviennent et quelles essences ne se conviennent pas, quelles sont principes d'union, et quelles, principes de séparation (251 c sqq.). C’est donc à une nouvelle conception de la participation que répond la nouvelle dialectique.

Pour expliquer cette nouvelle participation, Platon se contentera de considérer quelques-uns des plus grands Genres, autrement dit, dans la hiérarchie des Idées, quelques-unes des plus élevées : Être, Mouvement, Repos. Entre ces deux-ci pas de communication possible. Mais, séparément, tous deux «sont », c'est-à-dire que tous deux participent à l’Être. D’un autre côté, chacun de ces trois genres est « autre » que les autres, et « le même » que soi. Ils participent donc à deux nouveaux génres : l'Auire rt le Méme. Voilà cinq genres premiers. Une démonstration subtile établit ensuite qu’ils ont chacun une nature distincte et que, par conséquent, leur nombre est irréductible ;

ils s'appellent synthétiquement, mais ne se confondent pas. Or, s’ils se distinguent réciproquement, chacun étant soi, c’est qu’ils participent tous de ?Auire, ou, en d’autres termes, que cette dernière nature se trouve dans tous les genres, comme étant le non-être de ce qu’ils sont. Disons donc de l'Étre luimême que, autant de fois « sont » les autres choses par participation à lui, autant de fois il n’est pas. Àinsi, dans chacune des Idées, l'Étre est beaucoup, puisqu'elle est ce qu’elle est, maïs le Non-étre est en quantité infinie, puisqu'elle est autre que le reste (254 c sqq.).

Cette analyse dialectique conduit Platon à un résultat dont la portée est considérable. En définissant « l'autre que l’Étre » comme la négation totale de l’'Être, Parménide avait donné au principe de contradiction un sens absolu. Pour Platon, au contraire;/ le « non-être » de chaque « être » est, aussi bien que ce- Jui-ci, une réalité qui s’y oppose : le Non-être, c’est / Auire morcelé entre tous les êtres selon la réciprocité de leur relation. Ainsi, avant Aristote, Platon donne son vraisensau principe de contradiction. Si, avec le Non-être, on supprime la relation des essences, le jugement devient impossible ainsi que le langage, et il n’y a plus de distinction du vrai et du faux. Si au contraire le Non-être se mêle au jugement et au langage, le discours faux sera celui qui énonce, comme étant, ce qui n’est pas, ou l'Autre comme le Même.

Or, d’une part, tout discours détermine une certaine l'aïson de noms et de verbes, laquelle a un sens, et, d’autre part, tout discours est le discours de quelque chose. Ce qu’il traduit, c’est cet entretien muet de l’âme avec elle-même, en quoi consiste la pensée, de sorte que celle-ci, avant le discours, est déjà vraie ou fausse (257 d sqq.). Il est donc très important d'acquérir, par Pemploi de la Division, une connaissance exacte des relations réelles des essences, afin que notre dialectique intérieure soit une image fidèle de Punivers des Idées. Voilà la solution que le Sophiste donne du problème de l'erreur, que le Thééièle,

faute d’avoir analysé la nature du du Non-être, avait dû laisser en suspens. | |

Sur la constitution de cet univers des Idées, le Sophiste et le Phïlèbe donnent des indications, qui s’éclairent à Ja lumière des témoignages d’Aristote sur le Vivant-en-sor. L’absolue immobilité, dit Platon dans le premier, est inconcevable à l’égard de ? Étre qui est de Tout ‘et qui est lotalement (rè revreGe üv) : comment en effet ne-posséderait-il pas l’intellect, donc une âme, et, par suite, comment neserait-il pas un vivant? Inversement, s’il était mû sans trêve, il n’y aurait plus aucune permanence, ni dans les rapports des choses, ai dans leur modalité, ni dans leur nature. 11 semble bien en outre que cet univers vivant de l’Être absolu soit Dieu : à la conception mécaniste d’une cause spontanée et dépourvue de pensée, Platon oppose avec force la cause divine, qui s'accompagne de pensée et d’une science, dont le principe est en un dieu (247-d sqq., 265 c sqq.). Ge sont des conceptions sur lesquelles le Timée donnera l’occasion de revenir.

: Non moins énigmatique, le Philèbe fournit des suggestions plus abondantes encore. Il y est question, avec des exemples qui, à la vérité, sont tous empruntés à l'expérience, de cinq genres, comme dans le Sophisie, et dont le cinquième est d’ailleurs réservé pour une détermination ultérieure. Mais, au lieu d’être des genres de l’Étre, les genres du Phïlèbe-semblent bien correspondre à quelques-unes des plus importantes « fonctions », actives ou passives, dont est capable l’Être, défini dans le Sophiste (247 de) par lagir et le pâtir, et soit qu’on Penvisage dans ses principes, ou comme réalité. Ce sont d’abord en eflet ces deux principes de toute chose, dont ilétait question tout à l'heure : la Limite et l’{limité. Le premier arréteet fixe Poscillation mobile du second entre le plus et le moins, le fort et le faible, le trop et le trop peu, de manière à déterminer le mesuré et lecombien : égal, double, triple, etc., bref des termes qui ot proportion et accord. Cette action dela Limite sur

l'Ilimité, si semblable à celle de PUn sur le double infini du Grand et Petit dans Aristote, produisent alors des générations, qui tendent à la réalité (yévesc els oùalav), en aceomplissement des mesures dont la Limite «est la condition. Les mixles, que sontices réalités devenues, fruits de l’unïon des principes suprêmes, ne seraient-ils pas, ‘en outre des choses sensibles, dont Aristote dit qu’elles sont les produits de la détermination de la matière par l’Idée, les Idées mêmes? Car en elles il y & du Mémetet de l’Autre, et ve qu’il faut de détermination au bord d’un océan d’indétermination. En quatrième lieu, la Cause qu’exige Je Mélange, ce qui le fart naîire ou le fabrique, est distincte à la fois, et de ces mixteset de ce qui y entre. Or notre monde manifeste une organisation. Son corpset Îles éléments de ce corps dépendent d'éléments et d’un corps parfaits, qui sont ceux de l'Univers, et la vie de ce corps parfait suppose une âme, quiestessentiellement sagesse:et inlellect, tntellect royal tel que l’exige, en Zeus, la fonction propre de la Cause. Celleci ne serait-elle pas la pensée du Vivant-en-soi, l'Esprit anaxagoréen-enfin rendu à sa véritable destination, ou, cequirevient au même, l’actiondes Idées, réfléchie dans une pensée artiste? Quantau cinquième genre, il a pour fonction de dissocier les Mixtes. C'est tout ce qu’en dit Platon. Mais on peut noter qu’ane telle opérationest celle de la Division détaillant lagencenrent synthétique qui constitue l’Idée (23 b:sqq.).

L'idée de la mesure est devenue le pivot dela philosophie de Platon. Or le Politique (283 e sqq.) distinguaït une double métrétique. La science de la mesure, par rapport à l'excès el au ‘défaut, peut-en «effet être envisagée, soit dans les techniques sciences ou arts, qui mesurent leur objet par comparaison avec une unité de mesure, soit sous une forme infiniment plus subtile : c’est alors le goût dans les arts, ou l'intuition qui inspire le philosophe jusque dans ses démarches le plus exactement réglées. Des recherches plus précises sur l'exactitude, annoncées à ce propos, sont sans doute celles qu’apportent les dernières

pages du Philèbe. L'objet principal de ce dialogue (63 e) était de savoir quel est le mélange le plus beau, le plus exempt de sédilion, le plus capable de farre deviner quelle est l’essence du bien, et pour l’homme, et pour l'univers. Quelle est la proporion, ou la loi, de ce mélange, quel est l’ordre incorporel qui en fait la beauté? Or, placés aïnsi dans le vestibule de la demeure où se cache le Bien, nous apercevons d’abord, comme condition de la conservation du mélange, /a Mesure; puis, la Beauté ou l'excellence, comme expression de la convenance proporiionnée, par laquelle le mélange est parfait; enfin /a Vérité, condition de la réalité ontologique. Voilà les trois Idées, sous lesquelles nous apercevons le Bien, cause du mélange et de la bonté de ce mélange. Du même coup, nous voyons aussi quelle est la hiérarchie des autres mélanges, à mesure qu’ils sont plus étroitement apparentés à celui-ci, ou au contraire manquent davantage de ce qui en fait linestimable prix (61 a sqq.).

Ces idées modifient en outre profondément la conception de la morale. Il ne s’agit plus, dans le Philèbe, de rompre avec le corps, ni de mortifier la vie. Le but, déjà indiqué dans le livre VI dela République (ici, p. 231), c’est de déterminer, en mettant chacun d’eux à son rang, les éléments d’une vie mirleet mesurée. Au seuil de cette vie, mettonsun portier pour laisser passer ceux qui ont droit d’y entrer, mais aussi pour arrêter les autres et empêcher la confusion. Ainsi les plaisirs entreront les derniers, non pas même tous, mais ceux-là seuls qui sont à la fois vrais et purs, c’est-à-dire non mêlés de douleur, par exemple ceux que donnent ou le savoir, ou bien certains sons, certaines couleurs, certaines formes ; on laissera d’ailleurs s’y joindre ceux qui résultent de la santé et d’un exercice modéré de nos activités diverses. Si le plaisir n’a pas droit au premier rang, comme le veulent quelques-uns (sans doute Eudoxe, plutôt que les Cyrénaïques), c’est que son essence est l’absence de mesure (&ustpta) et que, comportant toujours le plus et le moins,

il est de l’ordre de l’Infini et du Devenir. Pour être une réalité, il doit tendre à un bien, dont il est par conséquent distinct, et, en recevant une limite, être, au rebours de sa nature, en possession d’une mesure (ëuuerpix). En tant qu’elles apportent cette mesure, lintelligence et la science, sous toutes leurs for mes, seront accueillies dans le mélange, mais non pas toutes sur le même rang. Leurs titres vaudront d'autant plus que plus grande y est la part de la pensée pure qui calcule et mesure, et moindre celle de l’empirisme. Au premier rang passera la dialectique, car son objet est ce qu’il y a de plus exact, de plus clair, de plus pur et de plus vrai ; au second rang, et sans doute en cet ordre, les sciences, les arts, enfin les opinions droites, c’est-à-dire, semble-t-il, toute la gamme des #n/ermédiaires qui séparent le savoir suprême des contradictions de la pure expérience sensible (31 a sqq., 59 * sqq.). Ainsi, à la hiérarchie des êtres et de leurs fonctions répond une hiérarchie des biens. Cette évolution de la pensée de Platon retentit enfin sur ses vues politiques. Certes, le Politique conserve de la République une idée quine sera jamaisabandonnée: l’autorité absolue dans le commandement revient à celui (c’est à Dion qu’il pense) qui possède le vraisavoir, que ce soit le rot lui-même, ou bien celui qui gouverne dans son ombre. C’est lui qui, pareil au divin pasteur, sous la tutelle de qui vivaient les hommes issus de la terre, et même, de plus loin, au dieu qui meutl’univers par son propre mouvement, donne au {roupeau dontila soin la meilleure direction, et quila luirendquandcelui-ci,abandonnéàlui-même,s’en est écarté. Mais affinité est singulièrement plus grande avec des Lois. Les déceptions ont préparé Platon à introduire des tempéraments dans la rigueur de son plan de réforme sociale. D'autre part, Papplication de la Division lui a fait apercevoir comme éléments constitutifs du mélange politique un plus grand nombre d’intermédiaires. Il est prêt à adapter les lois au changement des circonstances, à compenser des vices contraires pour obtenir un mixte le moins mauvais possible. Aussi

conçoit-il le rapport des diverses constitutions tout autrement que dans la République. Le bon gouvernement, celui du vrai Roi, étant mis à part, la valeur des autres se mesure précisément par l’équilibre qu’ils réalisent. Sont-ils soumis à des lois, la démocratie vaudra moins que l'aristocratie, et celle-ci moins encore que la monarchie ou royauté, parce que, entre les mains d’un seul, la loi du rapport des parties, déterminée pa: la science, est plus exactement appliquée. Mais inversement, dans les États qui n’ont pas de lois, c’est la tyrannie d’un seul et l’oligarchie qui sont les pires gouvernements, et la démocratie au contraire le moins funeste, parce que lPinstabilité du méiange qui la constitue permet aux tendances nuisibles de s’annuler réciproquement.

3. Timéeet Les Lois. — Entre le Fimée, bien qu l contüenne une physique, et les Lors, bien que V Éfranger athénien y parle surtout de législation et de religion, il y a une parenté réelle : une théologie, une cosmologie, une doctrine générale de lâme se retrouvent, presque identiques, dans le Timée et notamment dans le X® livre des Lois.

En outre, dans le Timée, Critias expose en partiele contenu du dialogue qui porte son nom, et que Platon n’a pas terminé : PÉtat idéal, dont la constitution, telle que la définissent les livres II-V de la République, est rappelée au début du dialogue, aurait été, d’après une tradition enseignée à Solon par les prêtres d'Égypte, celui sous lequel vivait Athènes, avant le temps lointain où elle disparut dans le cataclysme, qui engloutit en même temps sous les flots ses ennemis les Atlantes, habitants d’une île plus grande que l’Asie et la Libye réunies, et voisine des colonnes d'Hercule (1).

La Timée donne lieu de définir la fonction du mythe dans

ti) Ct. MARTIN, Études sur le Timée. I, 257-833 ; K. T. FRoST, The Critias and the Miroan Crete, Journ.of Hell. Stud., XXXIL, 189 sqq. ; L.GER- MAIN, Le problème de PA#L et la géologie, Ann. de géogr., 1913 ; D L'ERMIER, L’Atl, Bull. de l’Inst. océanogr. de Monaco, fasc. 256, 1913.

la philosophie de Platon. Cette forme du récit (mythos), qui avait été le premier langage de la science, Platon l’adapte à des besoins nouveaux. (Gorgias, Phédon, la République, Phèdre représentaient ainsi Phistoire de l’âme avant son gnion à un corps ou après la fin de cette union, et sa destinée au cours de ses existences successives. Le mythe du Politique (269 a sqq.}, repris au livre IV des Lois (713 c sqq.), raconte l’état bienheureux de l’humanité autochtone, sous le règne de Cronos, avant ’apparition d’un état social et politique. La préhistoire de l'humanité, telle que l’expose le mythe de lAtlantide, est liée à l’histoire même de la terre, à ces déluges et à ces embrasements dont les mythes de Deucalion et de Phaéthon ont conservé le souvenir, à tous ces grands bouleversements qui obligent périodiquement les hommes survivants à recommencer tout l’eflort créateur des industries nécessaires à la vie. Mais le Timée enfin est, tout entier, un mythe. Or, sil l'est, c’est parce que la physique est, pour le Dialecticien, comme un passe-temps, un délassement de sa pen. sée, trop longtemps tendue vers les êtres éternels. Il se contente alors de la vraisemblance (six&). Par une fiction, dont il sent la témérité, il se propose en effet de donner des récits vratsemblables sur l’œuvre même du Dieu, à la science et au pouvorr de qui sont dus les arrangements yui constituent notre monde et les êtres qu’il contient. Mais ce qui lui manque, c’est la possibilité de faire l’épreuve, qui changeraït en science ses conjectures (59 cd, 68 cd). On comprend ainsi quelle est la fonction du mythe et son rang parmi les procédés de la méthode. I n’est à la rigueur, ni une allégorie, ni une fable, mais il vise à représenter un ordre probable de la succession et de la compos:tion des choses données dans l'expérience. Il est une pre- mière clarté introduite dans une région obscure, une symbolique cohérente, un système d’images propre à figurer ce qui n’est pas intelligible, et pour quoi la Dialectique n’est pas faite. Cependant, pour lier à l'existence sans histoire, par laquelle sont

constituées de toute éternité, comme on l’a vu, les Idées éternelles, ce devenir qui a tout au moins commencé, qui se poursuit sous nos yeux, qui a une histoire passée et un avenir, il faut un intgrmédiaire approprié. Ce sera une autre symbolique, celle des nombres et des figures, avec ce quien dépend, astronomie et harmonie. Avec elle, elle apporte une clarté supérieure, la clarté de la proportion et de la mesure. Bref, le Timée montre d’une façon décisive que le mythe, c’est-à-dire l’histoire, est pour Platon un stade nécessaire de la connaissance, et qu’il ne s’isole, ni de la science moyenne ou discursive, ni du pur savoir de la Dialectique.

Un principe domine la cosmologie du 7imée et du livre X des Lors, c’est que le monde est une œuvre d’art très belle : larrangement mutuel des choses, dans l’ensemble et dans le détail, n’est pas le simple résultat d’un concours fortuit de causes: il relève d’une intelligence qui a en vuele bien général et qui a tout ordonné d’après un dessein prémédité (rpôvorx), suivant un plan d'ensemble, aussi simple que possible de façon à éviter Pinfinie multiplicité des ajustements particuliers (30 c, 903 e sq.). De plus, il faut distinguer entre léire qui devient toujours sans être jamais, objet de l’expérience brute et de lopinion qu’elle fonde, et l’étre qui est toujours, ayant pas de devenir, mais gardant toujours les mêmes rapports constitutifs, objet de lintellection qui donne ses raisons. Or ceci sert de modèle à cela, de sorte que le monde a commencé d’être et est l’image que lIntelligence a produite de l’Intelligible. Autrement dit, la pensée, avec l’art et la lor, produits de la pensée, cela est par nature non moins que la Nature elle-même (27 d sqq., 890 d). Enfin, développement d’une indication du Phédon (99 ab), on doit distinguer deux sortes de causes. Les unes sont de l’ordre de la pensée, et leur opération comporte la préméditation des effets à venir ;en elles c’est la pensée qui meut, et par elle-même. Or ce genre divin de la cause, qui est le plus haulement cause, consistant en

mouvements causes premières (rowroupyot xwvfoe), réside où siège la pensée, c’est-à-dire dans lPâme. L'autre genre, au contraire, est constitué par des causes subordonnées, qui tiennent d’autre chose leur activité, et auxiliaires, causes sevrées de pensée, qui opèrent donc au hasard ef sans plan, à moins qu’elles ne soient employées par les premières comme moyens et conditions nécessaires, comme le ce sans quot par rapport à ce en vue de quoi a lieu l'opération de celles-ci: aussi consistent-elles en mouvements causes secondes (eurssouoyot xvioeic), le chaud et le froid, le lourd et le léger, etc. (46 c-e, 68 e, 76 d; X, 897 ab). Ainsi la physique est a priori, et elle est finaliste : l’ordre de la Nécessité est subordonné à l’ordre du Bien ou de la pensée. Si le cercle de l’écliptique est incliné sur celui de l’équateur, si les astres ont leurs révolutions, s’il y a quatre corps premiers, si chaque corps de la nature a telles propriétés, si la tête est en haut du corps" humain, etc., c’est parce qu’il n’en peut être autrement, étant donné ce qu’exige le bien général. Au reste, si le finalisme est anthropocentrique, c’est encore par rapport à ce bien : il fallait en effet qu’il y eût un être capable de somprendee les desseins de l’Intelligence (902 bc).

La pensée, on vient de le voir, est la cause par excellence, et elle réside en une âme. Or l’âme est une chose engendrée, mais la plus ancienne de toutes (Lois, XIT, 967 d). Il faut donc qu’elle ait sa cause dans une pensée qui l'ait fabriquée. Ceite pensée est celle d’un ouvrier, d'un Démiurge. Attachée à la contemplation du modèle intelligible et immuable, elle est bonne : aussi veut-elle, en introduisant l’ordre (xéouos) dans ce qui en est dépourvu, produire une œuvre qui soit, autant que possible, une belle image de son modèle, mais qui ne saurait cependant, sans se confondre avec lui, en avoir toute . ‘beauté. Or il n’y a rien de plus beau qu’un vivant. Le monde," œuvre du Démiurge et le plus bel ouvrage, doit donc être . un vivant. Mais ce qu'ily a de plus essentiel en un vivant,

270 LA CULTURE HUMAINE j c’est l’âme qui le fait vivre. C’est donc à la fabrication d’une âme du monde que le Démiurge a dû tout d’abord procéder. Pour unir le modèle intelligible à lacopie corporelle et sensible, cette âme doit être un mélange, dans lequel le Démiurge fera entrer lessence indivisible, ou l’unité absolue de tout intelligible, essence divisible, ou la pure pluralité qui caractérise les corps et leur devenir, enfin une essence intermédiaire qui paraît être composée de la même manière, sauf que chacun des deux premiers éléments y est envisagé particulièrement comme à la fois méme et autre: c’est Pexistence, avec ses spécifications par identité etdifférence, soit dans l’ordredesindivisibles ou des Idées, soit dans celui des divisibles ou des corps. Aïnsi l'âme est un mixte qui, parmises composants, comprend lui-même un mixte. Ce mélange complexe est ensuite divisé et combiné savamment par le Démiurge selon certains nombres et certaines proportions qui sont ceux de l’échelle musicale. Puis il étend ce mélange, il en fait une bande, coupe celle-ci en deux selon sa longueur, recourbe le tout sur lui-même pour en faire un anneau, en sépare enfin les deux parties, en inclinant un des deux cercles par rapport à l’autre, et en dedans de celui-ci. Ce dernier est appelé par Platon le cercle du Méme, et ilest indivisé. Le cercle intérieur au contraire, ou cercle de l’Autre, est divisé en sept cercles inégaux (les orbites planétaires). La propriété de l’âme étant de se mouvoir soi-méme (896 a), les deux cercles se mettent d'eux-mêmes à tourner le premier, d’un mouvement uniforme; le second, d’un mouvement inverse, qui n’a pas en toutes ses parties la même vitesse ni la même direction, mais qui cependant est réglé par la suprématie du cercle du Même (34 c sqq.). En résumé, il y a dans la constitution de ce mixte qu'est l’âme tout ce que déjà lPon sait être des choses intermédiaires : des nombres, des figures, selon lesquels elle réalise les mouvements du ciel et harmonie musicale.

L'âme ainsi fabriquée, et qui semble déjà posséder l'étendue,

constitue en effet une enveloppe sphérique pour le corps du monde. Leurs centres coïncident, et leurs mouvements ne sont qu’un seul et même mouvement, celui dont l’âme est la cause et qui est circulaire. Comme ce corps doit être visible et tangible, le Démiurge le compose avec du feu et de la terre, entre lesquels, pour des raisons mathématiques, il intercale de l'air et de l’eau. Ainsi, il se trouve en face de matériaux quine sontpas son œuvre. Comment donc sesont-ils constitués? Pour lexpliquer, Platon introduit, en outre du modèle intelligible et de la copie sensible, un troisième terme : un récepiacle universel (ènodoyñ, mavdeyés), qu’il appelle aussi une masse malléable, ou bien encore le genre de l'éternel emplacement (xSvo). Il est difficile de s’en représenter la nature, car cette chose n’est ni sensible, ni intelligible : on ne atteint que par un raisonnement bâtard. Autrement dit, tout ce qu’on en sait, c’est que, pour expliquer l'existence d’un monde des corps et du devenir, il est impossible de s’en passer. Un devenir doit être en effet le devenir d’un quelque chose, qui n’ait pas d'autre nature que de tout devenir; qui par lui-même soit sans | forme, mais qui, pareil à un lingot d’or auquel on peut donner toutes sortes de figures, puisse recevoir toutes les formes; qui nesoit pas tel mouvement de direction déterminée, mais la mobilité et l'instabilité mêmes, ou, comme dit Platon, /a cause errante ; qui enfin ne soit pas une nécessité organisée pour des fins, mais {a Nécessité nue. On a eu raison d'y voir une anticipation de l'étendue cartésienne (1) : son essence, toujours identique à elle-même, est d'ére Vindétermination absolue. Et pourtant, elle paraît changer sans cesse, prenant tour à tour mille manières d’être, s’échauffant ici, s’humidifiant là, ce colidifiant ailleurs, revêtant ainsi apparence de ce qu’on nomme feu, eau, terre, et n’étant cependant jamais ni ceci, ni cela. Or origine de ces états ou changements d'état de la

(4) Voir sur cette question CXXIL, p. 39 n. 2, 44, 46 sq., 61 sq.

masse amorphe lui est extérieure; sans quoi elle perdrait son indétermination foncière : cette origine se trouve en des réalités immuables, formes intelligibies dont chacune est en sor eË ne dépend que de soi, dont la pureté sera't altérée par un réceptacle qui ne serait pas lui-même dépourvu de toute forme. En recevant de ces formes, et par exemple de l’Idée du Feu, une emprernle, la matière devient toutes les choses, qui sont donc des imitations des êtres éternels. Ainsi, par rapport à cette mère, à cette nourrice de la génération, les Idées, ou l’Étre, jouent le rôle du père. Le mondeoule Devenir, c’est leur Image, l'enfant qui tient des deux (ueraËs). Cette exposition du 7mée (48 c sqq.) représente un des aspects de la nouvelle théorie de la participation : elle prétend rendre compte de la liaison du sensible à lintelligible et de leur opposition, qui n’est pas proprement de nature, mais dans la. manière ou le degré de lêtre et entre le dépendant et l'indépendant. D’autre part Aristote a noté (cf. ici p. 254, 1) que la matière du Timée, le parlcipatif ou le réceptif est ce que, dans son son enseignement oral, Platon appelait Ze Grand et Petit. Voilà donc sur quoi travaille le divin Ouvrier du monde. Qu’on adopte ou non linterprétation symbolique de cette cosmogonie, interprétation défendue par Xénocrate, Crantor, etc., du moins le Démiurge, cette pensée organisatrice résidant sans doute en une âme, qui serait le lieu des Idées où il trouve son modèle, semble bien représenter le pouvoir causal et fécondant des réalités intelligibles. Avant qu’il se soit mis à l’œuvre, déjà pourtant la Nécessité brute, ou le pur mécanisme, a réalisé un certain triage dans le chaos mobile de la matière première. Les soubresauts qui incessamment la secouent ÿ produisent, dans la confusion des déterminations qu’elle revêt au”hasard, des séparations et des unions, comme entre les grains qu’on agite pêle-méle dans un van. Ainsi s’opèrent d’ellesmêmes les premières coïlocations des choses, par lesquelles se distinguent le feu et la terre, l’air et l’eau. C’est donc en réalité

sur une matière qui s’est donné mécaniquement un commencement d'organisation, que travaille le Démiurge, et cette matière seconde contribue à relier l’ordre parfait du monde des Idées à son image sensible. On y doit donc trouver la réalité intermédiaire des choses mathématiques; et, de fait, c’est géométriquement que se forment, dans la pure étendue, les premières déterminations physiques. En effet, si du moins on renonce à remonter plus haut (53 d), c’est-à-dire, semblet-il, jusqu'aux Figures idéales, les éléments (orouyeix) des choses ne sont pas ce que nous appelons ainsi. Les véritables éléments de tout corps, c’est-à-dire de tout solide, ne peuvent être que des surfaces, et notamment les plus simples des surfaces planes rectilignes. Ce sont donc des triangles rectangles, soit isoscèles, soit scalènes, ceux-ci comportant

une extrême variété et capables de se grouper en triangles équilatéraux. De la composition de ces triangles dans chaque

espèce résultent /es syllabes des choses, c’est-à-dire des polyèdres réguliers, dont chacun représente la molécule élémentaire d’un des corps premiers et détermine parsa figure les propriétés physiques de celui-ci : ainsi le feu est de tous le plus mobile et le plus pénétrant, parce qu’il est fait de tétraèdres réguliers ou pyramides, qui sont comme des pointes de flèche. Le corps de l'air, c’est l’octaèdre, deux pyramides à bases carrées, réunies par ces bases. Celui de Peau, c’est l’icosaèdre. La terre, d’où son défaut de mobilité, c’est le cube. Comme, d’autre part, c’est le seul solide qui soit fait d’isoscèles, il est le seul qui se mélange seulement et soit rebelle aux incessantes transformations des autres. Ceux-ci, par l'effet de leurs réactions et au moyen de déplacements de parties aisés à concevoir, produisent les combinaisons les plus variées, de composition homogène ou non, et de proportions variables. Au sujet du cinquième polyèdre régulier, le dodécaèdre, celui qui serapproche le plus de la sphère, Platon est très mystérieux: Dieu, dit-il, s’en est servi pour perndre le tableau de l’univers.

I n’appartient donc plus à l’ordre de la Nécessité, mais à celui de l’Intelligence. Le nombre de ses surfaces (des penagones) fait songer aux douze signes du zodiaque, qui sont comme /e décor du ciel : il constitue donc peut-être le corps dans lequel se meuvent les astres, l’éther (1) (52 d-55c).

En outre de sa fonction motrice, l’âme du monde a une fonction de connaissance, dont la liaison avec l’autre est bien faite pour déconcerter un esprit moderne. Ces cercles du Même et l'Autre, qui tout à heure figuraient l'équateur et lécliptique célestes, dans lesquels est inscrit le corps du monde, sont aussi ceux selon lesquels s’accomplissent les démarches de sa pensée. Or elles la mettent en rapport tantôt avec le sensible, c’est-à-dire avec l’essence qui se divise selon le devenir corporel, tantôt avec l’indivisibilité de l’intelligible. Dans chaque cas, elle juge, sous divers rapports ou «catégories», à quoi chaque objet de sa pensée est identique et de quoi il diffère ; elle opère des spécifications, aussi bien dans l’ordre des choses que dans celui des Idées. De la révolution tangente à l’indivisible naissent la pensée pure et la science; de l’autre, la sensation et l’opinion (37 a-c). C’est une conséquence de la nature intermédiaire de l'âme, qui unit deux modes de l’être grâce à sa constitution mathématique. C’en est une aussi de ce principe, maintes fois affirmé dans le 7#mée et mis en bonne lumière par Aristote, que ce qui connaît doit être semblable à ce qui est connu. En vertu de cette similitude, il semble que la perfection des rapports dans l’objet est corréjative d’une pareille perfection dans la connaissance. Par conséquent, si le monde, inclus dans l’âme cosmique et sa substance même, vient à se pervertir dans son mouvement, il doit en être de même pour sa fonction cognitive.

D'où la distinction (Lors X, 896 e sq.) d’une seconde âme du monde, qui est mauvaise et obéit à la dérarson, au lieu d’obéir à

(1) Cf. Rep. NII &29 bc et ÆEpinomis, 981 c.

la pensée. Maïs ce n’est pas, semble-t-il, l'œuvre distincte et coexistante d’un Démiurge méchant, d’une sorte de Satan : hypothèse explicitement exclue par le Politique (269 e sq.). C’est plutôt un second état de l’âme du monde, où elletombe quand, comme le dit encore le même dialogue (273 b), elle oublie Îles enseignements de celui qui Pa faite. Le mouvement en effet peut.exister sans l’âme, car il existe partout où il y a absence d’uniformité et d'équilibre (Tim., 5e); aussi n’y a-t-il pas besoin d’une âme pour expliquer le mouvement dans la nécessité brute ou la matière première. Le mouvement dont l’âme, en raison de sa diversité même, est le principe est le mouvement dirigé ou réglé. Mais la direction en peut être faussée et le bon ordre, altéré. Or, dans ce mouvement Platon a fait, avänt Aristote, d'importantes distinctions. D’une part il y a le mouvement spontané et naturel, qui semble bien être le mouvement circulaire et parfait, celui qui exclut le déplacement : de l’autre, le mouvement communiqué et dépendant. - Celui-ci

comprend sept espèces : la /ranslatton, soit par glissement sur | un axe unique, soit par rotation ; le choc d’un mobile contre une chose immobile et le changement de direction ; la composition des mouvements; l'accroissement et le décroissement purs et simples; la génération et la corruption, qui, aux deux précédents, ajoutent la-substitution d’une manière d’être nouvelle de la chose. Quant au mouvement spontané et vraiment premier, c’est celui qui est essence de l’âme universelle. Or, dans ce mouvement même, à côté de déterminations qui se prêtent docilement à l’autorité de la pensée : vouloir, réfléchir et prévoir, juger vrai ou faux, tout le domaine moyen du funds et de la 56Ëo, il y en a d’autres qui ressortissent à l'appétit et à la passiea : joie et peine, confiance et crainte, amour et haine (X, 892 a sqq.). C’est parce qu’elles existent, si bizarre que cela puisse paraître, dans l’âme du vivant cosmique, que celle-ci est capable de désobéir à la règle de la Pensée et, se laissant aller aux aventures de la Nécessité, de tomber en des dérè-

glements qui bouleversent le monde et y causent des catastrophes. S

Ainsi sont juxtaposés un mécanisme aveugle de la Nécessité et un dynamisme finaliste de la Pensée, le monde étant, normalement, la subordination du premier au second, du corps à une âme sage et bonne. On doit à présent suivre le développement de son devenir, dont seules les grandes lignes ont été tracées. Voulant compléter la ressemblance de son ouvrage avec le modèle éternel (37 c sqq.), le Démiurge conçoit un déroulement du devenir du monde dans une imäâge mobile de l'éternité indivise, image qui au contraire se laisse diviser et nombrer : c’est le temps. Le temps divisé, par opposition à la durée une, apparaît donc avec le monde ; si le monde devait jamais périr, ce temps finirait avec lui. Mais, pour mesurer le temps, les mouvements des astres sont les plus utiles nsiruments. Le Démiurge se propose donc de fabriquer des astres. Ceux-ci, on n’en peut douter (38 c, 40a, 41 a. Lors XII, 967 ab), ont une âme, avec sesdeux cercles de mouvement et de connaissance. Si Platon ne nous en explique pas la fabrication, ne serait-ce pas que ces âmes astrales sontencore l’âme universelle, mais individualisée par des corps parfaits P Voilà sans doute la seule pluralité qu’on puisse mettre en elle, parce que cette pluralité se laisse réduire à l’unité dela révolution de l’intellect, ou du ciel tout entier (X, 897 c, 898 cd). À ces âmes il donne des corps appropriés, ignés et sphériques. Dès lors, d’une part, la révolution uniforme du ciel des étoiles fixes sur le cercle du Méme(équateur),en s’accompagnant d’ailleurs d’une rotation propre de celles-ci sur leur axe, produit la succession des jours et des nuits, mesure universelle du temps ; de leur côté, les planètes, douées elles aussi peut-être d’une rotation axiale, accomplissent sur le cercle de l’Autre (écliptique) des révolutions variées, mesures secondaires du temps : années du soleil ou de chacune des autres planètes, Grande Année qui ramène ensemble toutes les pianètes à leur point de départ

Le

commun (1). Voilà les dieux des dieux (6eot 6e&v). Mais, en les engendrant, le Démiurge n’a encore produit l’image que d’une seule des espèces qui sont dans le Vivant-en-soi, son modèle. Prenant alors les astres pour démiurges auxiliaires, il leur explique ses décrels : si, en dépit de leur composition, ils doivent échapper à la mort, ce n’est pas, comme dansle livre X de la République, en raison de la bonté intrinsèque du mélange qui constitue leurs âmes, mais parce que la bonté de POuvrier qui les a faits ne peut vouloir la destruction de son chefd'œuvre. Pourtant, afin que le Tout soit réellement un tou, et que tous les degrés de l’être y soient représentés, il faut qu’il y ait des vivants mortels, mais il ne faut pas que le Démiurge coit l’auteur de leurs âmes, car elles seraient encore divines et il n’y-aurait pas de dégradation. Aussi en remet-il la fabrication à ses subalternes. Toutefois, comme il doit y avoir en elles quelque chose d’immortel, c’est-à-dire de divin et de dirigeant, il en fabrique lui-même la semence avec ce qui lui reste des éléments employés pour l’âme du monde ; mais il en fait le mélange avec moins d’exactitude. Il divise ce mélange en autant de portions qu’il y a d’astres, et confie aux dieux de ces astres le soin de loger dans des corps individuels appropriés une portion de cette substance psychique, après y avoir joint deux âmes mortelles, lune volitive et l’autre appétitive. Quand ce composé, étant l’œuvre de démiurges inférieurs, se sera dissous, la partie immortelle, enfin désindividualisée, sera rendue au réservoir sidéral originaire (4i a sqq.). On a ici l’esquisse d’une astrologie, dont d’autres indices ont déjà paru. Mais on y retrouve aussi la conception, dont la place est si grande dans la dernière philosophie de Platon, d’une dégradation progressive d’une forme plus élevée de l’Être, àtravers une longue série d’intermédiaires.

(i) C’est une question difficile et controversée (cf. XXIIT, 174 sqq. pour la négative, et, en sens contraire, XII, 347 sq.) de savoir si Platon, à la än de sa vie, a renoncé à l’hypothèse géocentrique et à l’immobilité de la terre.

Avant d’eavisager d’autres développements de cette. conception, il est nécessaire de s'arrêter sur l’aspect mécanique de la physique de Piaton. La Nécessité y conserve en effet un rôle autonome, même api ès le début del’action de lapensée démiurgique. Celle-ci ayant donné au monde la forme d’une sphère, le monde {end parnalure àseramasser sur lui-méme. M étreint donc les particules des corps premiers et les composés qu’elles ont formés. C'est un processus général de foulage, dont l'effet est de combler {es vides partout où il y en a ; il détermine, en relation avec le volume des molécules ou de leurs agrégats, un mouvement continuel de poussée, des réunions et des séparations, des pénétrations et des expulsions, des avances et des reculs, des montées et des descentes, etc. (58 a-c); bref, une immense variété d’actions et de réactions nécessaires, à l’aide desquelles Platon explique les transformations des: corps premiers, les qualités des choses parmi lesquelles, il faut le remarquer, sont comptées la pesanteur et la légèreté, qualités toutes relatives;enfin, aussi bien les sensations spéciales que les sentiments de plaisir et de peine. Mais le mécanisme de la nécessité peut en outre être mis au service des intentions du Démiurge ou de ses collaborateurs. L'opération par laquelle ceux-ci procèdent à la détermination des fonctions et à Pagencement des organes dans les corps des vivants mortels en fournirait surtout de significatifs exemples : nutrition, circulation, respiration, etc., sont expliquées dans le même esprit que des phénomènes purement physiques, comme l’action des ventouses ou l’aimantation, etc. La vieillesse et ia mort s’expliquent aussi par des actions mécaniques. De tels effets sont liés enfin à la collocation intentionnelle de chacune des âmes dans une partie convenable du corps, l’âme divine dans la tête, âme volitive dans la poitrine, au-dessus de l’âme appétitive-qui loge dans le ventre, le cou et le diaphragme servant d’isthme et de cloi:on entre elles. Ainsi, pour rendre compte de tout le devenir physique, le finalisme de Piaton ne cesse d’alléguer des mou

PLATON ; 279 Lex)

vements de l’étendue divisible dans les moments successifs du temps. Son mécanisme cependant est bien distinct de celui des Atomistes, d’abord parce qu’il le subordonne en principe à l’action d’une pensée providentielle, et toujours à l’action de la Forme, d’oùprovient toute détermination dans la matière première; en secondlieu, parce que ses premiers éléments ne sont pas des solides, mais des surfaces, c’est-à-dire deséléments géométriques plutôt que physiques; enfin, parce que, selon lui, le mouvement, bien loin d’avoir sa condition dans lexistence du vide, se fait au contraire dans le plein et de façon à éliminer tout vide physique (58 a sqq.). Il subsiste en effet, on doit le noter,un autre vide, qu’on pourrait appeler géométrique, celui sans lequel les surfaces constitutives des polyèdres primitifs viendraient s’aplatir les unes sur les autres.

Lorsqu'une parcelle de substance psychique se trouve unie à un corps mortel et pourvue de ses deux âmes inférieures, elle est ainsi plongée dans le mécanisme universel. L'apport tumultueux des données empiriques et le bouillonnement des ‘échangesnutritifs produisent en elle une agitation désordonnée, analogue à celle du réceptacle. Cest le stade de la sensation brute et de l'opinion déréglée : le cercle du Même est arrêté, celui de l'Autre tourne à contresens; la déraison est complète. Puis la pensée débrouille peu à peu ce chaos. Le sage est celui qui comprend, ainsi que le disaient jadis l’Apologie,ie Banquet oule Théétèle, que, en prenant soin de son âme; en s’immorialisant autant qu’il le peut, en imitani le divin modèle, ii sauvegardera son essence d'homme (par. ex. Tim., 42 e sqq., 89 d sqq.). Originairement, en effet, toute âme est une âme d'homme, et d'homme mâle. Ce qui lui fait perdre sa vertu première, c’est son indocilité à l'égard de son démon conducteur (90 a). Une nouvelle hiérarchie apparaît dans les étapes de la déchéance des âmes coupables : à chaque génération, celles qui ne se sont pas améliorées dans leur vie précédente prennent une forme corporelle inférieure, en relation avec la

nature de leurs fautes. Ainsi, tour à tour, elles habiteront des corps de femmes, puis d’autres animaux (76 d, 90 e sqq. : X, 903 d sqq.). Malgré quelques traits qui sentent .le sarcasme, cette eschatologie est aussi sérieuse ici qu'ailleurs.

Elle s’accorde très bien en effet, et avec les vues de Platon sur l’appropriation du corps à l’âme, et avec sa conception de notre liberté. Il n’a pas cessé de penser que nul n’est méchant de son plein gré. Mais il affirme qu’on le devient par l’effet du mauvais état du corps, par les vices de l’éducation ou de ia constitution politique (86 b sqq.). L’imputabilité de la faute ne disparaît pas pour cela, et surtout quand celle-ci procède d’une intention maligne (IX, 860 c sqq.). L’agent doit donc expier le désordre qu’il a causé; il est responsable de n’avoir pas obéi au règlement de la pensée, de ne pas s’être laissé déterminer par elle. Il l'aurait fait, s’il avait plus soigneusement, par l'hygiène et les exercices, préservé son corps des altérations qui, dans l’excès ou le défaut, constituent toujours une dérogation violente aux lois naturelles ; s’il avait mieux maintenu l’éguilibre dans lunion de l'esprit et du corps (81 e sqq.); s’ilne s'était, par paresse et par entêtement, complu dans un système d’éducation et de gouvernement où la raison n’a point de part. Il ne peut être coupable d’avoir « voulu» le mal: cela n’a pas de sens; mais il l’est de lui avoir donné, par négligence, permission de s'établir en lui. Il n’avait qu’à se laisser mener, marionnette divine, par le souple fil d’or qui, aux mains d’un dieu ou d’un philosophe, est fait pour manœuvrer d’autres attaches, dont la raideur est plus brutale (I, 644 d sqq.). L'erreur est toujours de s’imaginer qu’on est d'autant plus libre qu’on se détache davantage de l’ensemble dans lequel on a sa place (IV, 715 e sqq. ; X, 903 b sqq.). Or, dans l’ensemble, il y a plus de. biens que de maux (907 b,906 a). Nous n’avons pas le droit de nous plaindre de Dieu : il est bon, il n’a pas voulu le mal. Mais ilne pouvait pas ne pas le permettre, comme un défaut d’être ou un moindre bien; autrement son œuvre ne serait pas une

image, elle se confondrait avec le modèle. Dieu, disait déjà la République, est innocent du mal. Mais cette déclaration s’accompagnait alors d’un sentiment pessimiste d’inspiration ascé- FR tique, qui semble être au contraire complètement absent de lai théodicée du Timée et des Loïs (1). # à

Il est impossible d’entrer ici dans le détail de la physique ou de la physiologie de Platon. Mais les idées essentielles du Timée, auxquelles les Lois n’ajoutent le plus souvent qu'une formule plus vigoureuse ou bien une paraphrase, méritaient de retenir l’attention. La Scolastique latine les a connues de très bonne heure, surtout par la traduction et le commentaire de Chalcidius, et elles ont exercé une influence considérable sur sa pensée et par suite, indirectement, sur la pensée moderne. Au contraire, on peut être plus bref sur la partie politique des Lors, quel qu’en soit d’ailleurs l’intérêt tant au point de vue des idées qu’au point de vue de l’histoire.

L'idéal de la République y semble abandonné. Il n'y est

plus question, en effet, ni de l’éducation des philosophes, ni de leur gouvernement, qui rend les lois inutiles. Au contraire, comme dans le Politique, Platon proclame la nécessité de celles-ci, et il les établit jusque dans le plus minutieux détail, avec une recherche fréquente de exactitude mathématique. La division des classes, en rapport avec la division de Vâme, disparaît pour faire place à une classification encore tripartite, mais qui met d’un côté les citoyens et leurs esclaves, et de lPautre, les artisans avec les métèques, auxquels est réservé tout le commerce. La propriété n’est plus commune, mais elle est familiale, d’ailleurs inaliénable et indivisible : autant de lots que de familles, et le nombre de celles-ci est fixé à 5040, parce que les douze premiers nombres, sauf 11, divisent exactement celui-là. Des produits du sol, deux parts sont attribuées à ceux qui le cultivent ; le reste seulement est

(1) Pour de plus abondantes références, surtout aux Lois, cf. CXXII, 81-88.

mis dans le commerce. Il n'y a plus de guerriers, maïs une armée nationale. Si les mariages et la natalité sont encore rigoureusement réglementés, du moins ce n’est plus dans le même esprit. De même, enfin, pour l’éducation commune de Ia jeunesse. Et cependant, en instituant cet État agricole sur les bases de législations, retardataires comme celle de Lycurgue, ou périmées comme l'ancien droit d'Athènes, Platon est loin d’avoir renoncé à son ancien idéal, celui que l’Église catholique devait adapter à ses besoins : la cé première, c’est celle qui n’a proprement qu’un seul corps et une seule âme, le modèle quasi éternel, dont la cité seconde, celle des Lois, ne peut être qu’une image (V, 739 b sqq.). Sa législation n’est qu’un pis-aller ; car, ainsi que le disait aussi le Polrkique, la science est supérieure à toutes les lois et à tous les arrangements (IX, 875 c sqq.). C’est justement parce qu’il a foi en cet idéal, dont il rappelle encore quelques traits à la fin de Pouvrage, que Platon fait effort pour le faire passer dans la réalité, et qu’il se résignera encore à en tenter, s’il le faut par la suite, une {roisième adaptation (739 c) ; c’est pour cela que, par des exposés de motifs, il veut que ses lois parlent encore aux hommes le langage de la pensée. Il paraît toujours attendre d’une autorité absolue, ici celle d’un tyran paré de toutes les vertus (IV, 709 4 sqq.), le coup d’État nécessaire à la réforme, ou à une transition vers son terme. L’échec et la mort de Dion Pont désabusé : à la monarchie du Ror, il associe maintenant le principe démocratique du tirage au sort, cherchant à concilier la liberté avec l’autorité. Un équilibre des pouvoirs et

-__ toute une hiérarchie de Conseils compenseront d’autre part ce

qu’il attendait du Savant, l'assistant du Ror. Au surplus, par une discipline rigoureusement réglée, par des pénalités terribles qui étranglent tout péril de novation et toute indépendance de pensée, il espère réaliser, sous la souveraineté de la loi, lunité naturelle qui reste l’objet final de ses aspirations. Fnfin, en liant aussi étroitement qu’il l’a fait la loi à la reli-

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gion, il ne satisfait pas seulement sa croyance profonde à l’uni. versalité de l’ordre divin, il veut donner à la contrainte de la loi un surcroît d'efficacité, lautorité propre d’une chose sacrée.

Ce long chapitre est très loin de suffire à donner une juste idée de la puissance et de la richesse de la pensée de Platon. C’est un bonheur de n’avoir presque rien perdu d’une œuvre où se manifestent avec tant d’abondance et d’éclat les qualités. ordinaires du génie grec, à la fois hardi et mesuré, intuitif et raisonneur, mystique et positif, artiste et géomètre. A la vérité, seul le contact direct de cette œuvre peut donner à plein ce sentiment, sans risquer de le raidir et de le figer. Mais, abstraction faite de Part incomparable qui s’y déploie, l’historien des idées philosophiques y trouve encore débrouillés, préparés et fixés dans leur forme pour la spéculation future, quelques-uns des plus grands problèmes de la pensée. L’influence de Platon a été immense, et moins extérieure que celle d’Aristote, parce que la forme de ses écrits ne se prêtait pas

aussi bien à l’action de l’autorité littérale ; les semences vivantes qu’ils déposaient dans l’esprit de ceux qui les méditaient ont produit en effet, selon le terrain, des fruits assez différents, et peu de doctrines, aussi bien connues, ont donné lieu à des interprétations plus divergentes. D’autre part, il semble qu’on voie se croiser en sa réflexion toutes les tendances quis’étaient fait jour dans la philosophie antérieure : le mécanisme géométrique de l’école d’Abdère et le dynamisme téléologique avorté d’Anaxagore, le mobilisme pluraliste d’Héraclite et Vimmobilisme moniste des Éléates, le formalisme mathématique des Pythagoriciens et le formalisme conceptualiste de Socrate. Toujours il cherche le point de vue supérieur qui lui permettra de dominer les contraires et de les harmoniser en réduisant les oppositions factices. En même temps qu’elle compose des tendances philosophiques ou des conceptions de la vie, comme lascétisme intellectualiste et l'aspiration au

bonheur, eette réflexion met enfin puissamment sa marque sur les techniques spéciales, scientifiques ou non, et notamment sur la rhétorique et la poésie, sur la médecine et sur la politique. Ainsi se justifient les développements qu’a paru mériter l’étude de la pensée platonicienne.

DeuxièMe ParTiEe. — L'ANCIENNE ACADÈMIE

Quand Platon mourut, le rayonnement et la prospérité de l'Académie étaient déjà très grands. Peut-être même cette action dépassait-elle le domaine spéculatif. Plusieurs cités en effet avaient, dit-on, demandé à des membres de l’école une réforme de leurs lois, et il existait en Troade de petits États platoniciens. Quant à l’enseignement, il était extrêmement varié. Aussi Platon avait-il auprès de lui tout un collège de maîtres, chargés des disciplines spéciales. Aristote fut un de ceux-là, et aussi Philippe d’Oponte, Hermodore qui avait écrit sur la doctrine de son maître un livre dont il reste quelques ffagments, Hestiée.de. désinthe, Ménédème de Pyrrha, etc.; d’autres enfin, les:

parler. | Eudoxe de. Ci e, pa “jeune que Platon d’une vingtaine d années, était déjà chef d’une Cyzique quand il entra dans l'Académie; il la quitta, mais Fi prouve que ce soit à la suite de dissentiments dogmatiques avec le Maître. Mathématicien, ilétudie la théorie dé &s proportions et invente la célèbre méthode d’exhaustion, Car ; se application, de la dichotomie zénonienne, et qui consis ait, sans recourir à la notion

d’infini, à rapprocher autant qu’on veut l’une de l’autre deux grandeurs inégales par « épuisement » de leur différence.Mais son système astronomique, dont la fortune fut éclatante, et auquel le poème d’Aratus, es Phénomènes, donna une prodigieuse diffusion, a assuré à Eudoxe une renommée plus grande

res, dont on va maintenant

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