LES ÉCRITS
Il y a, à quelques variantes près, dans la Géographie de Strabon et dans Plutarque (Sylla), une histoire des écrits d’Aristote. En mourant, Théophraste avait, dit-on, légué sa bibliothèque, où les manuscrits d’Aristote se trouvaient avec les siens, à son condisciple Nélée, dont le père, le platonicien Coriscus, ami d’Aristote, avait été le chef du cercle platonicien de Scepsis en Troade. Or, quand Nélée fut mort, les princes
attalides de Pergame cherchant de tous côtés des livres pour leur bibliothèque, ses héritiers, jaloux de leur trésor, voulurent le mettre à ’abriet eurentlimprudencedele cacher précipitamment dans une cave. Aussi les manuscrits étaient-ils, sans parler de leur désordre, très abîmés, quand, cent ans au moins plus tard, ils furent vendus à un certain Apellicon de Téos, capitaine à la solde de Mithridate, bibliophile fervent et, en outre, commerçant avisé. Il se hâta en effet d’en faire exécuter des copies, c’est-à-dire une édition, mais sans apporter à la
restauration des passages altérés les soins indispensables.
Cependant, la librairie d’Apellicon ayant été enlevée par Sylla au cours de la première guerre contre Mithridate (87-84) et transportée à Rome, le travail fut repris par le grammairien Tyrannion, que Lucullus y avait amené en 66 et qui, en 57, était chez Cicéron comme précepteur et bibliothécaire. Mais cette fois encore le résultat fut médiocre, et c’est seulement un peu plus tard que le onzième scolarque du Lycée après Aristote, Andronicus de Rhodes, donna enfin au public savant une édition correcte, accompagnée de fables et d’un livré où il expliquait sa méthode.
Cette histoire semble bien pourtant n’être, pour une bonne part, qu’un roman, ou plutôt une réclame d’éditeur, qui cherche à faire croire que, jusqu’à lui, Aristote est resté pour ainsi dire inconnu. Î[l est très probable, en effet, qu'Andronicus est luimême la source de la tradition. Mais comment admettre qu’il n’y eût pas dans la bibliothèque du Lycée, à la disposition des élèves, des copies d’Aristote, qu’il n’y en eût pas dans les filiales du Lycée, et par exemple à Rhodes dans l’école d’Eudème ? Bien plus, une autre tradition donne à penser que la bibliothèque d'Alexandrie n’en était pas dépourvue, d’autant que le conseiller de Ptolémée Philadelphe fut, lors de la iondation, le célèbre Démétrius de Phalère, jadis haut protecteur de l’école. Ce que le roman peut néanmoins contenir de vérité, c’est que, en dehors des écoles et à l'exception des érudits, le
public cultivé, autant faute de curiosité spéculative que d'in-
struments d'étude aisément accessibles, avait fini par ne plus
guère connaître directement d’Aristote que certains écrits,
ceux dont Cicéron par exemple loue léloquence et le style
élégant, c’est-à-dire ceux-là mêmes que nous ignorons totalement aujourd’hui.
Or il résulte des propres déclarations d’Aristote que, en dehors bien entendu des écrits qui étaient de simples notes (écrits kypomnématiques) destinées à l'usage personnel, il y avait, dans les compositions proprement dites, deux parts. L'une était celle des écrits donnés au public, qui sont dans le domaine commun eten cireulation (éxôsdémevor, ëv xouw&, Tà éyxbxliæ) ; ils ne sont pas exofériques par cela même, mais en tant que la forme qui leur convient spécialement, non toutefois exclusivement, est plus «extérieure» que démonstrative, plus dialectique que scientifique (1). L'autre comprenait les écrits philosophiques (oi xarà prhosoplav Aéyor), c’est-à-dire scientifiques, les « leçons » destinées à un « auditoire » d'élèves, et qu’on appelait, pour cette raison, écrits acroamaliques : ainsi quauxi axpéæac signifie Leçons sur la nature. C’étaient les cours ou éraveux (uéäodo, rpayuateim) de lPécole : cours rédigés, comme semblent le prouver les renvois fréquents de l’un à l’autre, et parfois à un cours qui n’a pas encore été donné ou qui se rapporte à un moment ultérieur du programme des études (2) ; cours dont les élèves devaient posséder des copies à leur usage, publiés par conséquent au-dedans de leur cercle et, en ce sens précis, ésolériques.
Ce sont ces derniers qui, par une singulière fortune, sont seuls, et encore en partie, parvenus jusqu’à nous; de sorte que, pour Aristote, notre situation est linverse de ce qu’elle était pour Platon : de celui-ci nous ne connaissons que les écrits
(1) H. Drecs, Ueber die exoterischen Reden d. Ar. (Abhdl. d. Berl. Akad., XIX, 1883).
(2) Cf. BoniTz, /nd. arist. art. ’Aprototénge
littéraires, de celui-là, que l’enseignement. D’après une bonne tradition, son œuvre entière comprenait mille livres,ouvrages ou divisions d'ouvrages. Or nous n’en possédons, tout compte fait, que cent soixante-deux, dont il faut encore défalquer les apocryphes. Enfin, on n’en trouve que cinq cents au plus sur les trois catalogues qui nous ont été conservés (1). Le plus complet, sur lequel nous trouvons presque tout le contenu de notre collection, et qui paraît être un débris des fables d’Andronicus, c’est celui que deux auteurs arabes du xime siècle rapportent à un certain Ptolémée, probablement un péripatéticien postérieur à notre ère. Quant aux deux autres, celui de Diogène Laërce et de l'Anonyme de Ménage, ils semblent, pour la partie qui leur est commune, provenir du péripatéticien Hermippe, et il n’est pas impossible que celui-ci, élève de Callimaque, ait transcrit le catalogue de la bibliothèque d'Alexandrie. Or, dans cette partie, il n’y a guère que dix à quinze de nos livres, et encore parfois sous des désignations confuses et avec d’autres divisions que les nôtres. Mais le second a tiré de POnomatologue d'Hésychius de Milet, croiton, deux appendices, l’un qui complète ou rectifie la liste qui précède, Pautre, beaucoup plus court, qui signale des apocryphes. |
En comparant notre collection avec ces catalogues, on s’aperçoit que les pertes concernent, très fâcheusement, tous les écrits qui ont précédé le temps où Aristote est devenu chef d'école, ceux qui lui ont valu sa réputation de bon écrivain. Îl appartenait alors à l’Académie, et il n’est pas étonnant que beaucoup d’entre eux aient été des dialogues. Mais ces dialogues ne ressemblaient pas à ceux de Platon : c’étaient moins, semble-t-il, delibres entretiens que des expositions oratoires où, après un prologue dialogué, un des personnages développait la pensée de auteur. Le platonisme d’Aristote s’y révélait assez
(1) Publiés par Val. RosE en tête des Fragments.
indépendant, comme on en peut juger par les fragments du plus célèbre, Eudème (de Chypre) ou De l’âme, une réplique du Phédon, ou, mieux encore, par ceux du dialogue Sur {a philosophie, en trois parties. A cette même période appartiennent aussi sans doute quelques-uns des exposés platoniciens dont on a déjà parlé (p. 253), ceux du moins qui se rapportaient spécialement à l’enseignement oral.
Ainsi donc notre Aristote est, avant tout, celui des livres acroamatiques. Certes nous en avons perdu beaucoup, mais principalement parmi les écrits documentaires, de caractère hypomnématique souvent, qui en étaient la substructure, ou parmi les traités techniques. Cependant, dans l’ensemble, nous avons gardé le plus important. Puisque ce sont des « leçons », il sera naturel de les mentionner, non maintenant, maïs avec ce dont ils traitent dans l’encyclopédie du savoir. C’est en effet une ambition commune aux grandes écoles philosophiques de ce temps, d'enseigner la science totale : PAcadémie et le Lycée sont des «universités » ; si ce fait est rendu sensible par œuvre du seul Aristote, la cause n’en est pas dans une autre conception de la fonction de Pécole philosophique, mais dans une orientation différente de Pactivité de Pécrivain. On doit en outre noter dès à présent trois points importants. D’abord, en sa qualité de scolarque, Aristote paraît avoir solidement organisé le travail de ses collaborateurs : ainsi on voit par une inscription de Delphes que Callisthène avait coopéré à la Chronologie des vainqueurs pythiques. Par suite, bien des études de détail dans ce que nous lisons sous le nom d’Aristote peuvent avoir été seulement mises en œuvre par lui. Bien plus, comme les cours et iravaux de l’école en sont le bien commun, les maîtres ne se feront pas non plus scrupule, après la mort d’Aristote, d'employer ses écrits au mieux des besoins de Penseignement, en les remaniant, en les complétant, en rassemblant des leçons sur un même sujet par les morceaux de liaison nécessaires, parfois même en ajoutant à de telles collections
quelque écrit de l’un d’entre eux. Enfin, sans parler de la: tentation, séduisante pour les éditeurs, d’insérer des renvois à telle partie, antérieure ou postérieure, de lencyclopédie, le caractère systématique de l’œuvre que nous possédons sous le nom d’Aristote fait douter qu’il soit très utile, comme c’était le cas pour Platon, de déterminer chronologiquement Pévolution de la pensée.