LA DOCTRINE
1. LE PROGRAMME DES ÉTUDES. — Quoi qu’on puisse penser de la valeur propre de la division aristotélicienne des sciences, il semble pourtant qu’elle représente un plan d’études en trois cycles, dont les deux premiers constituent Péducation libérale du citoyen, et le dernier, la formation du. savant. Les sciences sont en effet, ou bien poéfiques, connaissance de l’art selon les règles duquel une œuvre est faite (rois); ou bien pratiques, quand elles envisagent en elle-même laclvité (noûËx) de l'agent, indépendamment de son résultat extérieur; ou enfin théoréliques, si leur objet est le savoir pour le savoir, ia recherche purement spéculative du vrai (8ewpia). Celles-ci sont les plus nobles ; elles sont les seules d’ailleurs qu’Aristote se soit appliqué à classer méthodiquement, en allant de ce qui est le plus abstrait à ce qui est ontologiquement le plus réel : d’abord les mathématiques, qui considèrent les nombres, les figures et les mouvements à part de leurs sujets, quoiqu’ils n’en soient pas réellement séparés ; la physique, qui leur rend la réalité et, plus spécialement, rattache le mouvement à ce qui en est le principe interne, la nature(pAysts) ;enfin la Zhéologre, dont lobjet est l’Être en tant qu'être, à part de conditions qui ne sont que particulières et contingentes, et l’être le plus rée!i, séparé et immobile, ou Dieu. Elle s’appelle aussi philosophie première, la physique étant la phrlosophie seconde, et les
De ARISTOTE ? 295 mathématiques, encore une philosophie : on a donc là toute la spéculation, aux trois degrés d’une même hiérarchie (1).
La logique, on le voit, n’a pas de place dans cette classification. Elle n’est pas en effet une science, mais l’instrument de la science (organon), ainsi que de bonne heure on l’a dit dans école. L'étude de cet instrument et de ses modes d’emploi ne peut donc constituer qu’une introduction générale à l’enseignement. Sans doute n’était-elle pas, dans lintégralité de ses développements, dispensée à tous les élèves. Mais ceux qui n’en recevaient qu’une partie apprenaient au moins, dans la sphère restreinte de leur culture, les divers moyens généraux, légitimes ou non, de produire la vraisemblance, soit dans la poésie, soit dans léloquence : ils apprenaïient un art de ces arts. Cet art, la dialectique, appartient donc aux sciences poétiques, non à la logique. Cependant, comme le traité qui lui est consacré fait partie du corps traditionnel des écrits logiques d'Aristote, l'Orsganon, il est sans inconvénient, cette réserve faite, d’en joindre l’étude à celle de la logique.
2. Locique. — Les conditions les plus générales de la pensée sont étudiées dans les Catégories, dont les cinq derniers chapitres (10-15), désignés ordinairement par le titre Pos-prédicaments, sont une addition très ancienne à Pœuvre originale. L’Æermènetia traite de l’énonciation de la pensée dans la proposition (De éinterpretatione); peut-être remaniée par endroits, elle est d’uneauthenticité certaine, saufen son chapitre 14 et dernier. L'objet des Analytiques ou résolutions, c’est d’exposer la méthode suivant laquelle une proposition donnée, ou un ensemble donné de propositions, peuvent être réduits à leurs causes, aux éléments qui en sont la justification nécessaire. Les Premiers traitent du syllogisme, les Seconds, de la démonstration, respectivement en deux livres. Enfin, tout à fait distincts de cet ensemble, les T'opiques, dont le IX® et
(1) Melaph., E, 1 = K7; Phys., 1, 2 ; Eih. Nic., NI, 35
dernier livre est ordinairement appelé Ré/utation des arguments sophistiques (Sophistarum elenchi), exposent une méthode d’argumentation simplement probable. Il est très difficile de dire si c’est au groupe des écrits logiques que doivent être rapportés quelques petits traités perdus, dont plusieurs sont cités dans les traités conservés : Le choïx des contraires, Des opposés, De la négation, recueils de divisions ou de définitions, etc.
La méthode de la science était pour Platon la dialectique. Ambition excessive, proteste Aristote : la dialectique n’est rien de plus que la théorie dont la rhétorique est l’application politique : une méthode pour découvrir, sur un problème en discussion, des raisonnements dont les prémisses, simples opinions, sont seulement plausibles, et de façon à répondre, sans se contredire, oui ou non à la questen débattue. Le dialogue y est donc impliqué, même s’il n’en est pas l'expression. Elle s'appelle encore fopique, car elle détermine et groupe les lieux (rerot) qui sont l'élément commun, où se rencontrent des rarsonnements oratorres portant sur différents sujets. Détournée de sa fin légitime, elle donne lieu à la sophistiqne et à l’érisiique; les raisonnements captieux ou sophismes de celle-ci serontminutieusement classéset leurs artifices mis en évidence. Mais d'autre part, son usage normal comporte une triple fonction. Elle est une gymnastique pour l'esprit. Elle est une enquéte, ou une épreuve que l’incompétent lui-même peut faire subir à celui qui prétend posséder la science : réplique manifeste de l’examen socratique. Enfin, à défaut d’une connaissance scientifique de l’objet, elle sert à découvrir, et encore par une épreuve, mais dont cette fois l’objet sera les opinions communes ou professées par les doctes, les principes premiers de la science qui traite philosophiquement, ou scientifiquement, de cet objet. Une science en effet ne peut prouver directement ses propres principes. Le seul moyen de lui ouvrir et déblayer la voie est donc une réfutation des probabilités
illusoires. Ainsi, le recueil et l'examen préalables des conflits équilibrés de conceptions plus ou moins raisonnées, d’où résulte une di/ficulié ou question (äropix), préparent l'esprit à apercevoir intuitivement les principes d’une science véritable de l’objet en question (1).
Par l’emploi de ce procédé dialectique à la base de lédification des sciences (ainsi dans le livre I de la Physique où du Traité de l’âme, dans les livres À, B [I, ITI] de la Métaphy-
sique), Aristote a été l’initiateur de l’histoire de la philosophie...
ÏL sy était préparé par quantité de petites études particulières, que mentionnent nos catalogues, sur les Pythagoriciens, sur Alcméon, sur Xénophane, Parménide, Mélissus, Gorgias (dont Vapocryphe De Melisso, Xenophane ei Gorgia peut avoir gardé quelque chose), sur Démocrite, sur Speusippe et Xénocrate, sans parler des livres sur Platon, ou des extraits de la République, du Timée et des Lois. Sa précieuse doxographie, systématique d’ailleurs et non proprement historique, est cependant trop visiblement orientée vers l’établissement de sa propre doctrine, pour n’être pas parfois un exposé tendancieux de celles de ses prédécesseurs, soit qu'il les sollicite à lui, soit que, par un inconscient parti pris, il les. diminue ou même les travestisse.
Mais ce n’est pas la probabilité de Popinion qui est l’objet du savoir; c’est le vrai. Il se fonde donc sur la démonstration (nai) et est la source d’une conviction, qui ne se laisse pas détourner de sa certitude par des arguments de simple vraisemblance. Or la théorie de la démonstration est l’aboutisse-
ment de l'Analyiique. S1 celle-ci fixe à la rhétorique et à la
dialectique les limites de leur domaine, c’est justement parce qu’elle analyse les conditions d’une connaissance démonstrative. L’objet propre de la logique est donc d'étudier les facteurs de la démonstration : termes, propositions et syllogismes. |
(1) Top., I, ün.; 2 4,101838; VI, 6, 145? 17, Rheï. II, 26, 1403218, RUE
Les fermes (ëoo:) sont les éléments, prédicat (xarnyopoimevoy) et sujet (üroxeiuevov), auxquels se réduit la proposition par la dissolution de leur liaison : c’est donc ce qui est pensé et énoncé en dehors d'une liaison (äveu cuuxkoxäs). De plus, ils ne sont pas rien que des mots; car le langage a quelque chose de conventionnel et d’extérieur à la pensée, et, à côté des synonymes, il comporte des homonymes, mots identiques pour des notions distinctes. Or ces objets isolés de la pensée (vofuara) peuvent être envisagés à plusieurs points de vue, appelés
par Aristote catégortes. Au sens premier, c’est ce qui peut en
Le
quelque sorte être dénoncé du sujet (xarnyossiv, accuser), ou l’acte de cette «imputation » ou la signification qui en résulte. En un sens plus restreint, les catégories deviennent spécialement tout ce qu’on peut dire de l'être, les figures de l’attribution, tous /es genres possibles, premiers et irréductibles, de l'être; ce que, après Boëèce, on a nommé les prédicaments. Sans chercher à les déduire, Aristote en dresse empiriquement la liste par une méthode d'analyse grammaticale. Il y a, dans la liste la plus complète, dix sens possibles de l'attribution : substance ou essence, homme, cheval; quantité, long de deux coudées; qualité, ee grammairien; relairf à, double, moitié, plus grand; le quelque part, sur la place, au Lycée; le quand, hier, jadis; l'attitude, couché, assis; la possession, ayant ses chaussures, son armure; l’action et la passion, couper, être coupé. Chacune de ces dénominations a son sens en ellemême, et aussi, puisqu’elles sont en dehors de toute liaison, à part de toute affirmation, donc sans comporter ni vrai ni faux. Ainsi, les calégories sont les divers genres d’idées simples, immédiates et premières, les cadres, non SGRIeRSQUE de la pensée, mais du réel (1).
C’est en effet à égard d’un sujet réel, qu’elles représenten{ toutes les formes possibles de l'attribution. Ce sujet réel
(1) C£. surtout Caï., 1,2 in., 4 ; Herm., 1 ir.et 2 in.; An. pr., 1, 1, 24b és
s'appelle substance, tout comme l'essence. Mais, tandis que Vessence n’est que substance seconde, la substance, en tant qu’existence individuelle et concrète, est première. Celle-ci ne peut étre que sujet, jamais attribut, sinon par un renversement anormal; celle-là, normalement, est attribut : cefie chose-cr (xôde), objet de mon intuition présente, est Zelle chose (réde t, rotévèe), elle est d’une certaine espèce et d’un certain genre. Espèces et genres sont donc des substances secondes, qui « qualifient », mais dans son essence, la substance première, Au reste, l’essence peut être imaginaire, comme le bouc-cerf, sans être fausse; elle l’est seulement quand on veut la mettre en liaison, comme attribut, avec un sujet réel (1). Enfin, le concept d’une qualification, quelle qu’elle soit, n’est simple absolument que si on envisage comme un genre dernier, ou une catégorie au sens étroit. Mais le concept d’une certaine essence, d’une certaine qualité ou quantité, etc., peut devenir objet d’analyse. Au concept, cadre réel mais vide, se substitue ainsi le concept, contenu de ce cadre.
Analyser le contenu d’un ferme, envisagé comme composé, et le « déterminer », voilà objet de la définition (beusuée). La définition d’un concept imaginaire est une simple définition de notion ou de mot. Mais la définition instructive doit renseigner, à la fois sur la nature du concept de la chose, et sur sa réalité. Ainsi apparaissent deux éléments très importants de la réalité du concept : l’un, relativement indéterminé, le genre, ce de quor peut être faite cette réalité, ou sa matière (5\n), matière logique ou intelligible, ce que l'essence est en général et dans son fond (rè r{ or); l’autre, qui y introduit une démarcation, la différence spécificatrice (Biapooà sidorotés), détermination, propriété ou forme (sdos), ce qu’il a été donné à chaque chose d'être (xd rlñv sive ëxdorw). Toutefois, la différence impliquant le genre dont elle est la différence, à lui seul ce second élément
(1) WaiTz, Org. I, 288 et BONITZ, nd. ar., 495 40 sqq,
est l’ensemble hiérarchique des caractères, ce que ies Scolastiques ont appelé la « quiddité », et, à cetitre, ilest vraiment le concept, le \éYoc, de la chose. Mais, tandis que celle-ci est en fait une réalité naturelle concrète ou par composition, le conceptetses éléments sont par absiraciion, de sorte que, tel le cas des n'tions mathématiques, ce qui west pas séparé est traité comme séparé. Cette façon, abstraite ow formelle, de décomposer la réalité, pour la définir, dans ce qu’elle a dintelligible, soit matière, soit forme, s’accorde pleinement avec le point de vue de P Analytique (1).
Ce qui est ainsi séparable ou séparé par abstraction, maïs non réellement, est antérieur logiquement, maïs non chronologlquement, ni dans la nalure des choses. C’est l’universel (rè xa0ékou), et ‘erreur de Platon est d’avoir confondu, à son sujet, la première et la dernière sorte d’antériorité. En outre, on doit distinguer plusieurs sortes d’universel. D’une part, Puniversalité du genre ne doiït pas être confondue avec celle de l’'analogie et qui résulte d’une simple ressemblance de rapport : unité « homme », par exemple, avec celle qui rassemble sous l’idée du rétablissement de la santé toutes les différentes choses qu’on appelle indistinctement « médicales ». D’autre part, il y a l’universel qui est seulement l’attribut collectif de la fotalité des individus énumérés dans une classe; et celui qui, en outre, appartient par sor (xaf” aëré), ou nécessairement, à un individu quelconque, même présentement inconnu, de cette chasse. Or seul ce dernier universel appartient au concept; c’est lui qui donne lieu aux déterminations du genre et, en y joïgnant la différence, de l'espèce. Encore y faut-il pourtant cette condition : qu’il ne soit pas une de ces propriétés, essentielles sans doute, maïs dont le raisonnement seul peut montrer qu’elle survient à l'essence (ouufeBnxé ou n&ôos xa8” «ôré), comme, pour le triangle, Pégatité de la somme des angles à deux droits.
(1) C£. opp. citt., II, 399-401, 346.sq. et, 787a 12,19,
Quant à l'accident au sens strict (ouuBeBnxés) et au propre (xd {d1ov), à plus forte raison ces universaux sont-ils exclus de la constitution du concept : il n'appartient nécessairement à Pessence de Phomme, ni d’être blanc, ni d’être grammairien, quoique ce dernier attribut ne convienne pourtant qu'à un homme.Ainsi Aristote est plus attentif à la nécessité de l'essence qu’à sa généralité, et, de ce point de vue tout au moins, à sa (53 compréhension » qu’à son « extension ». Voilà pourquoi les ” notions les plus générales de toutes, comme l’Un «et lÊtre de Platon, me sont pas à ses yeux des cafégories : vides de tout contenu, attributs possibles de toute notion, ce ne sont plus des genres de l'attribution, ni, par conséquent, des genres de l'être. Or le terme de PAnalytique, c’est au contraire ce qui a. un contenu nécessaire et réellement, sinon logiquement, indissoluble, ou le concept, «etaussi ce qui, ayant encore un contenu, est pourtant absolument simple, ou les ca/égories (1).
Avec les diverses sortes d’oppositions qui peuvent se présenter entre les termes, on passe naturellement du point de vue abstrait de leur isolement à la considération de deur:solidarité. La distinction du vrai.et du faux apparaît ici: la relation de la logique à l’ontologie se resserre encore davantage.
Les opposés (ävrixsiuevæ) qui le sont le plus manifestement sont les contraires (évavrla), les teumes les plus opposés dars un même genre : ainsi, pour prendre les exemples que nous offre l'expérience, haut et bas dans la position, point de départ et d’arrivée dans le mouvement, lourd et léger dans la pesanteur, chaud et froid.dans la température, blanc et noir dans la couleur, etc. Entre ces extrêmes il peut y avoir toutefois des termes moyens, ainsitièdeougris. Certains contraires, ilest vrai, n’en admettent pas : un nombre par exemple est toujours, ou pair, ou impair. Mais, même dans le cas où il existe des intermédiaires, il arrive que nécessairement l’un des «extrêmes soit
(1) An. post. I, 4, 734 28 594. ; Metaph. , A 30s.fin. ; Top., I, ua 1020 4 sq, 18 8qb,
inhérent à quelque sujet déterminé : le feu et la neige sont toujours, l’un, chaud, l’autre, blanche. Au reste, les choses ellesmêmes, leurs actions et leurs privations, donnent lieu à des contrariétés dérivées, par le fait qu’il y a contrariété entre leurs propriétés naturelles ou entre les effets naturels de leurs actions et de leurs privations. Enfin, la contrariété subsistant dans quelque sens que s’opère le changement, c’est une opposition réversible (1).
Une autre opposition, toute proche à beaucoup d’égards, est celle de la privation à la possession : un sujet déterminé Possède une certaine manière d’être (ë£w, en latin habilus; d’où, en français, habitude avec ce sens technique), ou bien il en est privé (orépnoiç). Tantôt cette manière d’être appartient au genre lui-même, comme la vue à l’animal, et c’est une espèce particulière qu’atteint la privation, ainsi la taupe. Tantôt c’est, plus précisément, lindividu qui est privé d’une manière d’être naturelle à son espèce, et dans le temps même ou dans les conditions, où naturellement il devrait la posséder : la cécité s’oppose en ce sens à la vue (2). Ce n’est donc encore, semblerait-il, que la contrariété, mais envisagée dans tel sujet et pat rapport à telles conditions.
À mesure que la tendance logique conduit Aristote vers des formes plus générales de l'opposition privation-possession, on voit celle-ci se rapprocher d’une certaine sorte de contrariété, dont il a eu d’ailieurs le mérite de reconnaître la spécificité entre toutes les oppositions. La contradiction (évripaoic) est en effet, selon lui, cette limitation de la contrariété, qui, comme Pavait déjà bien vu Platon (Rep. IV, 436 b- 437 a), exclu! totalement l’un des deux opposés d’un méme sujet, individu ou genre, au moins sous le méme rapport et simulianément. De tous les principes, celui-là est le plus fondamental et le principe de tous les jugements les plus généraux. Ii fonde en effet
(1) Cal., 6, 6317; 10, 116 83 sqq, Melaph., 1 4 in. ; À 10, jusqu’à 1018 38, (2) Cal., 10, 12a 26-13a 37 ; À 22 déb.
le discours logique, en opposant radicalement le vrai au faux et Paffirmation à la négation, et cela notamment parce qu’il repousse ces milieux que lexpérience obligeait parfois d'admettre entre les contraires (1). .
Vient enfin l’opposition des relatifs (rà moëç 1) : chacun des deux termes est par rapport à l’autre, et a toute sa nature dans cette corrélation même. Ou bien ils enveloppent leur corrélatif : le double, la moitié, ou l'inverse ; telle aptitude déterminée, l’activité correspondante, et réciproquement. Ou bien, la corrélation n’étant pas réversible, l’un des termes dépend de l'autre, mais non inversement : ainsi la relation de Pantérieur.et du postérieur. Dans les deux cas, les termes de lPopposition sont indissolublement liés (2).
Mais ne l’étaient-ils pas déjà dans le cas de la contrariété P C’est ce que dit la célèbre formule : La science des contraires esiune ei la méme. Au fond, la série hiérarchique des oppositions marque un progrès de lopposition de relation vers des déterminations de plus en plus négatives. Si abstraite et si simplifiée que soit la dernière, la contradiction, elle n'exclut pas pourtant encore, il est important de le noter, toute considération du réel. En effet, dès qu’on n’a plus affaire, ni au nécessaire éternel, ni au réel actuel et donné, mais au fuiur contingent, qui n’est ni lun ni Vautre, alors s'éteint la fonction déterminante du principe de contradiction : c’est « indéterminément » qu’il est ou vrai, ou faux que dernain il y aura bataïlle navale (3). À fortrort en est-il ainsi des oppositions moins abstraites. Ainsi, par exemple, en passant de la table des ca/égories, où on les avait déjà rencontrées, à la table des oppositions, la relation et la possession concernent désormais le vrai et le faux, c’est-àdire l'expression même du réel et du non-réel (4). Autrement‘
(1) Metaph., 1, 3, 10058 19 ëlafin,; 4, 10078 18 ; 6. 10118 16 ; I, 4, 105567 ; 5, 10564 20 ; 7, 1057a 34, Herm., 2, 168 %, - (2) Caï., 7 et Metaph., À 15. — (8) Herm. 9.
(4) Jbid., 19a et Metaph., T' 7, 101123.
pourquoi des oppositions formelles et logiques de propositions, autres que les contradictoires, permettraient-elles, dans certaines limites, de reconnaître immédiatement et a priori le vrai et le faux P Du reste, c’est à partir de l'expérience qu’Aristote a dressé le cadre logique des oppositions, et qu’ensuite, au détriment de la rigueur abstraite, il le corrige pour en adapter les distinctions aux exigences de da réalité.
Or, si l'opposition, sous toutes ses formes, introduit ainsi fatalement la considération du vraiet du faux, elle nous met en face, non plus seulement de la solidarité des termes, comme on le disait tout à l’heure, mais de leur liaison. Celle-ci réside dans l'attribution d’un prédicat à un sujet en un Jjugement, subsomplion (ürékndis) -ou proposthon (xpé:œo). C'est en effet seulement dans cette liaison, soit aftirmafive, soit négative (xatépacie, ämépaaus), que s’opposent l'erreur et la
vérité. Au contraire, à l’égard de notions simples ou traitées commes telles, et par conséquent isolées, ou bien il n’y a pas place pour l'erreur, comme dans l’intellection immédiate de l’essence, ou dans la sensation immédiate par tel sens de la qualité qui en est l’objet propre et spécifique : ou bien il n’y a pas place pour la vérité, comme dans le cas des notions i imaginaires (1). H n’y a donc vrai ou faux que s’il y a affirmation et négation. Or, c’est là ce qui constitue proprement la pensée et le discours : Aristote n’est pas moins sévère que Platon pour les philosophes qui ont condamné l'attribution. Mais, si l’opposition de contradiction permet, sauf à l'égard de l’avenir indéterminé, de discriminer radicalementet sans milieu possible la pensée vraie et la pensée fausse, il n’en est pas ainsi dans tous les cas.
Il est donc utile de savoir dans lesquels les opérations sur les propositions (opposition et conversion) donnent lieu à un
(1) Herm., 1 fin. Dean., II, 6 43027 ; IL,6, 4ige Mefaph., H 10, 105222.
ARISTOTE ie O0
caicul logique (suAkoyiouds) légitime (1). Mais, si ces règles se vérifient, elles ne se justifient pas. Sur une telle base on ne saurait édifier la science : savoir absolument (àr\ëc), c’est en effet connaître en veriude.quelle cause, ou raison, une chose esi précisémentce qu'elle est el ne peut étre autrement qu’elle n’est (2).
L’explication scientifiqueest donc une explication nécessaire. Par suite, et en vertu d’une relation déjà signalée, elle est connaissance de l’universel et de ce qui est toujours de la même manière, soit qu’il s'agisse d’attributs nécessaires irmédiats, ou bien dérivés (3). D’autre part, puisqu'elle explique universellement, lle n’est pas, au moins en ellemême, intuitive. Ce que saisit en effet une intuition, c’est une individualité, soit concrète :si elle est sensible (ainsi ce cercle d’or que woici), soit abstraite si elle «est intellectuelle (ainsi ce cercle géométrique). Mais ni lune ni l’autre ne sont, en tant que telles, :objets d'explication, ni même de définition (4). Il estbien vraï pourtant que la science, pour s'élever à ce qui est Je plus connaïssable absolument et par nature, ou le plus 1inielligible, doit partir d’une connaissance intuitive. Comment en effet chaque science démontrerait-lle ses principes (&oyai), ou propres, ou communs avec d’autres ? De démonstration en démonstration on remonterait à Pinfini, et rien ne serait jamais démontré. Dans l’analyse il est donc nécessaire de s'arrêter (äviyxn orûvu). Mais, pour la science, le terme de cette régression ne saurait se trouver dans des intuitions contingentes : nidans cette sagacité naturelle qu’une longue expérience ou des aptitudes privilégiées donnent à quelques hommes; ni dans les sensations, bien qu’elles soient ce quiest /e plus connaissable par rappori à nous et bien que, en percevant l’individuel concret comme tel ou tel, nous percevions du même coup luniversalité de l'espèce, l’homme
(1) Bz Index 712t45q, — (2) An. post., 1, 2in. — (3) Bz Ind., 279a 22, 4, (4) An. post., I, 31 in. Mela)h., Z 10, 103626; 15, 1039è 28,
par exemple dans Callias. Ses principes et ses points de départ, la science les trouve dans des propos'tions immédiaies, qui s'imposent à quelque titre : objets singuliers d’une intuition dernière, maïs qui n’a rien d’individuel ni de contingent (1). Ainsi larithméticien commencera par énoncer ce dont il s’occupe, l'unité, et par le définir (position), puis il affirmera qu’il existe en effet des unités (supposition). Il posera des axiomes (rà xotva ééiwpara), jugements que tout esprit humain possède, au moins implicitement. Il posiulera de son élève Pacceptation de certains principes qu’il ne peut démontrer, mais qui constituent, pour sa science, des principes propres (2).
Cependant, abstraits et logiques comme ïls sont et sans rapport aisément saisissable avec lexpérience, ces principes non démontrés ne peuvent suffire à la démonstration: à Pexpérience elle-même elle demandera donc d’autres données immédiates. Cest Pindaction (ëraywyf) qui les recueille, en‘ dégageant luniversel du particulier. I] n’y a pas, en effet, de science du singulier (xx%” Exaorov) ; or l’objet de la sensation, d’où part Pinduction, est singulier. Mais dans la sensation, on la vu, est impliqué luniversel. L’induction est donc, pour les démonstrations de la science, une source de leurs prémisses universelles, peut-être même la source dernière, si, comme le dit Aristote, la disparition d’un ordre de sensations, avec les inductions correspondantes, doit entraîner la disparition d’une science. Consistant d'autre part à découvrir ce qu’il y a de commun aux exemples qu’elle a rassemblés, elle diffère assez peu en elle-même de ce qu’est l'induction socratique dans les premiers dialogues de Platon : un des plus importants objets de la dialectique n'est-il pas en effet de dégager les principes propres du savoir? Au reste, il est inexaet que l'induction aristotélicienne exige, comme on le répète d’après Aristote lui-
(1) Bz Ind., 1596 %, Eth. Nic., VI, 6 ; 12, 11439 4, 11, An. post., II, 19, 100217, 99221; I, 3. Physa VII, 6, 256 #, (2) An. posi., I, 2, 728 14-24 ; 10,
ARISTOTE ; ie 307
même, le rassemblement iotal des cas singuliers qui constituent lextension d’une classe. Elle est bien plutôt une condensation de l’expérience, analogue à celle qui s'opère machinalement quand des sensations se groupent autour de l’une d’entre elles qui est plus intense, préparant ainsi l’avènement d’une notion. Mais c’est une condensation réfléchie et savante, qui énonce explicitement, à la fois, et les observations qui ont servi à la former, et les caractéristiques de fait qui, se vérifiant dans les cas observés, peuvent être pour cette raison supposées inhérentes à toute la classe (1).
De la sorte, Pinduction semble très proche de ce procédé auquel aboutit l’effort de la dialectique platonicienne : la méthode de division. Aristote a sévèrement critiqué celle-ci : elle se fonde, dit-il, sur une suite de pos/ulats (2). A tout prendre cependant, son induction ne nous donne pas davantage la raison de la relation qu’elle établit; elle n’est pas scientifique, parce qu’elle n’est pas démonstrative.. La théorie de la démorstration prétend être au contraire, ainsi qu'Aristote se plaît à le montrer encore pour d’autres questions, un retour à la pensée socratique ; car Socrate avait bien vu que l’essence est le principe de la démonstration. Celle-ci est en effet le syllogisme (le calcul logique), qui expose la cause ou la raison de l'attribution de telle qualité à tel sujet, le moyen (rù uécov) qui lie ces deux extrêmes; car /e moyen esicause. Si les prémisses de ce calcul sont nécessaires, nécessairement le résultat l’est aussi. Une telle opération réalise donc ce que n’avait pu faire la division, ce syllogisme impuissant, et ce qui avait été seulement préparé par le syllogisme inductif. En outre, sa technique rationnelle symbolise fidèlement pour Aristote l’art rationnel qu'est, à ses yeux, la nature ; si bien que, où ce symbolisme abstrait
(1) An. pr., II, 23. Top., 1, 12 fin. ; VIH, 2 déb. An. 18; H, 7, 92a 37 sqq. ; 19, Bz Ind., 2642 15-18, (2) Tout le début de Mn; pre; 1, 81 et de An. pos!., II, 5.
fera défaut, il n’y aura plus science de la nature. Supposons en effet que, placés au-dessus de la lune, nous « voyions », la terre s’interposant entre elle ei le soleil, la cause de Péclipse de lune. Une telle constatation, pour Aristote,rest sans valeur scientifique ; car la connaissance du pourquor (dtwr:) n’y est qu’une connaissance du jarf (èx), à laquelle manque l’universalité. Il n’y a de causalité véritable que dans la gquiddité: c’est l’homme qui engendre l’homme,:et, si Péléeestcause d'Achille, c’est en tant qu’il possède la forme de l’homme (1).
Cette conception toute logique qu’Aristote s’est faite de la science, si séduisante en son apparente rigueur, a lourdement pesé sur l’avenir des sciences de la nature. Il n’est donc pas inutile d’en fixer la portée dans l’ensemble dont ellefait partie. Tout d’abord, ainsi qu’Aristote en convient lui-même (2), la démonstration fait toujours l’épreuve d’une proposition très générale, avec l’espoir d’y découvrir la proposition particulière qui est en question. Autrement dit, comme da division platoniciense, elle part d’un postulat. De plus, elle ne fait en cela qu'essayer comme moyen ou cause, et par un retournement artificiel du sylogisme inductif, la propriété que la conclusion de celui-ci avait mise en avant (3). Contre-épreuve singulièrement illusoire ; car ce n’est pas ce changement du mode d'exposition qui dés lors) s’il y en a une, l'erreur de linduction. Ce savoir prétendument infaillible se borne à articuler dans labstrait lordre naturel qu’on a précédemment dégagé, tant bien que mal, de la réalité empirique.
Aristote, on doit, il est vrai, le reconnaître, n’a pas manqué de sentir jusqu’à quel point lidéal d’intelligibilité totale de l'Analytique était bridé par des conditions qui sont étrangères à la pure logique. Après avoir, comme on l’a vu, arrêté la démonstration devant un savoir immédiat et non ‘démontré, il
(1)C£. p. 189,1. An. post. I, 24, 85h 23 ; 31, 876 29 sqq. ; II, 2, 9On6, 24 sqq. : An.
r. 1, 4, 25 09, Metaph., Z, 6, 10310 6 sq. ; À, 3, s. fên. ; 5, 1071e 17-34, (2) Top, VITE, 13, 1684 1 saq, (3) CXXXIII,256 sq
lui interdit, ce qui est plus caractéristique encore, le passage d'un genre à l'autre, l'application par exemple à la géométrie des principes de l’arithmétique (1). En outre, la forme et les conclusions des syllogismes dépendent dela modalité de leurs prémisses (2), c’est-à-dire de déterminations réelles : la relation de lattribut au sujet y peut être en effet, soit de simple existence, soit de possibilité contlingente, ou, au contraire, de nécessité d'existence. Il y a même d’autres notions dont le caractère empirique est encore plus accusé et qu’il semble difficile d'intégrer, comme le veut Aristote, dans la science .démonstrative à côté de la nécessité fondée sur l'essence : c’est par exemple la notion, opposée à la contingence du pur accident, de ce qui arrive le plus souvent (3). Enfin les divers types de syllogismes représentent autant d’efforts pour accommoder les ambitions de la théorie aux nécessités de la réflexion sur le réel concret. Il est impossible, parexemple, de raisonner a priort de la cause à l’effet toutes les fois qu’on a affaire à un devenir réel : qui me prouve en effet que la cause doive aboutir à son effet, que des pierres, assemblées comme pour des fondations, auront pour résultat une maison P Par contre, de l'effet, la maison, donné dans l’expérience, ou supposé, je puis, en me fondant sur la nécessité qui dérive de celte supposition (äviyxn 5 ümoûésewc), conclure à Pexistence nécessaire de la cause. Ainsi raïsonne-t-on dans lenthymème, ou réflexion sur les signes d’une action causale déjà expérimentée (4).
En ré$umé, Aristote a trop espéré de la démonstration, comme si la forme logique des mathématiques pouvait satisfaire intégralement à tous les besoins de la science. D'autre part, en liant comme il Pa fait la démonstration à la considération de la qualité et de l'essence formelle, il aentravé pour
(1) An. post., I, 7 in.
(2) Sur les syllogismes modaux, CXXXIII, ch. XIE.
(3) An. post. I, 30 ; IT, 12, 96e 8 saq, Heïaph., K 8, 10658 4 sq,
(4) Cf. L. RoBiN, Arch. f. Gesch. d. Philos., XXII, (1909), 18-21, 27 sqq.
longtemps l’effort antérieur des mathématiques, chez les Pythagoriciens et chez Platon, pour conférer à l’expérience le degré d'intelligibilité qu’elle comporte.
3. SCIENCES POÉTIQUES. — Si de la méthode générale du savoir on passe à son contenu, tel que le déterminait le programme encyclopédique de l’école, ce sont, comme on la vu, les disciplines poétiques qui sont les plus élémentaires.
Ce qui leur correspond dans l’œuvre d’Aristote, c’est : /a Poélique, dont le second livre est perdu ; /a Rhétorique, qui, surtout dans son troisième et dernier livre, n’est peut-être qu’une compilation des leçons d’Aristote ; enfin les Topiques, dont le rôle a été défini et sur lesquels il n’y a pas à revenir. Tous ces ouvrages étaient accompagnés par des études connexes, qui se sont perdues, les unes historiques, les autres. destinées à illustrer la théorie. Peut-être les élèves étudiaientils,” en outre, des livres qu’aurait composés sous la direction du maître son ami Théodecte, dont l’expérience était grande en toutes ces matières, livres mentionnés dans notre Rhétorique (I, 9, s. fin.). Quant à la Rhétorique à Alexandre, qui figure dans notre collection, elle est inauthentique, et c’est sans raisons bien solides qu’on l’a attribuée à un célèbre rhéteur de ce temps, Anaximène de Lampsaque.
I n'ya pas lieu de s'arrêter à ces disciplines techniques. Ce qui en elles intéresse l’histoire des idées philosophiques se retrouvera dans la morale ou dans la psychologie.
4. SCIENCES PRATIQUES. — Pour Aristote, en dépif de tant de signes précurseurs d’un état de choses nouveau, l’étroite dépendance de l’individu à l’égard de la Cité demeure un dogme fondamental : il est à la base de sa conception générale de l’activité humaine. L’homme, dit-il, n’est ni un dieu qui se suffit à soi-même, ni une bête sauvage rebelle à la sociabilité, mais un être fait par nature pour la vie politique (t&ovrokruxéy). D'autre part, la Cité est première, non dans le temps, mais absolument, par rapport à la famille et à l'individu. Dès lors la
fin ou le bien de l’homme ne peuvent être connus et de ment assurés, ni par léconomique (otxoc, l'organisme domestique), ni par l’éfhique, mais seulement par la science qui envisage l’homme dans l’achèvement spécifique de sa nature et dans la perfection vraiment humaine, savoir la politique. C’est donc d’un point de vue très abstrait et sans réalité, que l'éthique tentera de déterminer dans son essence et dans ses conditions le bien de homme, à part de son groupe domestique et enfin social. Certes cette abstraction peut, comme on le verra, nous élever très haut. Il n’en reste pas moins que la place de la « morale » est ici, moins exactitude, analogue de ce qu’est celle des mathématiques dans l’ordre théorétique, et que la politique est la science architectonique dont dépend toute autre science pratique, quelle qu’elle soit (1). À. RTE — Notre collection ne contient sur cette matière qu’un seul ouvrage authentique, c’est celui qu’on appelle, très improprement sans doute, Éthique à Nicomaque, comme si l’ouvrage était dédié par Aristote à son fils. Or rien n’est plus improbable; car celui-ci n’était qu’un enfant à la mort de son père, et, d'autre part, c’est, semble-t-il, un des plus anciens écrits du scolarque du Lycée. Le titre grec se traduirait plus fidèlement Éthique nicomachéenne. Et, de fait, des traces d’arrangement littéraire, la reprise indépendante dans le livre X et dernier de la question du plaisir, déjà traitée dans les trois derniers chapitres du livre VI, donnent à penser que Nicomaque en est l'éditeur. Quant à l'Éthique eudémienne, et non à Eudème, enseptlivres,exposérigoureux et précis, parfois original, de la doctrine du précédent ouvrage dont elle est un excellent commentaire, elle est l’œuvre propre d'Eudème de Rhodes. Les livres IV-VI sont identiques cependant aux livres V-VII de l’autre Éthique, soit qu'Eudème se les soit appropriés sans plus de façons, comme un bien de Pécole, soit
Eih. Nic l, 1, 1094 24827 ; 13, 11024 1826, Pol. 1, lin. ; 2, 12588 21, etc.
qu'ils aient été transportés du second dans ke premier, pour remplacer des livres perdus. La Grande Morale enfin est un résumé d'école, de date incertaine. Ïl y a encore dans notre collection un traité apocryphe, Des verius ekdes vices, œuvre éclectique qui n’a même pas le mérite de la fidélité.
Les notions qui sont l’objet de Péthique sont incertaines et confuses : la découverte du pourquoi n’y peut être espérée et il faut surtout faire appel à l'esprit de finesse, au coup d'œil des vieillards, à l'expérience morale coutumièredes consciences saines (é6touéc), à l'induction enfin, fondée tant sur les opinions communes que sur celles des doctes. Or une telle méthode de discussion critique (ärocta:) ne dépasse pas la vraisemblance; elle est essentiellement dialectique (1).
Le but auquel tend lactivité pratique de l’homme; c’est un bien dernier, désirable par lui-même et se suffisant à lui-même, un souverain bien, non pas transcendant sans doute comme \ Pidée platonicienne du Bien, et sans rapport avec l’action, mais au contraire réalisable par Vhomme dans l’action (roaxrév). Son nom est, unanimement, bonheur (euèœmovix), signifiant à la fois bien vivre et bien agir : un bien qui, s’ïl me comprenait pas tous les biens, ne serait pas le plus grand bien conçu (2). Quant à savoir en quoi il consiste, dans les jouissances, dans les honneurs, dans la vie spéculative, là-dessus il n’y a plus accord entre les hommes, ni même dans laconscience de chacun. On peut dire cependant qu’il y a une œuvre propre de homme, comme de tel artiste ou de tel organe, mais qu’elle est tout entière dans cette activité même, dans son ace ou réalité (évéoyeux, xpdtws) indépendamment d’une fin extérieure qu’elle n’appartient enfin, ni à la vie nutritive, celle du vivan en général, ni à la vie sensitive, celle de l'animal en général, mais à la vie qui comporte /a pensée (Xéyo). C’est donc l’aclualisaïion des puissances de l’âme de homme, selon la plus
(2) Eth. Nic., I, 1, 10940 16sqa. ; 7, 1098a 33saq. ; VI, 12 s. fin. (2) 1,1 in. et 10944182 ; 9, 1095 1620 ; 4; 5, 1097 34 5qq., etc.
complète excellence (äperi) dont soit capable cette actualisation, laquelle ne saurait en outre être ni instable, ni éphémère ; car ce n’est pâs une seule hirondelle, ni un seul jour, qui font le printemps. Enfin, contre Platon (Philèbe, 11 d), contre Speusippe et Xénocrate, on dira que le bonheur, tel qu’on vient de le définir, ne peut naître que de l'usage (ypücu) et qu'il n’est pas simplement une possession et une manière d’être (ëtu, roi) : être heureux à son insu, ou, comme Endymion, dans un sommeil de mort,ou, comme Priam, au sein des pires infortunes, est-ce encore être heureux (1) ?
Quant aux conditions du bonheur, celles qui résident dans les biens du corps, comme la santé, ou dans lesbiensexiérieurs, c’est-à-dire étrangers à notre essence, les honneurs et les richesses par exemple, peuvent y con/ribuer sans doute à titre d'instruments. Leur absence peut le gâter ou l’entraver, car il est absurde de dire (avec Platon) qu’on puisse être heureux sur la roue ; leur excès même peut y nuire. Mais les vraies conditions du bonheur, ce sont les biens de l’âme et l’exercice excellent de ses activités, ou se/on sa veriu propre. Alors, la médio- | crité, pourvu qu’elle satisfasse aux exigences de la vie, le malheur même, pourvu qu’il ne soit pas trop grand, deviennent des moyens de faire briller la noblesse du caractère (2).
Du bonheur le plaisir ne doit donc pas être séparé. Ce n’est pas. simplement une disposition immanente à l'acte et que celui-ci réaliserait, mais plutôt ce qui, à la fin, couronne Pacte et s’y ajoute, comme à la jeunesse cette fleur sans laquelle elle serait pourtant encore la jeunesse. On se trompe donc pareillement, en refusant (comme Speusippe) toute valeur auplaisir, ou en l'élevant (comme Eudoxe) au rang de souverain bien. Mais, pour qui met son bonheur dans la réalisation de ce qu'il y a de meilleur en lui, le plaisir, loin d’être un ornement postiche, est toujours naturel, et il n’y a pas de conflit entre les plaisirs. Le
(1) L, 2, 10964 20-25 ; 3; 6; 7 in. ; 9, 1098P Has. ; IX, 9, 11698 29 59. ; X, 6.
(2) I, 7, 1098 12 saa. ; 10; 11, 110009; VII, 14, 11530 21 sg. ; X, 8, 11780 25 sa,
plaisir continu et l éternelle béatitude sont même le privilège de l’être capable de réaliser son essence d’une façon continue et sans fatigue, c'est-à-dire de Dieu, l’être simple, immobile et tout en acte. Du moins, même chez les êtres pour qui Pabsence de mouvement marque simplement l’achèvement d’une tendance, il y a en elle plus d’acte (évépyeux dxvnsix), et par conséquent de plaisir, que dans le mouvement, acte imparfait et mélangé de virtualité. Ainsi déterminé, le bonheur est accessible à quiconque n’est pas un infirme par rapport à la vertu de son être normal (1).
On voit ainsi ce qu'est la vertu, au sens de moralité et comme forme ou essence des actions bonnes qui font une vie heureuse. Comment de telles actions seront-elles réalisées P Cette recherche suppose tout d’abord, dans /a partie irrationnelle de Pâme, une distinction entre les fonctions, proprement vitales et totalement étrangères à la pensée, de l’âme végétative, et, d’autre part, des /endances (épunat), appélits, ou plus généralement désirs, qui tantôt résistent à l’autorité de la partie rationnelle, tantôt écoutent docilement ses admonestations et ses conseils, comme un fils ceux de son père. De là résulte la distinction de deux sortes de vertus : d’un côté, les vertus intellectuelles ou d'anoéfiques, fruits de VPinstruction et d’une expérience réfléchie, et qui organisent d’une façon plus ou moins complètement rationnelle nos dispositions et notre conduite : d’abord l'art et la science, fondements dela prudence(spévnotc), puis la sagesse et lintellection (sovix, voës) ; de l’autre côté, les vertus qui concernent /e moral (rù %%oç6), les dispositions affectives et les tendances actives de chaque individu, modération, douceur, ou leurs contraires, et qui sont les vertus é/hiques ou des mœurs (2).
Mais il y a une autre raison de nommer ainsi ces vertus :
(1) I, 10 tout le début ; 12 fin; VIIL 14, 11530 14 sad. ; 15, 11540 24594. ; X, 2
7, 11778 26 sq. ; 9, 1179 a 23 sqq, Afelaph. À 7, 1072 6 15 sqq, (2) I, 13, 10022 26 jusqu’à la fin ; VI, 2 déb. et 3 déh.
c’est qu’elles supposent l’habitude (E%oc). Sans doute, on peut enun sens parler de vertus de naturé (puauxat éperai), idiosyncrasies ou dispositions héréditaires. Mais, tandis que, dans les êtres inanimés, les puissances naturelles ne sont pas modifiées par l’exercice, soit qu’il les contrarie ou les favorise, tandis qu'aux puissances vitales, celle de voir par exemple, l’us sage est immédiatement consécutif, ou peu s’en faut, au contraire nous sommes ici en présence de manières d’être acquises, créées par nos actes mêmes et par la répétition de ces actes, modifiables par l’éducation : en renouvelant des actes de justice ou d’injustice, on devient juste ou injuste, tout comme bon ou mauvais cithariste en s’exerçant bien ou mal sur la cithare. Il faut donc régler avec soin la qualité des actes et prendre de bonne heure de bonnes habitudes. Au reste toute vertu, étant une manière d’être unique, est une détermination de la pure puissance, qui est ambiguë et également capable des deux opposés (1).
À son tour, la partie rationnelle de l’âme comprend deux fonctions : l’une screnirfique ou ihéorétique (rd Emornmovxév, rd Sewpeiv), dont l’objet est le nécessaire, l’autre dont l’objet est Le contingent, ce qui peut être autre qu’il n’est; cest le calcul réfléchi (rè Aoyiorixév). Or c’est à de telles choses que s’appliquent la délibéralion et le choix (BoëXnote, poætpearc), lequel est en effet un désir délibératif (ëpeëis Boukeurixé), une préférence du vouloir quant aux choses qui dépendent de nous (rà ép’nuiv), et principalement quant à la vertu et au vice. En ce qu’elle a de plus général, la vertu éthique est donc une disposition préférenlielle (Etre oomperixé) à l'égard de certains actes. D’autre part, à la pensée raïsonnante (Sévoux) de l’ordre théorique, qui distingue vrai et faux, qui affirme et qui nie, correspond dans l’ordre pratique une autre pensée raisonnante, parfois même une intellection (Siévoix mpaxtuxi, voës rpaxtixé), qui distingue bien et mal, désirable et non déstrable, qui prononce sur ce