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ARISTOTE F 335 forme, c’est-à-dire à part des choses qui agissent et pâlissent : il n’y a pas de mouvement du mouvement, pas de vitesse qui ne doive s'exprimer par la vitesse ou la lenteur d’un mobile mû. Le point de vue de la cinématique classique est étranger à lamécanique d’Aristote, et il n’a pas idée d’une composition de mouvements qui he soit pas le jeu de forces substantielles
agissantes. De même on ne dira pas qu’une chose se meut
quand, par suite du mouvement de son corrélatif, elle change d'état ou de lieu : des relatifs il n’y a pas mouvement. Enfin, conception très caractéristique de la dynamique d’Aristote, la continuation du mouvement d’un projectile, alors que celui-ci n’est plus en contact avec le moteur, s’explique par un transfert, qui se renouvelle d’une façon distontinue, de lPimpulsion originelle au milieu traversé par le mobile. Par un phénomène comparable à l’aimantation, une aptitude à mouvoir s’éveille dans ce milieu. Or, si cette aptitude décroît avec l'éloignement, : c’est en raison de résistances qui sont précisément dans la masse même du mobile, à savoir son poids naturel. Aristote est donc très loin de la loi d’inertie (1).
Au mouvement et au changement en général sont encore liées plusieurs notions importantes. Tout d’abord, ce sont des continus,et non des sommes d’indivisibles. Le continu, c’estun consécutif ou un configu, dont les limites, non seulement se juxtaposent de manière à n’être pas extérieures l’une à l’autre, mais encore ne font qu’un (2). En second lieu, cette continuité leur vient de la grandeur étendue, qu’elle soit pleine ou non, qui est partout leur siège ou le lieu des trajectoires, et ils la communiquent à leur tour au temps qui en exprime sans fin le déroulement. Éfendue, vide, temps, tnfini sont des notions fondamentales de la physique (3).
() Phys, III, 1, 2006 28 sqg.; 201a 8 sa; IV, 13, 222b 16,21; V, 1, 2259 ; 2 in. ; 4, 2280 26 sqq. : VI, 5 ên ; VIIL, 4 ; 5, surtout 258a 1 ; 10, 266P 25 sqq,
(2) V, 3, 226b 21 qq. — Meïaph., K 12, 1068 ? 26 saa
(3) Phys., IV, 11, 219 10 sqq,
Or ce qui lintéresse dans Pétendue, ce n’est pas la localisation vague de l’être dans ce leu commun, ou universel, qu'est l’ensemble du monde; c’est la détermination du leu propre de cet être. D’autre part, il est certain que, dans le lieu universei du monde, il y a des keux naïurels, un haut et us bas et, par rapport à eux, un droit et un gauche. Or, ce ne sont pas là simplement les parties d’un espace homogène ; ce sont des propriétés locales spécifiques, dont l’essence formelle est, pour les deux extrêmes, de loger le feu et la terre, et, pour le milieu, de loger l'air et l'eau. L’espace apparaît done comme lié aux choses. Mais cependant ce n’est pas une chose. Ce n’en est pas non plus, ni, comme l’a cru Platon, la matière informe, car il délimite, ni la forme, car il serait alors inséparable de la chose. Toutefois, s’il n’est pas une chose, il n’en est pas moins ure grandeur, une grandeur réelle et non purement intelligible, et, sans être ce qui contient d’autres êtres, auquel cas il devrait à son tour être contenu, il est pourtant un contenant. Ï] doit se définir la limite première du contenant, immédiatement contiguë au contenu et ne formant pas avec lui un cox-
tinu ; limite immobile, car, si le lieu est comparable à un vase,
celui-ci est du moins un lieu qu’on peut déplacer; limite susceptible cependant de se mouvoir sans déplacement ou sur soi-même, comme Île prouve l'exemple du Premier Ciel, limite contiguë au monde qu’il enveloppe. Ainsi, en même temps qu’il est lié aux choses, l’espace en est indépendant, et de telle sorte qu’elles se meuvent en lui, tout comme le vase reste ce qu’il est quand l’air y prend la place de l’eau dont il a été vidé. Par rapport à l’espace, le mouvement est donc (ce que disait déjà Platon) un phénomène de remplacement (évrimepioraou) :
les exhalaisons froides et humides, par exemple, « prennent la place » des exhalaisons chaudes et sèches, et réciproquement,
Où encore, comme dira Straton, le poisson et l’eau oùilse meut
prennent tour à tour la place l’un de l’autre (1). (1) IV, 1-5.
Le vide n’est donc pas, comme l’ont pensé les Atomistes, La condition fondamentale du mouvement et du changement. Bien au contraire, il rendrait le mouvement incompréhensible. Quelle raison y aurait-il en effet, le lieu étant dépourvu de toute propriété locale naturelle, qu’un corps se mût dans une direction quelconque? Comment expliquerait-on en outre cette accélération de son mouvement, qui se manifeste au contraire au voisinage de son lieu naturel? Le dynamisme propre de la pature étant ainsi supprimé, le mécanisme pur ne réussirait même pas à se constituer dans l’ordre des mouvements forces ; car ceux-ci ne sont qu’une dénaturation des mouvements naturels. D'autre part, puisque le mouvement ne se conçoit que comme la relation de deux forces substantielles opposées, agent et patient, et puisque, par hypothèse, le vide n’a aucune force de résistance, alors le mobile s’y mouvrait avec une vitesse infinie, ouen un temps nul; alors aussi, deux mobiles de poids
différents parcourraient une même distance avec une égale vitesse! Autant dire qu’on retire aux corps leur pesanteur propre, cette propriété naturelle qui détermine l'accélération ou, dans le cas de l’impulsion externe, le ralentissement de leur mouvement. C’est donc d’une qualité substantielle, et non de la « masse », que la mécanique aristotélicienne fait dépendre la force. Au reste le vide, étant défini par l’absence de tout contenu, est contradictoire avec la nature même du lieu, limite qualitative d’un contenu réel. Enfin la raréfaction et la condensation, qu’on croit ne pouvoir expliquer sans le vide, sont elles aussi des modifications qualitatives de la substance, mais qui en changent la grandeur (1). |
L'orientation qualitative de la physique d’Aristote s’accentue encore quand on envisage la dépendance du {emps à l’égard du mouvement. Celui-ci est, avant tout, un parcours : le mobile progresse d’arrière en avant. Or ces deux termes,
(1) IV, 6-9 ; VIIL, 5, 25048 sq. ; 9, 2659 13 sq,
envisagés dans leur succession et comme un antérieur et un postérieur, voilà le temps. Il n’est pas le mouvement, mais pourtant quelque chose du mouvement, une propriété de ce qui est soi-même une propriété de la chose mobile. Cette propriété d’une propriété a en outre une qualité nettement subjective. Sans l’âme en effet, qui effectue le compte des moments successifs du mouvement et qui est seule capable de l’effectuer, il n’y aurait plus de durée ni de temps, parce que la conscience du changement ferait alors défaut, comme à ces légendaires dormeurs de Sardaigne qui confondent en un seul le moment où ils s’endorment et celui où ils s’éveillent. Ainsi, le temps est créé par la pensée comme /e nombre du mouvement selon lantérieur et le postérieur. Cette création lui donne sa réalité propre; car l’instant (rù vüv), qui sépare simplement le passé de l'avenir, n’est rien de plus que la {imrte d’une durée perçue. À ce titre même, du reste, étant autre chose que les deux instants qui le limitent, le temps s’isole du mouvement : n’estil pas le même partout et pour tous les mouvements, ni pius rapide ni plus lent? Mais, d’un autre côté, il participe à la double éternité du mouvement : il est donc éternel, infini dans son passé comme dans son avenir (1).
Cette assertion pose le problème de l’in/int et soulève en même temps de grandes difficultés. Pour Aristote en effet infini n’est rien de plus que /a possibilité de farre croître sans lerme la division. I] est donc, dans le continu, l'absence . de la limitation, autrement dit de la forme, ce qu’il y a en lui de négatif et d’évanouissant, sa divisibilité sans terme. Bien loin d’être une chose, il est ce en dehors de quot il y a toujours quelque chose, le toujours inachevé et imparfait, par opposition au parfait, qui est le fini. Certes il ressemble au mouvement : tous deux, pareils à une luïle ou à une journée, ont tout leur être dans leur perpétuel devenir. Mais, tandis que le
& (1) IV, 10-14 ; VIIL 1 et 2 jusqu’à 25342.
mouvement tend à son terme, la privation reste toujours liee à la puissance qu’est linfini. Aussi, en condamnant l’infint de compostiion, Aristote entend-il condamner toute prétention à réaliser Vinfini (bc d&pwprouévov), soit dans la grandeur, soit dans le mouvement, soit dans la génération; car, sans être infinie, celle-ci peut être circulaire. Il est donc surprenant que, seul parmi tous les continus physiques, le temps soit infini et, plus encore, qu’il tienne cette infinité du mouvement, dont il est le nombre; car le mouvement n’est pas infini, et de même le nombre, parce qu’il est impossible d'achever le parcours de l’infini, Mais il y a pourtant un mouvement infini, et c’est précsément un mouvement parfait, celui du Premier Ciel. Or pourquoi est-il parfait, quoique infini? Parce qu’il est une unité absolue et non une série discontinue de mouvements; parce qu’il décrit une trajectoire circulaire, sur laquelle il est impossible de distinguer des points de départ et des points d'arrivée ; parce qu’enfin c’est un mouvement dont il n’y a pas de nombre. Le temps qui correspond au mouvement infini, c'est donc un temps qui n’est ni distinction, ni nombre; car le temps divisé ne comprend ni ne mesure les choses éternelles, en tant qu’éternelles, c’est-à-dire les astres en tant qu’ils se meuvent du mouvement circulaire (1). Aïnsi, on ne réussit pas à déterminer les généralités fondamentales de la physique, sans faire intervenir d’autres généralités, qui intéressent déjà le système du monde, et même l’ontologie.
Aristote distingue plusieurs espèces du mouvement et du changement. Le mouvement lui-même est d’ailleurs, à parler rigoureusement, une espèce de changement : c’est le passage en l’ètre d’un contraire à un autre. Or il y a divers genres de lêtre, qui sont les catégories. Il] y aura donc autant d'espèces de mouvement, sauf pourtant selon l’action et la passion et selon la relation, car il y aurait alors, ou mouve-