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apparaît au contraire avec l'opinion, autrement dit avec les inférences que nous fondons sur les données aciuelles (rd rapdv Yôn) et immédiates de lévidence. Il y a là une véritable rnierprétation de signes (ornuelwoi) : soit par rapport à l'objet de notre atlente (rù xoéswevov), «est-elle ronde, la tour que je vois là-bas ? »; soit par rapport aux choses cachées (rà änhæ), « le vide existe-t-il P ». Or toute la sagesse, c’est de ne pas confondre l’opinion ainsi définie avec l’évidence intuitive, et de savoir ramener aux critères d’évidence ce qui n’est pas présentement perçu, ou ce qui ne pourrait l’être que si nos moyens de perception étaient plus puissants. Dans le premier cas, les faits pourront confirmer ou infirmer mon jugement (ëxt- ou évrmaprépnoic), et je dois envisager à quelles conditions cela peut arriver. Dans le second cas, une confirmation par. l’expérience est évidemment impossible, mais les faits peuvent contredire mon hypothèse : celle-ci sera donc vraie si rien dans les faits ne l’infirme (oùx évrmaprépnouc) (1).
Ii semble toutefois que cette vérification négative, si elle n’est pas rigoureusement réglée, ne puisse être qu’affaire de divination chez le Sage, et, chez les autres, de foi en une révélation. Aussi certains Épicuriens du n° et du 1°: siècle avant Jésus-Christ, Démétrius de Laconie,Zénon de Sidon notamment, avaient-ils cherché, autant qu’on en peut juger par quelques restes du traité de Philodème Des signes et de leur inlerprétation, à préciser la technique de cette méthode (2). Si intéres ressants qu’aient pu être ces efforts, ils ne représentent pas cependant l’ébauche d’une méthodeexpérimentale. L’Épicurien en effet est indifférent, par rapport aux phénomènes naturels, à la vérité de l’exphcation qu’on en donne. Il lui suffit que celle-cisatisfasse à quelques conditions très générales, logiques ou morales, qui seules exigent d’être précisées. Le mépris
(1) I, 0-5 : : x5, 24, 22. Lucr., I, 423-425 ; II, 121-124; IV, 464- 466. CIC., Ac., II, 14, 46. SExTUS, M. VII, 211 sq.
(2) Cf. LIII, 237-255, et CLI.
du Maître à l’égard de la culture embrasse toutes les sciences :
{at-il fondé sur de vrais principes, un savoir, qui n’a que soi-
même pour fin et ne sert pas à nous rendre plus heureux, est sans valeur (1). Pour fuir la science, écrit Épicure à un disciple, hisse la voile la plus rapide ! (2). Sans doute l’Épicurisme, en limitant la science à l'explication mécanique des phénomènes, lui a rendu un service négatif. Mais l'originalité de son point de vue est bien plutôt dans cet étrange principe, que, dans tout le détail de la physique, #/ peut en étre ainsi ausst bien qu’autrement ; que, dans ce domaine, noire besoin de connaissance exacle sera pleinement satisfait par une pluralité d’explicalions possibles, pourvu que, excluant toutes l’action arbitraire des dieux, elles contribuent également à nous délivrer de vaines terreurs. Sous cette condition, libre à nous de croire ce que nous voudrons sur la grandeur des astres, sur la nature et la cause réelles de leurs levers et de leurs couchers, etc. Ce qui importe, c’est de réduireces phénomènes imposants à la proportion de notre expérience la plus familière (3). En affirmant, avec cette décision, que la conquête du salut prime le savoir, V'Épicurisme devait gagner des prosélytes ; mais il est impossible de méconnaître à quel point il est étranger au véritable esprit scientifique.
L'intérêt de la physique épicurienne est donc dans l’intention pratique (4) qui y détermine le choix des théories générales. De la nature on veut bannir les dieux ; elle ne sera donc pas une œuvre de lesprit et une finalité ; on opte ainsi pour un matérialisme, et non pas vitaliste, mais mécaniste, celui
de l’école d’Abdère. Rien ne vient du néant, car tout alors
pourrait provenir de n'importe quoi; rien ne s’anéantit non
plus, car alors, depuis longtemps, & ny aurait plus rien.
La réalité est double : les corps et le vide. Le vide, c’est, (y Cic., Fin, 1, 21, 71 sq. — (2) D. L., 6.
(3) 1, 78-80 ; Il, passim. Lucr., V, 809-770 ; VI, passim. (4) Cfxë, 11.
de. “4 L'ÉPICURISME 395
ou l'absence de tout corps, l’espace où il n’yarien (à XxSpa), ou l’étendue où prend place un corps (o réxoç). A l'inverse du vide, le corps est ce qui agit ou pâtit. Parmi ses modes, il y en a sans lesquels il n’y aurait pas de corps:les trois dimensions, la résistance (avrwruniu), etc., bref ce qui résulte de la corporéité même et y est /16 (supBsBnxéra, contuncia) ; et d’autres qui en sont des accidents éventuels (suurrémare, eventa). Or ceux-ci sont toujours relatifs à la perception, et ils appartiennent au corps en tant que celui-ci est un composé, un agrégaf sensible. Mais les composés supposent des simples, et, en vertu du principe fondamental, ces simples seront indestructibles et irréductibles : ce sont les atomes, ou les corps premiers (1).
Ce qui doit toutefois être surtout mis en lumière, ce sont les points critiques sur lesquels Épicure, issu de Démocrite, prend position contre celui-ci. Tout d’abord, il donne à l’atome une pesanteur essentielle, et en cela il semble bien être original. Les atomes se meuvent done de haut en bas, ce qui se rapporte, non, bien entendu, au vide infini, mais seulement à l’orientation relative de leur mouvement (2). En second lieu, les figures des atomes sont en nombre, non pas infini, mais fini, quoique innombrable pour nous. Insécable en fait, Fatome, étendue figurée, estdivisible en droit ; pour réaliser un nombre infini de figures il faudrait accroître sans fin le nombre de ces parties d’étendue ; ainsi, les atomes deviendraient enfin assez grands pour être perçus. En outre, du nombre infini des figures résulteraitdansla nature une infinie variété, négation de tout ordre stable. Or les faits démentent ces deux conséquences
de lPhypothèse (3). Enfin, l’existence d’agrégats d’atomes et . d’un système de ces agrégats, notre monde, serait inexplicable, siles atomes devaient toujoursdescendre parallèlement, et, dans un milieu de résistance nulle, tous avec une même vitesse
(1) I, 88-41, 68, 70 sq. Luc., I, 146-634. Cf. SExT., M., X, 2. (2) L 43sq., 60. Lucr., II, 184-215. Cic., Fin., L, 6, 17-19 ef saep. Ct. p 137 (8) I, 42 fin. Lucr., II, 478-521
infinie, l'hypothèse d’une chute oblique des graves étant d’autre part démentie par les faits. De même, la spontanéité des actions chez les animaux et chez l’homme contredit Phypothèse d’une telle détermination des mouvements et de leur enchaînement fatal. Il faut donc, pour ces deux raisons, supposer que les atomes possèdent, outre la gravité, une seconde cause de mouvement, une aptitude, entièrement indéterminée, à s’écarter spontanément, mais infiniment peu, de la verticaledechute:c’estla déclinaison (napéyxhioi, clinamen)(1). Ainsi, dans le vide infini, tombent des atomes, en nombre infini pour chaque sorte de figure. En vertu de lindétermination essentielle de la déclinaison, la rencontre de deux d’entre eux est un pur hasard. Si petit que soit l’agrégat ainsi formé, il oppose néanmoins une barrière à la chute des autres : les plus lourds se fixent, les plus légers rebondissent par l'effet du choc, une rotation s'établit; c’est le premier noyau d'un monde, comme muré d’éther brûlant (2). De même se constituent d’autres mondes, pareïllement limités, en nombre infinr. Or, dans ce troisième infini qu'est l'éternité du temps écoulé, toutes les possibilités de rencontre et de combinaison ont pu se réaliser (ce qui légitime la méthode des explications multiples), jusqu’à ce que, par le jeu même du hasard, fût obtenue celle qui a été capable de se maintenir et de se développer (3). Le normal et le bien sont donc un résultat des combinaisons contingentes, et non leur raison d’être : l’ordre naturel de la causalité ne peut être renversé sans absurdité ; n’y a pas de cause finale (4).
Du reste, même si notre monde se révélait plus bienveillant à l’homme, il n'en contiendrait pas moins, du fait qu’il est un composé, le principe de sa décomposition et de sa ruine. On (1) Lucr., II, 216-293 ; cf. Cic., Füin., I, 6, 18 sq. ; De fato, 10, 22; N. D., I, * 25, 69 ; Dioc. Œno., fr. 33 W, et d’autres textes CX 2 VI, n. 281. (2) Par ex. Lucr., V, 454-459.
(3) Par. ex. Lucr., I, 1021-1037 ; II, 1048-1076. (4) Lucr., IV, 823-857,
ne peut donc le tenir, non plus qu'’aucux autre, pour une œuvre divine ({). Aussi, pour soustraire les dieux à des risques inévitables de destructioz, Epicure les loge-t-il (curieuse, adaptation de la thésiogie d’Aristote) dans les intervalles des mondes (peraxdoua, inlermundia).
L’affirmation de leur existence n’est pas de sa part une concession prudente à l’opinion publique, au même titre que, chez cet adversaire de la superstition impie, le conseil de participer aux cérémonies religieuses. La réalité des dieux s'intègre en effet très clairement dans la doctrine. D’abord, ils sont l’objet d’une prénotion commune à toute l’humanité, et une prénotion suppose l’action d’une réalité. Ensuite, ils répondent à l'intuition que nous avons d’une existence immortelle et bienheureuse (2). On y trouve même lapplication principale d’une loi qui joue un grand rôle dans la physique épicurienne: la loi de compensalion ou d'équilibre (isovouix, aequilibritas, aequalrs tributro), en vertu de laquelle l’existence mortelle et douloureuse doit avoir dans l’ensemble de la nature son contrepoids, et, d’une façon générale, toute chose être contrebalancée par son opposé (3). Ce qu'il y a de plus beau en nous donne une image de leur nature ; leur corps est un quasticorps, un corps saini ou « glorieux ». Agrégats composés des plus subtils atomes, ils échappent pourtant à la limitation de lindividualité concrète : ils sont comme des sr/houetles en perpétuel mouvement et infinies en nombre (4).
La crainte de la mort étant, avec la crainte des dieux, le principal obstacle à la paix intérieure, il importe de savoir ce qu'est la vie. Un être est vivant quand lagrégat d’atomes, qui constitue son corps, est tel qu’r/ serve de maison à un autre
(1) Lucr., V, 146-234. Cf. CXLVI, n. 367-383.
(2) LH, 123 sq. Lucr., VI, 68-79 et V, 1198-1293. Cf. Cic., N. D., I fin etCXLVE. n. 12, 13, 387.
18) Cic., V. D. I, 19, 50. Lucr., II, 569-589,
(4) :à. 1 et Sch, Lucr., V, 146-155, 1161 sqq. et a/. Cic., N. D., I, i8 et 19; Div., 1, 17, 40. Cf. CXLVI, n. 352-366,
agrégat d’atomes, qui est son âme. Tant que l'être vit, ces deux agrégats sont en corrélation et interaction constantes. Mais, quand le corps enveloppant se désagrège gravement, le corps enveloppé devient libre, et, comme il ne devait sa cohésion qu’à son inclusion dans l’autre, il se dissipe, et les atomes qui le cemposaient se séparent. La mort par conséquent n'est rien qué nous concerne; car, une fois l’âme sortie du corps, nous cessons de sentir : l'illusion d’une vie future s’évanouit. Le cemposé-âme a d’ailleurs une double fonction : il répand la vie dans l'organisme; puis, en tant qu’il siège dans le cœur, il est le principe du sentiment, de la pensée et de la volonté. Les éléments de sa composition, qui rendent possible la fonction organique où non pensante (vù ähoyov, anima au sens étroit), sont très ténus et très mobiles, ignés (calor, vapor), aériens, et enfin de la nature du sou/fle (aura). A la fonction proprement psychique ou pensante (rù oyxév, animus, mens) correspondent des atomes d’une subtilité plus grande encore, ceux-là même sans doute dont sont faits les dieux, et qui sont sans équivalent dans notre expérience : aussi ce quatrième élément reste-t-il anonyme. La première fonction, on la indiqué, est condition de l’autre; mais l’âme de l’âme garde assez d’indépendance pour pouvair être heureuse, tandis que l’âme organique souffre avec le corps auquel elle est mélée (1).
Au reste, des processus purement mécaniques y rendront compte de la sensation et de la pensée ainsi que de la volonté. Toute chose réelle émef en effet sans arrêt des simulacres (eôwha), sortes d’enveloppes creuses qui en retiennent la structure générale et les qualités, soit superficielles comme la couleur, soit capables, comme l’odeur, de monter vers la surface. Ces miniatures proportionnées des objets se-meuvent avec une extrême rapidité; reçues par les sensoria, elles pénètrent jusqu’au cœur, où elles produisent la sensation. Il
(1) I, 63-68 ; HI 124 sq.; xd, 2. LUGR., III en entier.