‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 81 sur 117 · PT I TE SN TT RP SES · texte numérisé non relu

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enflotte dans l'air un nombre infini, qui ne proviennent pas seulement de ce qui tombe sous nos sens, mais aussi d'obiets, ou qui n'existent plus, ou qui sont hors de leur portée, soit actuellement, soit par nature comme les dieux : ainsi se forment toutes les images, les fantômes du rêve et du délire, et ces apparitions qui ont donné naissance à la prénotion des dieux. Enfin, dans leur long trajet, ces fragiles pellicules atomiques sont sujettes à s’altérer, ou encore à se fondre plus ou moins complètement avec d’autres : c'est de la sorte que, avant de me parvenir, le simulacre de la tour carrée arrondit ses angles, ou que se forme l’image des animaux fabuleux, chimères, centaures, etc., qui n’ont jamais existé. Par là se trouve expliquée et confirmée la valeur absolue du critère de la sensation (1). Quant à la volonté, son opération est analogue. Le simulacre d’un objet de désir ou d’aversion, celui du sujet dans ‘telle de ses actions ou de ses manières d’être, sont-ils présents, ils meuvent lâme pensante, qui à son tour meul l’âme organique ; le mouvement musculaire est, en conséquence, provoqué ou, au contraire, arrêté. Épicure, en reprenant à sa façon la thèse d’Aristote sur l’indétermination logique des futurs contingents, en nous attribuant une indépendance personnelle (rd map'mpäs &ésxorov), ne conçoit donc nullement la liberté au sens spirituel, et comme quelque chose de la conscience. Elle est, dans notre organisation, l’eflet de la contingence de la déclinaison atomique. Mais c’est assez, à ses yeux, pour que le simulacre du bonheur de la quiétude puisse agir sur âme et déterminer dans le corps, on le verra, les mouvements ou les inhibitions convenables (2).

Sur lapparition des vivants à partir de la terre mère et nourrice, il n’y a dans l’'Épicurisme aucune idée d'importance, qui n’ait déjà été rencontrée chez Empédocle ou chez Démo-

(1) 1, 46-53. Lucr., IV, 26-268, 722-822, 962-1086, etc. (2) III, 133 sq. Lucn., IV, 877-906 ; Il, 251-293. CiG., De faio, 10, 21 ; 16, 37; Ac. Il, 30, 973 NN. D., I, 25, 70.

crite. Le transformisme qu’on a cru parfois y découvrir ne concerne que la période des tâtonnements, celle où la nature, cherchant à Vaventure une combinaison viable, essaie des réussites. Maïs, dès que cette combinaison est enfin sortie des jeux multipliés du hasard, alors /es pacies de la nature (/ædera naturae) sont définitivement signés : les caractères spécifiques sont fixés et se reproduisent invariablement, jusqu’à ce que l’espèce vieillie meure avec le monde auquel elle appartient (1). Un autre problème d’origine préoccupait cependant depuis longtemps les esprits, celui de la préhistoire de l'humanité. Hécatée d’Abdère avait écrit sur les Hyperboréens et les Égyptiens, et peut-être est-ce de lui (2) que vient indirectement ce que dit Lucrèce de la vie des premiers hommes et de l’invention des arts, par lesquels l’homme a cherché peu à peu à préserver son existence ou à la charmer : le langage, la vie sociale fondée sur le contrat et, plus tard, l’organisation politique, la production du feu et le travail du métal, la culture du sol et le dressage des animaux utiles, le tissage des vêtements, l’habitation, la division du temps, l'écriture, la musique, la poésie. Épicure avait lui-même défini, à propos de linvention du langage, les conditions du progrès technique : la nature extérieure fait pression sur nous, et son action, après que la réflexion s’y est appliquée, engendre avec

le temps nos inventions (3). Ce progrès pourtant, au moins |

chez Lucrèce, n’est pas vraiment un progrès. C’est un remède à des maux réels : une nature moins clémente, un pouvoir de résistance diminué. Mais les maux qu’il a engendrés : la religion, les guerres, efc., sont plus nombreux et plus grancs que ceux auxquels étaient exposés les hommes primitifs, dans

() Lucr., I, 584-598 ; II, 865-901 ; V, 780-4.29

(2) I existe une concordance générale entre la description de Lucrèce et celle de Diodore de Sicile (Bibl. hise., L:7%8q:). CUK; REINHARDT, Hekalaios v. Abdera uv. Demokrilos (Hermes, 47, 1912),

(3) I, 75 sq. Dioc. ŒN., fr. 10, W. Lucr., V, 925 à la fin.

L'ÉPICURISME à ñ01

Vétat primitif du monde (1). Les prétendus bienfaits de la civilisation sont donc autant de périls pour la sagesse, et celleci consiste à se rapprocher de l’état de nature.

L’éthique épicurienne cherche en effet son fondement dans la nature : la canonique et la physique n’ont d'autre ebjet que de lui permettre de l’y découvrir à coup sûr. Or on voit que tous les vivants, tant qu’ils obéissent à leurs tendances naturelles, recherchent le plaisir comme leur bien : il est le commencemenl et la fin de la vie heureuse; étant le principe pour nous de toute préférence et de toute aversion, il est aussi le suprême critère affectif auquel se réfèrent tous nos jugements sur notre bien. Mais d’autre part nous n’avons un besoin de plaisir, que quand le plaisir est absént el que nous en souffrons; mais, quand nous ne soufjrons pas, le plaisir ne nous manque plus. C’est pourquoi le terme de la grandeur dans les plaisirs, ou leur maximum, c’est l'élimination de. toute la souffrance : là où est le plaisir, et tant qu'il existe, ni la souffrance ni la tristesse ne peuvent coexister (2). Or c’est ce qu’on oublie, quand, avec les Cyrénaïques, on définit le plaisir par le mouvement. Sans doute, dans le mouvement} en irain de s’accomplir, se manifestent une joie el une salisfacfion : ainsi, quand on est en train d’étancher sa soif. Mais le vrai plaisir est de n’avoir plus soif : le but du mouvement est alors atteint. Ainsi la réalité du plaisir n’existe que dans le plaisir stabilisé (hdovn xavasrmuanixf, voluplas in stabilitate) ; elle n’est pas dans le plaisir en mouvement (ñÿovn ëv XIVAOE!, voluplas in motu), qui est seulement l’autre en devenir (3). De cette distinction découle une conséquence pratique très importante. Toutes les fois en effet que, parvenus au terme du mouvement qui prépare notre plaisir, nous prétendons pro-

(1) Cf. L. RoBiN, Sur la conceplion épicurienne du progrès (R. de Métaph. ei de Mor., 23, 1916).

(2) LL, 128 sq. xo, à Cf. Cic., Fin., IL, 3,9.

(3) CXLVI, n. 1et 2. Cic., Fin., loc. cil. et 5, 16. Cf, supra, p. 314.

longer ce mouvement, nous reculons véritablement la réatisation définitive de notre plaisir. Nous le varions sans doute (rx), en perpétuant ainsi Îles chaiouillements de la sensibilité (yepyaouol, Iiillationes). Mais ces fioriltures, où les

hommes <e complaisent, ne l’accroissent pas, puisqu'elles ne

satisfont pas davantage le besoin dont nous souffrions. Or le plaisir est l’élimination de ce besoin, rien d’autre et rien de plus. L'absence de peine (&xovle, vacuilas doloris, indolentia), voilà donc le plafsir parfait et achevé : ce n’est pas un état de passage entre la douleur passée et le plaisir futur; cest un terme positif; il faut savoir s’y arrêter et s’y fixer (1).

En outre, puisque le corps et l’âme sont deux agrégats distincts, mais qu’une partie de l’âme confère au corps la sen-

sibilité, tandis que l’autre en est relativement indépendante,

il est légitime de distinguer des plaisirs du corps et des plaisirs de j’âme, c’est-à-dire de l’âme pensante. Il importe toutefois de

ne pas se méprendre sur cette distinction. Les plaisirs du corps

ne sont pas seulement les plaisirs en mouvement, car ils consistent au contraire dans un équilibre stable de la chair : c’est, au sens étroit, l’absence de douleur. L'âme pensante, d’autre part, ne saurait obtenir l’absence de trouble, l’ataraxie proprement dite, sans avoir connu la jouissance des mouvements intérieurs qui préparent ce calme définitif (2). De plus, les plaisirs de l’âme ne sont pas qualitativement supérieurs à ceux du corps, car tous les plaisirs se valent : qu’aurions-nous à reprocher aux débauchés, disait Épicure, si leurs plaisirs étaient capables de les rassasier, s’ils les délivraient des craintes qui troublent l’âme, s’ils étaient purs de ce qui est le seul mal, la douleur (3)? Par contre, chacune des deux sortes de plaisirs a sa fonction propre. Ceux du corps sont fondamentaux, Épicure le proclamaïit sans feinte au grand scandale

(1) 5, 18. Cie, Fin. L 11 : IL, 3,9 sq. ; N. D. 1, 40, 113. CXLVI, n. 41. (2) Ibid., n. 68, 424-498 : IL, 131 fin; cf. 128. SÉN., Ep., 66, 45, (8) xd, 10. Cf, Cic., Fin., IL, 7, 21

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de ses advertaires : Le principe et la racine detout bien, e’esi le plaisir du ventre (1). Mais la chaïr est aïnst faïle que, pour elle, les limites du plaisir sont infinies, et il lui plairait qu'il durât à d’infini. W faut donc que l'âme lui fixe ses bornes par la réflexion ; car elle sait que le plaisir est aussi grand dans un lemps fint que dans un lemps infini, et qu'on n'a pas besoin d’un lemps infini pour étre heureux (2). Elle mesure aussi les douleurs du corps : sont-elles chroniques, elles ne sont pas très fortes puisque je continue de vivre, et, dans une infirmitéincurablecomme la cécité, l’âme trouve encore quelque jouissance ; sont-elles istenses, elles ne peuvent durer longtemps, ou bien la mort m'en délivrera bientôt (3). Enfin, grâce au pouvoir personnel qui est en moi, je puis appeler à mon aide tant d'images de mes joies antérieures qu’elles écarteront mes douleurs présentes, les contraindront à /a reiraile, au point que je ne les sentirai même plus : C’esi une heureuse journée que je passe, et c’est la dernière de ma vie, écrivait Épicure au milieu des affreuses souffrances dont il allait mourir ; car à toutes ces souffrances faisaïi front le conlentement calme de mon âme, appliquée au souvenir de nos entretiens passés (4). Attitude hautaine, qui a des analogues, mais que l’Épicurisme seul a tenté de rattacher aux conditions mêmes de l’expérience.

Laissant dans l’ombre cet aspect de la doctrine, les détracteurs d'Épicure insistaient au contraire sur son apologie du plaisir, dont la signification prêtait à une équivoque facile. Lorsque nous disons que le plaisir est noïre fin, leur répondait Épicure, ce ne sont pas les plaisirs des débauchés… que nous envisageons… (5). Il existe en effet une règle, issue de la réflexion de l'esprit qui calcule la richesse de plaisir virtuel (1) CXLVI, n. 67, 409. — (2) III, 126 ; x, 19 sq. (Ci. CXLVI, p. 397).

(3) I, 133 ; x, 4 ; ef. CXLVI, p. 305 et n. 446 sq., 508. (4) CXLVI, n. 138 (cf.) n. 601. Cic., Tusc., Il, 7, 17; LIT, 16, 33. Sen.

Ep., 9, 3.

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