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qu'il y a dans nos douleurs aussi bien que dans nos plaisirs, leur quantité, et non leur qualité : C’est justement parce que le plaisir est le bien premier et naturel, que nous ne recherchons pas lout plaïsir ; mais il arrive au contraire que nous
passons par-dessus nombre de plaisirs, quand une quantité
supérieure de déplaïsir doit s’ensuivre pour nous; nombre de douleurs d'autre part l’emportent dans notre opinion sur les
plaisirs, quand un plus grand plaisir en sera pour nous la conséquence. Ainsi tout plaisir, en verlu de sa nature propre, est un bien, et pourtant tout plaisir n’est pas à rechercher; de même toute douleur est un mal, mais toute douleur n’est pas faite pour étre toujours évitée. Ce qui est prescrit, c’est donc une mensuralion comparative (suumérpnais), dont l’unité est le plaisir, et dont les exigences strictes de la nature constituent l’étalon. Or, parmi nos désirs et parmi nos aversions, il en est dont l’objet est en dehors de ces exigences. Aussi Épicure divisait-il en trois classes les désirs (et corrélativement les aversions) : ceux qui ne sont nt nalurels ni nécessaires, d'obtenir des honneurs par exemple ; ceux qui sont naturels sans être nécessaires, comme de tout raffinement par lequel est varté, sans être accru, un plaisir naturel : Envoremoi, écrivait Épicure dans ce sens à un ami, un pelit pot de catllé, que je puisse faire bombance quand j’en aurai envie enfin, ceux qui sont à la fois nalurels et nécessaires, ainsi de manger à sa faim et de boire à sa soif, ce qui peut se faire avec du pain notr et de l’eau. On fera bien de ne jamais céder aux premiers ; aux seconds on n’obéira que par exception, car c’est leur rareté même qui en fait le prix ; quantaux derniers ils sont les plus faciles à satisfaire, et toujours à notre portée (süxépioro, parabiles) : Grâces soient rendues, disait le Maître, à la btenheureuse Nature, d’avoir mis à notre portée les choses qui sont nécessaires, tandis que celles qui ne sont pas aisément à noire portée sont celles qui ne son! pas néces- Saires ! Se tenir dans les limites de la nature, c’est avoir
HN à | | L'ÉPICURISME | 11,408 sa su/fisance (airépxeix), et c’est le comble de la richesse (1).
Toutes les vertus traditionnelles, tempérance, courage ou force d’âme (2), prudence, trouvent donc leur place dans la conception épicurienne de la conduite individuelle, Mais aucune d'elles n’a de valeur que par rapport au plaisir : Je crache sur la moralité (rù xxév), disait Épicure (3), e sur les creuses admirations qu’on lui décerne, quand la moralité ne produit aucun plaisir ! De toutes les vertus ainsi comprise, la plus fondamentale, peut-être même la seule, c’est la prudence (ppévnois); le discernement des vrais plaisirs est en effet l’œuvre de la réflexion. Ce ne sont donc pas les jouissances sensuelles infinies qui engendrent la vie agréable, mais c’es! un sobre calcul, appliqué à connaître les raisons de lout choïx et de toute aversion, ei à chasser les opinions d’où provient en majeure pariie le irouble qui saïsit les âmes. La prudence enseigre en eflet qu’il est impossible de vivre agréablement, st on ne vil d’une façon réfléchie, morale et juste, nt de vivre d'une façon réfléchie, morale et juste, st on ne vit agréablement (4). Épicure va même jusqu’à dire qu’elle vaut par soi et indépendamment du succès, car celui-ci est parfois dû à la fortune (5). Si raffiné que fût cet égoïsme, il conduisait pourtant à des théories dont la brutalité révoltait. Ainsi, dans cette mutuelle renonciation qui fonde la société et la justice, chacun des contractants n’a en vue que son propre intérêt : injustice est donc un mal seulement parce que, à violer cet engagement de ne pas se nuire réciproquement, il y a piusà perdre qu’à gagner. Au surplus, Pacte injuste fût-il dx mille fois secret et pratiquement assuré de limpunité, l’âme de l’agent n’en est pas moins empoisonnée par la terreur du châti-
(1) III, 129-132 3 x, 15 et 29. Cic., Fin., I, 13, 44 sq. Lucr., V, 1116.1118, Cf. CXLVI, n. 181 sq., 456, 468-477, 602.
(2) Cuc., Fin., 1, 14, 47 sq. ; 15, 49 et CXLVI, p. 269, note à L. 19.
(3) Ibid., n. 512; cf. n. 504, 506.
(4) TIL, 132 ; cf. x5, 5 et Cic., Fin., I, 18 in.
(5) III, 135 ; cf. xë, 16.
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ment final (1). Quant à Pamitié, ce qui en fait le prix, c’est qu’elle est nécessaire à la sécurité et à l'agrément de la vie ; on s'aime donc soi-même, non son ami. Cette thèse faisant scandale, quelques Épicuriens y apportèrentdestempéraments. Mon ami, disaient les uns, est un autre moi-même : il n’est donc pas le moyen de mon bonheur, il en est un élément. Dans l’amitié, disaient plus subtilement certains autres dont Stuart Mill s’est peut-être souvenu, il y a un désintéressement ‘réel, car, avec l’habitude, le mobile égoïste initial a fini par être oublié (2).
Bien que, dass la pratique, cette conception de la vie fût exposée à nombre de difficultés et d’inconséquences, par exemple sur la question des relations de famille (3), il semble cependant que de ce qui précède se dégage une figure assez nette du Sage épicurier. Deux traits paradoxaux doivent être tout d’abord signalés. Ce Sage est un ascète; il soumet en effet le plaisir de la chair à une discipline rigoureuse ; il le réduit au minimum, sous prétexte, il est vrai, de ne pas le compromettre; il demande à une médi!ation, qui le transporte hors de l'actuel, le moyen de faire reculer la souffrance. En second lieu, c’est un cénobite, car il n’y a de société pour lui que des hommes qui se sont réunis pour faire en commun leur salut. Vivez caché, prescrit-il (4), et il s’est lui-même retiré du monde. Il n’est pas lié par les lois : ce sont les méchants que celles-ci engagent envers lui. À moins que lintérêt de son propre salut ne l’y oblige, il s’abstient des affaires publiques, et il raille ceux qui à lintérêt de leur pays ont sacrifié /a couronne de l’ataraxte (5). C’est enfin un guérisseur spiritue} : contre les quatre erreurs qui corrompent la vie, sur les dieux, sur la mort, sur les plai-
. (1) x5, 31-38. Cf. Cic., Fin., 1 16 ; IL, 16, 53 sq. et CXLVI, n. 525, 551.
(2) Cic., Fin., E, 20 ; IE, 24-26.
(3) A cette difficulté et à d’autres semblables était consacré le livre des êsanooar, Incertitudes. Cf. CXLVI, n. 18-20. Les préoccupations familiales que révèle le Teslament peuvent se rapporter à la vie spirituelle.
(4) CXLVTÏ, n. 561.
(5) Ibid., n. 187, 530, 556, 5959 sq.
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sirs, sur la douleur, il a découvert la guadrupie drogue (ñ Terpapdpuaxos), dont la vertu magique apaise et guérit (1). Il a donc en lui-même toutes les ressources défensives dont il a besoin pour se donner le positif de tous les bonheurs. Au milieu d’une civilisation dépravée il a su revenir à la bonne Nature, et ce retour à la simplicité native lui vaut en effet de se suffire toujours à lui-même : il ne discontinue pas d’être dans les plaisirs, même quand il est enfermé dans le bronze brûlant du taureau de Phalaris ; il est comme un dieu parmi les hommes, car rien ne ressemble moins à un étre mortel que celur doni la vie, étant homme, se déroule au milieu de biens immoriels ; pour la béatitude, il rivalise avec Zeus lui-même (2), L’affranchissement du Sage, égaldes dieux,apparaît en résumé comme la plus haute réalisation de lindividualité : tout entière concentrée sur elle-même, maîtresse d’elle-même par la pensée et imposant à la chair la loi de la pensée, elle se dégage ainsi de toutes les solidarités qui l’enserrent. L’indé.pendance du Sage est l’aboutissant des tendances individualistes qui caractérisent fortement la philosophie épicurienne : celle-ci est, peut-on dire, un atomisme généralisé. Historiquement l'Épicurisme représente un eflort pour donner au Cyrénaïsme plus de cohérence, et pour légitimer dogmatiquement l’ascétisme pyrrhonien. Plus encore qu’une école philosophique, il a été une société religieuse organisée, où chaque fidèle recevait le talisman de sa libération et la règle de son salut. Peut-être les Épicuriens sont-ils en partie responsables de la méprise des profanes sur Pesprit de leur doctrine. Mais ils n’ont été authentiquement, ni les pourceaux dont parle Horace, ni même des voluptueux raffinés et délicats. Sénèque, tout stoïcien qu'il est, en juge équitable-
(1) Pap. Herc., 1005, col. 4. Cf. III, 133 et Cic., Fün., IL, 7 fin ; 29, 94, Il s’agit des quatre premières xÜprat D6Ea.
(2} LE, 135. Dioc. Œno., fr. 63, col. 3 et 4. D. L., 117. Lucr., INT, 322. Cic., Fin., 1, 18 sq. CXLVI, n. 61 sq. ;
ment, quand il note ce qu’il y a de /risiesse au fond de la vie épicurienne, à côté de sa sainlelé et de sa reciiilude (1). Il n’est pas impossible au reste que l'Épicurisme ait dû précisément son prodigieux succès à cette diversité de ses aspects, qui fait son originalité. Il proclame le plaisir le bien suprême, et il l’exténue par l’ascétisme; il juxtapose la résignation à la béatitude, et la mélancolie à l’optimisme : son sensualisme intégral se complète par un calcul raisonné des plaisirs; matérialiste, il cherche son point d'appui dans la pensée ; dédaigneux de la vérité scientifique, il fonde la conduite sur la connaissance de la nature; dans le mécanisme il introduit la liberté; il combat la superstition, et c’est une foi qu’il prêche.
Au défaut de Métrodore de Lampsaque, cet autre Épicure (2), mort sept ans avant le Maître, dont il était le plus cher disciple, ce fut Hermarque qui recueillit la direction de l’école. Colotès, autre disciple d’'Épicure, est connu par le traité où Plutarque, à l’occasion d'un de ses écrits, a combattu l’'Épicurisme. D'une ‘açon générale, nous ne savons presque rien de ses plus illustres représentants jusqu’au 1° siècle avant Jésus-Christ; c’est à peine si Philonide de Laodicée ou Démétrius le Laconien sont pour nous plus que des noms. Zénon de Sidon, Phèdre, Patron, Philodème de Gadara surtout, sont un peu moins ignorés, grâce aux papyrus d’Herculanum, grâce aussi à Cicéron, qui les a tous connus et estimés. Après eux, c’est pour nous la nuit complète : il semble que la vie de Pécole se soit disséminée: tout entière dans les confréries locales et que le Jardin ne soit plus que «le lieu saint » de la communauté.
(1) Vik, beal., 13, 1. — (2) Caic., Fin., I, 28, 92,