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PHILOSOPHIE DE L'ÊTRE LES ÉLÉATES

Il est oossible que l'école d'Elée ait été fondée seulement par Parménide ; il est certain qu'il en représente la doctrine fondamentale sous sa forme la plus caractéristique, que Zénon d'Elée n'a fait qu'en illustrer ensuite certaines conséquences, que Mélissus de Samos l'a modifiée sans en changer pourtant l'esprit ; enfin que, avant Parménide, le germe de cette doctrine existait déjà chez Xénopharie de Colophon. Il y a donc tout avantage à ne pas briser ce groupe traditionnel de la geni éléalique, selon l'expression de Platon, et à imiter sur ce point l'exemple d'Aristote. Au moins en droit, Xénophane est le père de l'Éléatisme, puisqu'il est l'initiateur de la doctrine de l'unité de l'être (1).

Xénophane de Colophon.

Ce qu'il a dit de Pythagore et ce que d'autre part Héraclitea dit de lui, voilà de quoi marquer vaguement la placs de Xénophane. Il est difficile de préciser davantage, faute d'une donnée, dans une indication biographique que nous lui devons

(1) Platon, Soph.y 242 d et Arist. Metaph., A 5, 986* 18-28. Dans LXXI, Xénophane est étudié dans le chapitre II (Science and religion), Parménide dans le chapitre IV, Zénon et Mélissus, les jeunes Éléates, dans le chapitre VIII. Dans XII Xénophane est rattaché aux Ioniens. Contre l'autorité de Platon, LXXI fait valoir (140, 3) que celui-ci, Théét. 179 e, a relié Heraclite à Homère. Mais, entre ce cas et l'autre, il n'y a pas de commune mesure.

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à lui-même: Il y a déjà, écrit-il en effet, soixanle-sept années que je promène le tourment de ma pensée sur la terre dHellade, et, à partir de ma naissance, il y avait alors vingt-cinq ans passés (fr. 8). On voit bien par là qu'il a vécu quatrevingt-douze ans au moins; mais quand a commencé son existence errante? Au coin du feu, à la veillée d'hiver, on se demande : Quel est ton âge, mon brave? Combien avais-tu quand, arriva le MèdeP (fr. 22) Peut-être pourrait-on trouver dans cette question une allusion à la donnée qui nous manque : il aurait quitté l'ionie quand son pays fut conquis par Harpage au nom de Cyrus (545), et à peu près à l'époque où des émigrants phocéens fondèrent Marseille., et d'autres, Élée dans la Grande Grèce. Ses voyages l'ayant conduit en Sicile, puis en Italie, il est possible, sans plus, qu'il se soit enfin fixé à Elée. Si son existence vagabonde fut, ce qui n'est pas certain, celle du rhapsode, il semble du moins que, contrairement à l'usage, elle ne l'ait pas enrichi. C'étaient sans doute en effet ses propres vers qu'il récitait dans les banquets, et, si l'on en juge par ce qui nous est resté de ses Elégies (en vers iambiques) et de ses Parodies (en vers épiques) (1), son enjouement était trop malicieux, sa pensée trop libre, sa grâce trop empreinte de dignité et de noblesse morale, son caractère trop indépendant, pour lui valoir la clientèle des puissants et des riches. A ces recueils il faudrait peut-être ajouter, entre autres, un poème sur la Nature (en vers épiques), duquel proviendraient plusieurs de nos fragments. Mais, que Xénophane ait ou non écrit un poème philosophique distinct, c'est un. poète qui a eu, on ne peut sérieusement le nier, une âme de philoosope.

Ce qu'il y a en effet de plus important chez lui, c'est un effort pour établir l'existence d'un ordre de valeurs supérieur

(1) Les Silles, d'où seraient extraits plusieurs de nos fragments, ne sont peut-être pas un ouvrage distinct, mais un autre titre qu'on aurait donné aux Parodies, après Timon le Sceptique, imitateur de Xénophane.

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à celui de l'expérience sensible, de l'opinion sociale, de la tradition religieuse, pour se représenter cet ordre en fonction d'une réflexion morale déjà hautement critique, pour déterminer enfin le rapport de l'expérience avec les réalités morales que l'homme conçoit au-dessus de lui-même et de sa vie physique. Sa méthode n'est pas moins remarquable : au lieu de rendre, à la façon d'Héraclite, des oracles dogmatiques, il fait sortir ses propres vues de la polémique qu'il engage contre l'opinion commune ; l'esprit dialectique des autres Éléates est déjà chez lui.

Ainsi, par exemple, après s'être attaqué, avec une cinglante ironie, au culte de ses compatriotes pour la vigueur, l'adresse et la beauté physiques, à la vanité des vainqueurs olympiques, aux honneurs et aux récompenses dont on les couvre et qui, pour quelques-uns, iraient plus justement à leurs chevaux, il ajoute : Ils ne valent pourtant pas ce que je vaux. Car notre sagesse est meilleure que la force des hommes et des chevaux. Peut-être est-ce là juger à V aventure. Mais il n'y a pas non plus de justice à estimer la force par-dessus la bonne sagesse! (fr. 2). Voilà donc la seule chose qui possède une incomparable valeur. Or, c'est dans la pensée qu'elle a son principe ; car elle consiste dans une attitude logique, qui est celle, non du scepticisme, mais de l'esprit critique. Supérieure sans doute à la connaissance sensible, puisqu'elle est capable de juger et celle-ci et elle-même, la connaissance rationnelle n'en est pas moins relative comme l'autre : d'un savoir absolu nous serions incapables de prendre conscience, et V opinion est le lot de tous les hommes (fr. 34). La vérité n'est pas une révélation des dieux, mais le fruit pénible d'une longue recherche (fr. 18).

Un autre exemple n'est pas moins significatif. Contre les croyances anthropomorphiques de la religion populaire, Xénophane a dirigé une critique dont l'éloquente âpreté témoigne d'une singulière élévation du sentiment moral. Les hommes, dit-il, se sont donné des dieux à leur image : ainsi les Elhio-

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piens disenl des leurs qu'ils sont camus et noirs, les Thraces, qu'ils ont les yeux bleus et les cheveux rouges. Alors, si les bœufs et leschevaux elles lions avaient des mains et pouvaient, avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraient des figures de dieux pareilles à des chevaux, et les bœufs, pareilles à des bœufs (fr. 14-1(5). Bien plus, tout ce dont les dieux ont été chargés par Homère et par Hésiode, c'est ce qui, de la part des hommes, est objet d'injure et de blâme (fr. 11 sq.). — Mais cette critique négative a sa contre- partie positive. Si dans les fables de la mythologie il n'y a rien de salutaire, il y a en revanche des paroles religieuses et des discours purs, pour célébrer sagement la divinité; on peut la prier de nous rendre capables d'accomplir les choses qui sont justes ; en tout cela, la règle, c'est d'avoir toujours souci des dieux (fr. 1, v. 13 à la fin), autrement dit, de conserver au divin sa vraie nature et de ne pas le ruiner dans son principe par l'introduction d'éléments sensibles et passionnels.

Dans ce sens, Xénophane aboutit à une remarquable conception de Dieu, non pas monothéistique, comme on l'a dit quelm quefois, mais plutôt panthéistique. Il s'agit, dans les fragments où apparaît cette conception, d'un dieu unique qui est la plus haute réalité, aussi bien de l'ordre divin que de l'ordre humain; qui non seulement n'a pas notre structure, mais non pas même notre pensée; qui, par la puissance intelligente de sa pensée donne sans peine le branle à tout ; qui tout entier voit9 tout entier pense, tout entier entend, de sorte que chacun de ses attributs ou de ses actes s'étend à la totalité de sa nature; qui r e se meut pas, et à la nature duquel ne convient pas même l'idée d'un changement de lieu à un moment quelconque, ce qui semble impliquer qu'il est éternellement partout (fr. 23-26). Or Xénophane, dit Aristote (1), s'il a été avant Parménide-le premier à faire Un, ne s'est pas mis en peine de dire si cette unité est finie ou

(1) Melaph., A 5, 9S6* 20-24.

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infinie, matérielle ou formelle; mais, ayant tourné son regard vers l'ensemble du monde, il a dit que l'Un c'est Dieu. Ce témoignage d' Aristote, confirmé par les auteurs dont Théophraste est la source et par Timon le Sillographe (1), permet, en fixant les bornes de la théorie de Xénophane, de faire justice des développements qu'elle reçoit dans les chapitres 3 et 4 du De Melisso, Xénophane et Gorgia. Le Péripatéticien éclectique, qui, sans doute au Ier siècle de notre ère, a composé ce petit traité (2), attribue en effet au poète philosophe une discussion d'antinomies dialectiques : fini et infini, mouvement et repos, qui semble aussi étrangère à son temps qu'à la tournure même de son esprit. Et pourtant, en concevant ainsi tout ce qui est comme, un être unique, qui est tout entier en tout ce qu'il est, éternel, immobile, immuable, Dieu constitué par une pensée supérieure à la nôtre, Xénophane rompait radicalement avec la physique antérieure et définissait le principe des choses d ne manière entièrement nouvelle. Il créait une autre physique, dont le vrai nom est ontologie. La méthode qu'elle comporte est celle dont on a vu peu à peu se préciser le dessin : déterminer quels attributs conviennent logiquement à un être ou à l'Etre, sans en contredire ni en ruiner l'essence.

Dès lors, on peut s'étonner que chez Xénophane il y ait une physique propremen dite. Or cette physique semble avoir un caractère singulier : une apparence arriérée, et, dans le ton, quelque chose de cavalier qui a pu faire croire à une parodie de la physique ionienne (3) ; mais, à côté, des preuves non douteuses de l'aptitude à observer et du souci d'interpréter les faits ; un ensemble de recherches assez varié pour être donné en exemple par l'ennemi de la polymathie, et assez consistant d'autre part pour que le même Héraclite ait cru bien faire de s'en assimiler cependant quelques thèses d'une inspira- Il) LXVm, c. 11, A 31 (2 sq., 8 sq.), 33 (2), 34, 35, 36 m.

(2) /bid., A 28. Cf. II, 617-639 (tr. fr. 2-20) ; LXII, 108 sq.

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