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LE MÉCANISME ATOMISTIQUE L'ÉCOLE D'ABDÈRE — LEUCIPPE ET DÉMOCRITE

Originaire de Milet ou d'Élée, élève de l'école de Parménide et fondateur d'une école à Abdère, Leucippe est un nouvel exemple, à peu près au temps de Mélissus, des échanges intellectuels de la Grande Grèce avec l'Ionie. C'est, semble-t-il, un contemporain d'Empédocle et d'Anaxagore, antérieur pourtant à ce dernier par ses écrits, s'il est vrai, comme le dit Démocrite (fi\ 5), qu'il ait été plagié par lui. Le développement donné à l'école par Démocrite d'Abdère, l'activité scientifique de celui-ci, la constitution même d'une bibliothèque d'école, dont le catalogue en tétralogies* dressé par Thrasylle au début du Ier siècle de notre ère, prouve que les ouvrages de Leucippe, le Grand Système du Monde et le traité De l'esprit, n'étaient pas distingués de ceux de son successeur, — tout cela a contribué à effacer la personnalité du maître. Sans doute nous pouvons présumer que ce qui se rapporte aux préoccupations d'une époque postérieure, théorie de la conduite et théorie de la connaissance, appartient plutôt à Démocrite. Mais si rares sont les cas où nous pouvons faire la part de Leucippe, que le plus sage est peut-être (1) d'imiter l'exemple d'Aristote et de ne - pas les séparer l'un de l'autre. En le faisant, on n'oubliera pas cependant que Démocrite, vraisemblablement plus jeune que Protagoras d'au moins dix ans, est un contemporain des Sophistes et de Socrate ; que, mort très vieux, il a survécu

(1) Dans XII, Démocrite est étudié après Socrate, et, dans X, il est joint Platon.

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à celui-ci de vingt ans, sinon plus ; enfin qu'Anaxagore n'était pas mort quand il publia, jeune encore, son Petit Système du monde. Le caractère encyclopédique et didactique de son œuvre, où la médecine, l'agriculture et d'autres arts ont leur place, l'apparente à celle d'Aristote et est représentatif du temps où il a vécu. Il est étrange que, de cette œuvre immense, il nous reste proportionnellement si peu de chose : elle paraît s'être perdue après le ine siècle de Jésus-Christ, laissant pourtant au nom de Démocrite un extraordinaire prestige, que lui avaient valu ses prétendus voyages en Orient et tant d'anecdotes romanesques où il faisait figure de magicien.

La filiation, qui unit probablement en fait l'école abdéritaine à l'Éléatisme, est attestée, entre les doctrines, par Aristote et avec autant de précision que de force. Les Éléates, dit-il en substance, avaient, au mépris des faits et au risque de toucher à la démence, proclamé l'unité et l'immobilité absolues de l'Etre. Leucippe se garde de leur ivresse logique, il fait des concessions à l'expérience sensible, il veut sauver la pluralité et le mouvement, la génération et le devenir. Mais d'un autre côté il concède aux Éléates, et que l'Être véritable est exempt de vide, et que sans le vide il n'y a pas de mouvement. Il faut donc, puisque la réalité du mouvement est admise, que le vide constitue, en face de l'Être, un Non-être aussi réel que lui ; puisque la pluralité est admise, qu'elle existe dans le non-être du vide, et non dans l'Être, duquel elle ne pourrait sortir. Ainsi l'Être est à ses yeux une multiplicité infinie de masses, qui sont invisibles en raison de leur petitesse. Elles se meuvent dans le vide. Quand elles entrent en contact, elles ne font pas une unité, mais c'est par ces rencontres que, en s'unissant, elles produisent la génération, en se séparant, la corruption (1). Par conséquent, Leucippe et, avec lui, Démocrita ont « monnayé » l'Être éléatique, en tant que corps homogène, en un nombre

(1) Gen. et Corr.t I 8, 325a2-36. Cf. LXVIIÏ, ch. 54, A 8 (Théo phraste).

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infini de coupures pleines et solides, corps indivisibles, masses atomes (axo(xa <Toop.axa, axo^ot cfyxoi). Corrélativement, la continuité de l'étendue homogène est encore une réalité, mais sans corps, donc sans être, le non-être du Vide, réceptacle infini du mouvement d'un nombre infini d'atomes, condition nécessaire de la condensation, comme de mélanges sans accroissement de volume. La réalité se décompose donc en ce que Démocrite appelait le quelque chose (8^v), les atomes, et le non-quelque chose (p}8év), le vide. C'est en vérité, disait-il encore, qu'existent les atomes et le vide, seuls objets d'une connaissance authentique, tandis que c'est par convention (vdjjuo) qu'existent le doux, l'amer, les couleurs, etc., objets d'une connaissance obscure : adaptation nouvelle, et traduction dans la langue d'un autre temps, d'une distinction éléatique, celle de la Vérité et de l'Opinion (1). Enfin, s'il était bien établi que Mélissus est postérieur à Leucippe, on pourrait apercevoir dans les doctrines du premier sur l'infinité et l'incorporéité de l'Être, dans sa réfutation des physiciens, à la fois une protestation de l'Éléatisme contre l'hérésie de Leucippe, et un effort pour délivrer la philosophie de Parménide des difficultés qui ont suscité cette hérésie (2). Or l'existence d'une hérésie attesterait une fois de plus la réalité d'une filiation.

Les atomes étant l'étendue pleine répétée à un nombre infini d'exemplaires, toute propriété qui n'est pas contenue dans cette essence fondamentale de l'Être sera, en vertu de la méthode éléatique, exclue des atomes. Ils ont donc tous la même nature, sans aucune diversité qualitative, tout comme l'Être des Éléates ; ils ne peuvent pas plus être changés qualitativement qu'ils ne peuvent être divisés, de sorte qu'ils sont doublement impassibles ; le Non-être ne pouvant donner naissance à l'Être, ils sont inengendrés, donc impérissables. Ils ont par contre des déterminations positives, savoir celles qui

(1) Cf. Ibid., eh. 55, fr. 156, 9, 11, 125 et A 39, 47 ; ch. 54, A 16, 19.

(2) Cf. p. 102 sq. et II, 776 sq.», 953 sq.» (tr. fr., II 91, 368 sq.).

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sont impliquées par l'étendue. En premier lieu, ils diffèrent par la figure (^oqjuk^, comme A ou N ; ce qui fait qu'ils sont appelés des formes (ihécu), les uns anguleux, d'autres ronds, d'autres concaves ou convexes, lisses ou bien pourvus d'aspérités pkis,ou moins régulières, parfois armés comme de crochets ; dwersilré d'ailleurs infinie, car il n'y a pas plus de raison en faveur de celle-ci que de celle-là, et pas d'autre moyea en ouk-e*d'expliquer l'infinie diversité des phénomènes. En secootHieu, il y a l'ordre (SiaOtyr, ou ota^x^) dans lequel sont disposés des atomes de même figure, comme AN et NA. En outre, deux atomes de même figure peuvent être tournés dans une position différente (^ottJ), comme ffi et H ou Z et N. Enfin, chaque atome doit avoir sa grandeur ; en fait toujours inférieure à ce que peut discerner de plus petit la perception sensible (de sorte que les atomes sont des sortes d'intelligibles, que la pensée seule peut saisir), cette grandeur est logiquement quelconque, dès qu'on fait abstraction de son rapport à notre connaissance ; et il n'y aurait rien d'absurde qu'un atome fût grand comme un monde (1).

Toutes ces différences sont proprement géométriques et analytiquement liées à l'étendue. Il semble donc difficile, quoi qu'on en ait dit, d'y joindre la pesanteur, en relation avec la grandeur des atomes. Sans doute, à considérer les atomes dans leurs «omposés sensibles, on peut envisager la proportionnalité du poids à la grandeur. Mais il n'y a pas là de rapport essentiel et premier. Autrement, Aristote aurait-il reproché aux atomisées de n'avoir pas cherché dans la nature même des atomes une cause de leur mouvement ? C'est au contraire de ce grief qu'Épicure croira disculper l'atomisme en donnant aux atomes une pesanteur essentielle, et sans doute est-ce par confusion avec ce dernier qu'on a attribué à Démocrite la

(1) Swr toi* ceci, ef. LXVIII, c. 5i, A 6, 8 sq , 11, 13 sq.; c. 55, A5 i, 37 sq., 41. 43 »q., 49, 57, 135, § 65-67, etc., et fr. 141. Les trois principales différences atomique» sont appelées par Aristote ox^M-a» tcxÇk» Oeo-tç.

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même doctrine (1). — Cependant, comme, en face de l'étenduecorps de l'atome, Leucippe et Démocrite posaient l'étendue sans corps ou le vide, ils ont voulu prouver que la première possède une qualité physique, non purement géométrique par conséquent, qui exclut la seconde. Cette qualité de l'atome, la seule qu'il possède, c'est sa plénitude absolue (vokttotïjç), sa solidité indissoluble (<7reppoTT,ç), bref son impénétrabilité et son impassibilité fondées sur un caractère positif qui exclut totalement U vide. Cette propriété est indépendante de l'extrême petitesse de l'atome, et c'est pourquoi sans doute la possibilité de très grands atomes était admise sans difficulté. Au reste, les anciens atomistes ont beaucoup trop insisté sur cette propriété pour qu'on puisse croire qu'Épicure se soit avisé le premier de l'indivisibilité physique de l'atome. Enfin il est remarquable que, d'après Aristote, il y ait à la base du système de Démocrite une opposition qualitative, entre le vide, ou le rare, et le solide (2). Ainsi donc il y a deux étendues, celle qui ne résiste pas, ou le vide, celle qui résiste, ou l'atome. Par conséquent, l'école d'Abdère n'est pas allée jusqu'au bout de sa conception quantitative et géométrique de la nature.

Cette introduction subreptice de la qualité dans les principes de la doctrine ne doit pas pourtant faire méconnaître l'effort réfléchi et décidé de l'atomisme vers les explications rigoureusement mécanistes. Les qualités, les changements qualitatifs, les substances en tant qu'ensembles fixes (oufi^iveiv) de qualités réunies, tout cela s'explique par l'assemblage des atomes, leurs figures, l'ordre dans lequel ils se disposent, la position qu'ils prennent. Les changements et l'anéantissement d'une chose, c'est, sous l'action incidente de quelque menue

(1) Ibid., c. 54, A 6 fin et 16 ; c. 55, A 47, 58, 61. En faveur de cette interprétation, cf. LXXXVn, LXXI, § 179, etc.» Contre elle, II, 859 sq. (tr. fr. II, 307 sq.) et ad LXVIÏÏ A 47, etc.

(2) Cf. ÀR., Gen. et Corr., 18, 826«*«ï, Phys., I 5, 188* ™, Metaph., A 4, 985* 7,io-i3 . d. L., IX, 44 s. fin. ; LXVIII, c. 55, A 43 s. fin. et 56. En sens contraire, c. 54, A 13 sq. ; cf. 55, A 49 s. fin.

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cause extérieure de mouvement, un déplacement dans les parties de l'assemblage, ou la rupture de celui-ci. La nature est l'universelle réserve de ces semences (icav<T7repp.ta), impassibles, inaltérables, immuables, en nombre infini, qui, par les modes divers de leur mouvement et de leur agrégation, produisent toutes les choses et tout le devenir. Mais le mouvement ne peut avoir lieu sans le non-être du vide, corrélatif da l'être sans vide. Ainsi le mouvement et la diversité, frappés d'interdit par PEléatisme, sont rétablis grâce à la synthèse de l'Être et du Non-être.

Quant à la cause première du mouvement des atomes, au grand scandale d'Aristote qui n'en conçoit d'autre qu'une tendance interne, comme serait par exemple une pesanteur ou une légèreté absolues, c'est, d'après eux, le vide (1). Comme la multiplicité, le mouvement apparaît avec ce qui contredit le plein. De même que pour l'infinité du nombre des figures, il n'y a aucune raison pour qu'il ne se produise pas, puisque l'atome résistant n'a devant lui en tous sens qu'un vide qui ne lui oppose aucune résistance. Si donc le résistant et le nonrésistant, l'Être et son corrélatif, sont éternels, le mouvement a toujours existé, et un mouvement actuel est toujours déterminé par un mouvement antérieur. Il y avait là un effort original et puissant pour concevoir la cause motrice comme une cause purement mécanique, et non, ainsi que le fera plus tard Aristote, comme une cause formelle et finale. De tout temps, donc, des profondeurs de l'infini dans lequel ils sont comme une infinité d'îlots découpés, les atomes se précipitent avec une vitesse infinie. Ce que les penseurs imbus de dynamisme appellent nature génératrice et créatrice, la physis, c'est cet éclaboussement en tous sens (uepiicàXafo). Or ces trajectoires ne peuvent manquer de se croiser (concursus, ^xararpé/eiv), de sorte qu'il se produit des effleurements (éTttyauciç) ou des

(1) Ar., Phys., VIII 9, 265* » sq; cf. IV, 8, 214* 3î «l

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secousses (xaX^) avec des rebondissements (âiro7caXXe0ffat), des coups et des enlrechocs mutuels (tcXtjy^, «xuyxpouearôai), et aussi des entrelacements et des formations tfama* (ctujxtcXox^, àOpofÇecôat). Ainsi, au mouvement entièrement libre se substique le mouvement réciproque et communiqué (1). .

Des amas plus ou moins considérables étant ainsi constitués, certains atomes, peut-être par une sorte de frottement latéral des amas, prennent un mouvement circulaire et forment un tourbillon (oïvoç) : à Véquilibre (t<ropp©7ua) primitif succède une forte de triage (&iaxpt<nç), qui, mécaniquement, réunit des atomes semblables par la grandeur et la figure, expulse ('éxQXfj/iç) ceux qui ne sont pas dans ce cas et fixe enfin certains assemblages. Ainsi sont discriminés les galets par le flot qui se brise au rivage ; ainsi, dans le van, on voit les grains de blé, les grains d'orge, les lentilles se séparer les uns des autres pour se réunir à leurs semblables. Avec la composition, apparaît maintenant la distinction du léger et du lourd. Le plus lourd, c'est ce qui est le plus massif ou le plus apte à l'accrochement, ce qui par conséquent se stabilise le mieux et se déplace le moins bien ; le plus léger, c'est ce qui s'éparpille le plus aisément et, tandis que le plus lourd se loge au centre, est entraîné le plus loin vers la périphérie. Voilà comment s'opèrent les premières collocations des choses; ces relations physiques élémentaires sont le point de départ de la génération (2). Au centre de l'assemblage sphérique qui constitue un tourbillon se forme un noyau résistant, sur lequel s' arc-bout ent (àvxépeicriç) les atomes ou amas d'atomes qui sont à la périphérie. Par suite, la membrane enveloppante ira toujours en s'amincissant, dans la mesure où les atomes qui la composent seront absorbés ou ralentis par le noyau. Un monde commence ainsi de se constituer. Mais une infinité d'autres tourbillons peuvent

(1) D. L., IX, 81. LXVIII, ch. 54, A 14 s. fin., 15 *. med., 24' ; ch. 55, A 58, 37 s. med., 47 et fr. 168.

(2) Ibid. ch. 54, A 242 «I ; ch. 55, A 106, 128 et fr. 164, 167.

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pareillement donner naissance à des mondes. Le nombre de ces mondes est donc infini, ou bien très différents les uns des autres, ou au contraire tout à fait semblables (1).

Dans une telle conception, la finalité ne peut avoir aucune place, et le hasard en est pareillement exclu. Quand Leucîppe, dans Punique fragment, pour bien dire, que nous ayons gardé de lui et qui est une citation de son livre De Pesprii, nous dit que nulle chose ne se produit vainement, il !aut donc comprendre ce terme à la lumière de ce qui suit : Mais loules se produisent à partir d'une raison et en vertu d'une nécessité (fr. 2). De même, si, par rapport à l'origine du mouvement, les Péripatéticiens peuvent dire que, chez Démocrite, le hasard est en un sen3 principe, en revanche ils reconnaissent que d'après lui rien n'arrive par hasard, et que l'explication par la cause mécanique immédiate suffit dans tous les cas. Pour lui en effet la nécessité, ce serait la résistance, le déplacement et le choc, ou, si l'on veut, le tourbillon (2). Cette conception purement mécanique de la nécessité, au temps d'Empédocle et d'Anaxagore, était une nouveauté considérable, en accord du reste avec l'orientation prédominante de la doctrine vers les explications de forme quantitative. L'intention, »o» toujours explicite, des atomistes a été, dit Aristote (3), de faire que tout soit nombro ou résulte de nombres, et on nous assure que Démocrite avait spécialement étudié les Pythagoriciens. Peut-être est-ce sous l'influence de leur arithmétique spatiale que les demi-Éléates d'Abdère ont pu concevoir u:*e physique où couve un pressentiment de ce qui doit être l'esprit de la science moderne.

Il est donc surprenant que de principes généraux si féconds soit sortie en fait une physique si pauvre. Comme une partie de ce qu'elle contient de plus remarquable se retrouvera, sous une forme plus nette, chez Anaxagore, on peut se corotenter

(1) Ibid., ch. 54, A 21 et ch. 55, A 40*, 81 sq. ; D. L., 31 sq., 44. Ibid., ch. 55, A 68 sq., 83. — (3) De cœlo, III, 4, 308«

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de quelques indications. Sur la forme de la terre, Leocippe et Démocrite en sont encore à la conception d'Anaximène : elle a la forme d'un tambour, ou, pour le second, d'un disque oblong avec des creux pour recevoir les eaux. Une Géographie contenait, dit-on, des itinéraires terrestres et nautiques. UUranographie était peut-être de même une description du ciel. La luminosité particulière de la voie lactée vient de ce qu'elle comprend un très grand nombre de petits astres dont la lumière s'étend de l'un sur l'autre. La théorie conduisant à admettre que les zones qui entourent la terre se meuvent d'autant plus vite qu'elles en sont plus éloignées, Démocrite avait donné de l'apparence contraire une ingénieuse explication : la lune par exemple, qui est le plus près de nous, paraît rejoindre d'autant plus vite une constellation du ciel extérieur qu'elle est au contraire plus vite dépassée par celle-ci $ au lieu de mesurer son parcours réel nous mesurons le rapport de son parcours avec celui du cercle zodiacal (1). D'après cette hypothèse, les temps de révolution permettaient de mesurer la distance relative des astres. On admettait enfin, pour chaque monde, une période de décadence, qui l'expose, au cours de son déplacement total dans le vide, à être désagrégé par le choc d'un tourbillon plus fort, ses débris devant servir d'ailleurs à la formation d'un monde nouveau.

Il est aisé de prévoir quelle place doit tenir dans la physique atomistique la théorie des effluves et des pores. Toute action et passion s'expliqueront par le passage d'un courant d'atome3 dans les pores appropriés. On rendait compte ainsi de toutes les propriétés des corps. L'acidité, par exemple, est due à la présence d'atomes anguleux et subtils qui s'insinuent facilement, tandis que les atomes analogues qui constituent l'astringent obstruent les pores où ils s'engagent (2). Il s'ensuit que ces propriétés n'existent pas en elles-mêmes et qu'elles

(1) Lucrèce, V, 621-636.

<2) LXVni., ch. 55, A 185 (Theophr., De sensu) et 123- 13a

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résultent d'un rapport contingent, ou, comme dit Démocrite, conventionnel entre les figures, les grandeurs et les arrangements atomiques d'une part, et, d'autre part, la constitution des pores dans le sujet qui les perçoit (1). C'est ce qui a donné lieu d'attribuer à Démocrite la distinction des qualités premières et des qualités secondes. La vérité, c'est pourtant que, d'après lui, ce qui est premier n'est pas proprement qualitatif. Dans l'application de cette théorie aux sensations, il faut noter l'apparition de la théorie des simulacres (SebceXa) : ces émanations, qui conservent les caractères spécifiques des objets dont elles proviennent, agissent à la façon de cachets sur l'air interposé entre l'œil et l'objet ; puis les empreintes ainsi données à l'air son^ réfléchies par l'œil comme par un miroir (Ifjupasiç). Enfin la pensée n'est autre chose, en conséquence des sensations, qu'un mouvement tout intérieur de ces mêmes images. Toutefois, selon Démocrite, il existe un rapport entre la vérité ou l'erreur et la qualité non seulement du mélange qui constitue le corps, mais de celui qui constitue l'âme et lui donne sa température (2).

Cette âme est, bien entendu, matérielle et composée d'atomes très subtils et très mobiles. Ceux-ci étant ceux dont se fait le feu, l'âme doit être un corps igné, comparable au vif-argent qui, versé dans l'Aphrodite en bois de Dédale, lui communiquait sa propre mobilité. De telles âmes flottent dans l'air, dont la pression les pousse dans les corps. C'est ce qui explique que la respiration entretient la vie et cesse avec elle, que Pembryon développe par succion, dans la matrice, les organes en miniature que la semence y a introduits préformés, etc. Principe de la vie, l'âme est en outre le principe de la pensée, puisque celle-ci dérive de la sensation, laquelle est un état du corps vivant. Ce qui reste obscur, c'est le processus par lequel la pensée peut s'élever au delà de la sensation

(1> [bid., A 135 «* et Ar., Gen. et Corr., I 2, 316* « «q. Cf. supra, p. 137. (2) LXVIII, A 135«s.

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jusqu'à ces réalités intelligibles que sont les atomes et le vide. Peut-être l'atomisme alléguait-il que ces poussières qui voltigent dans un rayon de soleil sont pour nous un signe du mouvement incessant des atomes et aussi de l'existence des âmes dans l'air (1). Encore faudrait-il expliquer par quelle imagerie la pensée, dans ce cas ou dans un autre, dépasse la sensation donnée, et même toute sensation.

Bien que la morale de Démocrite soit la partie de son œuvre dont il nous est resté le plus de fragments, il ne semble pas qu'il y ait lieu de s'y arrêter. De ces fragments se dégage mal une vue d'ensemble, dont on puisse saisir la liaison avec les principes généraux du système. De plus, ils ne renferment rien qu'on ne doive retrouver plus tard sous une forme moins décousue, soit chez les premiers Socratiques, soit chez leurs héritiers, comme l'idée que le bien est l'objet d'une connaissance universelle (fr. 69), ou encore que l'ignorance de ce bien est le principe de nos fautes (fr. 83), qu'il vaut mieux appeler le châtiment sur celles qu'on a commises que sur celles dont on est la victime (fr. 60), que le. bonheur ne réside pas dans les plaisirs sensibles (fr. 37 et 189), mais dans la mesure et la convenance, dans la sérénité imperturbable (àôot|j.6ta), dans la paix tranquille du cœur (6Ûôup.fa, eûssTté) (fr. 4). Ce sont de belles maximes, rien de plus pour nous qui en ignorons la liaison.

Avec le Scepticisme et l'Epicurisme, on aura l'occasion de saisir dans les faits le développement et l'action de la pensée proprement démocritéenne, d'une pensée qui joint l'ancien naturalisme à cette sorte d'humanisme qui caractérise un nouvel âge. Cependant le problème auquel s'était attaqué Leucippe et devant lequel avait échoué Empédocle, c'était d'échapper au monisme immobiliste des Ëléates, aussi bien qu'au pluralisme mobiliste d'Héraclite. Dans l'étendue,

(1^ Ar., De an., I 2, 404« 1 le passage est obscur et il y a peut-être confusion avec l'opinion pythagoricienne signalée p. 82.

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avea toutes les déterminations quantitatives qu'elle comporte^ il concevait l'un et le multiple, la possibilité du mouvement et. le mouvement réel, comme deux opposés corrélatifs qui s'appellent l'un l'autre et ne peuvent se séparer. Cette solution originale et cohérente, où se conciliaient les éléments du problème posé par le naturalisme ionien, aurait pu, si la philosophie des Idées et son finalisme n'avaient pas prévalu, fournir à la science de la nature, avec le mécanisme, une hypothèse méthodologique propre à délimiter et à organiser ses recherches, sans la subordonner à telle ou telle philosophie et sans l'isoler non plus dans la spécialité technique. Mais l'effort de Straton, dans l'école d'Aristote, pour éviter ce divorce on cette subordination devait rester un épisode sans portée, et le mécanisme, servir seulement d'instrument à l'empirisme moral cPÉpicure.

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