‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 18 sur 89 · LE MÉCANISME DE LA QUALITÉ ET L'ESPRIT ANAXAGORE · texte numérisé non relu

LE MÉCANISME DE LA QUALITÉ ET L'ESPRIT ANAXAGORE

Avec Anaxagore de Clazomènes, pour la première fois dans l'histoire de la pensée grecque, la philosophie s'installe à demeure dans Athènes. La date à laquelle y arriva ce métèque ionien, qui sortait de l'école d'Anaximène, les circonstances de sa venue, tout cela est fort obscur. Il y résida, dit-on, pendant trente ans, jusqu'au jour où sa notoriété et son amitié avec Périclès le désignèrent, tout comme Phidias, à des attaques qui visaient surtout son protecteur. Il échappa par ki fuite aux dangereuses conséquences d'un procès d'impiété, menace qui désormais pèsera à Athènes sur la tête de tous les philosophes. Retiré en Asie à Lampsaque, il y serait mort à soixante-dix ans passés, vers le début du dernier tiers du y siècle, au milieu de l'unanime vénération que lui avaient value l'élévation de son caractère et son désintéressement. Vraisemblablement il y avait ouvert une école, dans laquelle lui succéda peut-être Archélaûs d'Athènes, avant Métrodore de Lampsaque, connu pour ses interprétations allégoriques d'Homère. Sa Physique, le seul ouvrage que nous puissions lui attribuer avec certitude, traitait dans son premier livre des principes et, on le verra, dans une prose pleine de majesté. Mais la précision exacte du détail n'était pourtant pas sacrifiée : c'est ainsi que l'ouvrage, dit-on, était illustré de figures, par exemple pour la description des phases de la lune.

Comme Empédocle avant lui, et Leucippe à peu près dans

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

le même temps, Anaxagore est parti de l'Éléatisme : la lolalité des choses, dit-il, est égale à elle-même éternellement (fr. 5). Il nie donc le devenir, le naître et le périr (fr. 17 in.). Mais, s'il ne reprend la tradition de l'ancienne physique que sous la forme à laquelle Fa désormais pliée la philosophie des Éléates, c'est, lui aussi, avec le dessein de concilier cette philosophie avec la réalité empirique de la pluralité et du mouvement. Or, en le faisant, il s'oppose à la fois à Empédocle et à Leucippe, refusant au premier le droit de tirer de ses quatre racines irréductibles la diversité infinie des qualités, au second, la divisibilité finie de l'étendue sans qualités et la réalité du vide. Si les prétendus corps simples semblent être ce dont tout provient, c'est précisément qu'ils sont les mélanges les plus touffus qui soient donnés à notre expérience (1), et, d'une façon générale, aucune génération de chose composée ne se comprend que si toute la variété qualitative que comporte son devenir préexiste dans le principe. C'est le sens de la proposition fameuse par laquelle il commençait son livre : Toutes choses étaient ensemble, infinies en multitude aussi bien qu'en petitesse, mais aucune n'apparaissait distinctement à cause de cette petitesse. C'était un mélange confus de germes (<nrép|xaTa)... ne se ressemblant en rien les uns aux autres (fr. 1 et 4, § 2). Ces germes, réellement juxtaposés, et non pas contenus en puissance dans un mélange réel, ce ne sont pas seulement des qualités communes et superficielles, comme le chaud et le froid, le brillant et le sombre, le sec et l'humide ; ce sont surtout les qualifications les plus déterminées et les plus riches, celles qui portent des noms de choses et où sont enveloppées les qualités communes : Comment, disait-il, du non-cheveu le cheveu proviendrait-il, et la chair de ce qui n'est pas chair P (fr. 10). Pour que l'animal ait de la chair et des os, il faut qu'il y ait de la chair et des os

(1) Çl. fr. 1 fin et àr., De cœlo, III, 3, 302«

ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES

dans les aliments dont il se nourrit. Autrement, l'Être ne serait pas le Tout, ni le mélange un mélange de toutes choses. La multitude des différences qualitatives est donc infinie au point d'être indiscernable. Mais d'autre part cette distinction infinie est réelle, et la division, infinie en acte, de la qualité s'accompagne d'une division, pareillement infinie en acte, de l'étendue ; faute de quoi, de nouvelles semences devraient apparaître, pour correspondre à un développement dynamique de telle qualité en nuances variées (1). Chaque différence qualitative est donc une parcelle (fxocpa), et ces parcelles, au rebours de l'atomisme, sont divisées à l'infini en parcelles identiques ; car il y a du plus pelil sans fin, attendu qu'il est impossible que l'Être cesse d'être, de même qu'il est impossible que le mélange original manque de quelque chose et ne soit pas infiniment grand (fr. 3).

Ces parcelles sont des objets pour l'intelligence seulement, et même, ce qui est un souvenir des arguments de Zénon, elle ne peut s'en représenter clairement la division infinie, irréalisable en fait (2). Etant, pour une même semence qualitative, toutes semblables entre elles et à cette semence, elles sont ce qui s'appelle dans la langue d'Aristote des choses homéomères, si bien que le substantif homéoméries (ôp.oio^£pe'.ai) est devenu par la suite le nom technique des parcelles qualifiées d'Anaxagore (3). Ainsi, semble-t-il, l'étendue, n'étant jamais séparée de la qualité, cesse d'être quelque chose de tout abstrait, tandis que d'autre part la qualité, étant toujours liée à l'étendue, devient quelque chose d'intelligible. On dépasse donc, comme la vérité de la science invite à le faire, les apparences sensibles, parce qu'on y trouve une vision des choses cachées (fr. 21 a, cf. 21). Aussi le devenir sensible, inintelligible par rapport à la qualité, devient-il intelligible aussitôt

(1) Contre LXX, 283-288 ; cf., LXXI, 305, 1. — (2) LXVIII, ch. 46, A 46 «. med. et fr. 7.

(3) Cf. par ex. Lucrèce, I, 830.

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

qu'il est transporté dans l'étendue et, l'être de la qualité demeurant immuable, ramené au mouvement local : les Grecs s'exprimeraient correctement si naître, ils l'appelaient « être mélangé » et périr « être séparé » (fr. 17). Toute chose sensible est un mélange de parcelles qualifiées, à l'image du mélange primitif lui-même ; elle possède une parcelle de toute chose (fr. 11 in.); toutes choses sont dans chaque chose; aucune n'existe isolément, mais, comme cela était à l'origine, maintenant encore toutes choses sont ensemble (fr. 6) ; elles ne sont pas isolées les unes des autres, ni tranchées comme avec la hache, ni le chaud à part du froid, ni le froid à part du chaud (fr. 8), pas plus, sans doute, que la qualité du cheveu n'est isolée de la qualité de l'herbe. Seulement, au lieu que le mélange originel était si parfaitement égal que rien ne s'y distinguait de rien, au contraire, dans les mélanges empiriques secondaires, la totalité du mélange admet une prédominance de volume pour certains assemblages de parcelles qualitatives identiques. Or c'est ce dont il y a le plus qui, en apparaissant le plus distinctement, donne et a donné à chaque chose son individualité, et fait ainsi qu1 aucune n'est pareille à aucune autre (fr. 12 fin). Chaque chose sensible est donc un univers, mais un univers à sa façon, ne différant de tout autre, ne changeant lui-même sa façon d'être antérieure, que par un caractère tout à fait extrinsèque, savoir le mode de répartition ou la quantité de ses qualités. C'est ainsi que, comme plus tard pour les alchimistes, tout peut devenir tout et se changer en tout par uo simple mécanisme de la qualité.

L'originalité d'Anaxagore n'est pas moins grande dans sa conception de la cause motrice. Il accepte hardiment la thèse éléatique de l'immobilité essentielle, et pour l'infinité du temps, de FÊtre infiniment qualifié qu'il a conçu : le mélange total primitif ne sortirait jamais de son inertie (1), si un

(1) An., Phy., VIII, 1, 260»" * ; LXVm, ch. 46, A 59, 48 m., etc.

ÀNAXAGORE PI CLAZOMÈNEfe

mouvement de séparation n'avait été produit en lui par ce qu'Ànaxagore appelle FEsprit, le vou;. Ce mouvement preaîd immédiatement la forme d'une rotation, qui, après avoir commencé par une petite partie, s'est étendue plus avant eC s'étendra encore plus avant (fr. 13 et 12). L'Esprit donne donc la « chiquenaude » à cette confusion équilibrée et immobile qu'est le migma premier, et l'effet mécanique s'en élargit continuellement par des ruptures d'équilibre de plus en plus nombreuses, dont chacune constitue une de ces répartitions inégales du mélange total, qui font, comme on l'a vu, des choses spécifiquement et individuellement distinctes. Bien entendu, PEsprit n'est pas dans le mélange ; car il s'unirait confusément à tout le reste et n'aurait pas d'action séparatrice : à part de tout le reste, qui n'est à part de rien, il est une chose infinie, maîtresse absolue (aÙToxpcrréç) ; seul il est en soi-même et pour soi-même (fr. 12, cf. 11) (1). C est donc tout autre chose que le logos d'Héraclite, immanent au devenir dans lequel il circule.

On est plus embarrassé quand il s'agit de dire ce qu'est l'Esprit. On voit en effet que ce n'est pas seulement une cause motrice, mais une intelligence, car il connaît aussi bien le mélange que ce qui y est distingué et séparé ; et une intelligence ordonnatrice, car de quelle façon tout doit être et de quelle façon tout a été et n'est pas maintenant, de quelle façon tout est, c'est V Esprit qui Va mis en ordre (fr. 12). Corrélativement, le hasard n'est, dit-on, aux yeux d'Anaxagore, que l'incapacité où nous sommes de découvrir la cause, et la fatalité, un mot creux (2). Et cependant, d'autre part, l'Esprit n'est pas, semblet-il, une intelligence qui réfléchit et calcule ; il est plutôt analogue à l'âme des vivants (3). Et en effet, après avoir dit qu'il est la seule chose dont il n'y ait pas de partie dans chaque chose, Anaxagore ajoute qu'il y a pourtant des choses dans

(1) Cf. les textes de Platon et d'Aristote : ibid., A 66, 66.

(2) Ibid., A 66. — (3) Ibid., A 58, 100 (Aristote).

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

lesquelles est t Esprit et qui ont V Esprit pour maître ; ce sont toutes celles qui ont le souffle. Mais, poursuit-il, F Esprit est toujours pareil, et le plus grand comme le plus petit (fr. 11 et 12). Ce qui veut dire, sans doute, qu'il est toujours extérieur au mélange, soit qu'il s'agisse du mélange originel ou du mélange qui constitue un être vivant. De même, ce n'est pas par un esprit plus élevé que les animaux sont supérieurs aux plantes, ou les hommes supérieurs aux animaux, mais parce qu'ils ne sont pas attachés à la terre, ou bien parce qu'ils ont des mains (1). L'Esprit serait donc comme une âme indépendante, de laquelle émanent d'autres âmes, pareillement indépendantes (2). Ce qui empêche enfin décidément de croire que cet Esprit, tout ordonnateur qu'il est, a en vue des fins, c'est qu'il doit sa connaissance totale de tout, et sa force supérieure à tout, à ce qu il est seulement la plus déliée de toutes les choses et la plus pure (fr. 12), bref la plus capable de se glisser entre elles, pour les diviser d'abord, pour les animer ensuite, sans risquer cependant de se mêler à elles. On comprend donc la déception, si fortement exprimée par Platon et par Aristote (3), de ceux qui, avec Socrate, reprochaient à l'ancienne physique de n'alléguer que des causes mécaniques, et qui ne trouvaient pas autre chose dans la philosophie de l'Esprit, sinon une machine de théâtre, qu'on tire sur la scène aux moments d'embarras, quand il s'agit d'expliquer l'origine du mouvement ou d'expliquer la vie.

La première distinction qui apparaisse est celle de l'éther igné et de l'air, c'est-à-dire qu'il se constitue deux amas, l'un de toutes les semences qui ont pour caractère commun d'être ténues, chaudes, lumineuses, sèches, l'autre de toutes celles qui sont denses, froides, sombres, humides ; chacun d'eux peut

(\)Ibid.y A 102, 113, 115 sq.

(2) Cf. sur l'histoire d'Hermotime de Çlazomènes, qui de temps à autre perdait son âme, la note de Diels, ibid., A 58.

(3) Phédon, 97 b sq. ; Melaph., A 3, 984* « K ; 4, 985 • *» «KL

Page 1