‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 19 sur 89 · ANAXAGORE DE CLAZO MÈNES · texte numérisé non relu

ANAXAGORE DE CLAZO MÈNES

être, en un sens, appelé infini, car il contient, groupées, un nombre infini de semences différentes (fr. 1 fin et 2). En même temps, s'opère la coilocation mutuelle de ces deux amas, le second au centre pour former la terre, le premier, où se distingueront peu à peu des astres, à la périphérie. Peut-être y a-t-il dans la théorie de la constitution des astres une anticipation des hypothèses de Kant et de La place, soit que les parties coagulées et pétrifiées de la terre aient tendance, par l'accélération du mouvement giratoire, à sy éloigner au dehors, soit que la tourbillon circulaire attire à lui par sa force des masses pierreuses arrachées de la surface de la terre, leur communique le feu* dont il brûle et les retienne en raison de son extrême vitesse (1). Les astres sont, de toute façon, des masses incandescentes , dont la nature ne diffère en rien de celle des corps terrestres, comme on peut le voir en comparant à nos roches celles de ces pierres qui, par un accident quelconque, viennent tomber, en s'éteignant, à la surface de la terre. Cette théorie aurait été suggérée à Anaxagore, ou confirmée, par l'observation de la chute d'un bolide à Égos- Potamos vers 468/6. Pourquoi a-t-elle fait scandale? Auparavant, la pensée scientifique a donné bien d'autres signes de sa liberté, mais c'était dans l'asile de l'école, et sans contact avec la conscience populaire. On a vu d'ailleurs comment ce scandale a dû être attisé par les rivalités politiques. Au surplus est-il bon d'ajouter que le désir de ramener les corps célestes aux proportions de l'expérience a conduit d'autre part Anaxagore à s'imaginer que la lune n'était pas plus grande que le Péloponnèse et que le soleil l'était seulement bien davantage 1 Enfin la réputation qu'on lui a faite d'avoir le premier compris la vraie raison des éclipses est peut-être usurpée, surtout en ce qui concerne celles de la lune. Du moins est-il notable qu'il conserve, à titre de cause complémentaire du phénomène, ces

(1) Fr. 16 (cf. fr. 9) et A 71, 72, 42*.

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

corps invisibles qu'avait admis Anaximène. — Quant à la question de savoir s'il a cru à l'existence de plusieurs mondes, simultanés ou successifs, elle paraît être insoluble.

Des vues biologiques ou psychologiques d'Anaxagore,ce qu'il y aurait de plus intéressant à retenir, c'est que selon lui, au rebours d'Empédocle, c'est le contraire qui est connu par le contraire : le froid n'est senti qu'en contraste avec le chaud. Toute sensation est donc une altération ; d'où il suit qu'elle est une peine, qui s'émousse avec l'habitude, mais qui est vive si l'excitation est trop intense.

Historiquement, et par rapport aux époques de la philosophie et de la science grecques, Ànaxagore marque un croisement décisif. De l'héritage des philosophies antérieures il n'a rien sacrifié, ni le qualitativisme des Milésiens, d'Héraclite ou d'Empédocle, ni la négation du devenir par les Ëléates, ni cette combinaison de leur étendue avec le nombre pythagorique qu'est le quantitativisme des Atomistes, ni leur mécanisme. Mais, d'autre part, il ouvre les voies à une philosophie nouvelle : en mettant, comme il l'a fait, l'être dans la qualité, en s'efforçant de l'élever de la sensation à l'intelligibilité, il préparait en effet la pensée à constituer le réel avec des formes ou des idéaux spécifiquement distincts. Bien plus, en attribuant, fût-ce incomplètement, la causalité efficiente à l'Esprit, il suggérait de substituer à la causalité mécanique et matérielle une causalité idéale de la fin et du bien. Ce n'est donc pas sans raison que le dernier des physiciens naturalistes est apparu à Platon et à Aristote comme un précurseur de la révolution socratique.

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