CHAPITRE PREMIER ÉCLECTISME ET SOPHISTIQUE
Physiciens éclectiques.
Après l'Éléatisme, l'effort de la philosophie avait été de modifier les termes du problèmë auquel s'étaient appliqués les Ioniens : au lieu de chercher quelle est la chose unique qui devient toutes les autres, on se demande quelle pluralité essentielle peut se concilier avec l'unité vraie de l'Être, et, par des unions et des séparations, rendre compte de l'apparence du devenir. Au contraire, les physiciens dont il va être question pensent comme si la critique éléatique n'avait pas existé. Le problème du devenir se pose en effet pour eux comme il se posait pour les philosoohes Que l'Éléatisme a combattus ; leur monisme est celui des vieux Milésiens. Ils sont donc des « réactionnaires ». Mais d'autre part, afin de donner à ces retours érudits vers un passé périmé un semblant de jeunesse, ils les colorent d'emprunts faits aux doctrines récentes. Ce sont donc en même temps des «éclectiques».
La doctrine de Thalès fut restaurée, vers le milieu du v« siècle, par le samien Hippon, qu'on fait naître aussi dans la
LA CULTURE HUMAINE
Grande Grèce, et dont certaines opinions rappellent en effet, avec des différences, les théories médicales des Pythagoriciens, Il paraît avoir été préoccupé de questions physiologiques ou embryologiques. Cependant il y a des traces de sa cosmologie, et le seul fragment que nous ayons gardé de lui, sur l'origine marine des sources, semble impliquer que, comme Thalès, il faisait reposer la terre sur l'eau. Quant à dire en quoi il a innové, c'est chose difficile en l'état de nos connaissances.
Sorti de l'école d'Anaximène et jeune contemporain de Leucippe et d'Anaxagore, Diogène d'Apollonie paraît avoir eu plus de relief comme philosophe et commesavant.il n'est pas impossible qu'il ait enseigné à Athènes. En outre de son traité De la nature, qui contenait une élMéorologie et une Anthropologie, il avait probablement écrit un livre Contre les Sophistes, c'est-à-dire sans doute contre les physiciens qui avaient abandonné l'ancienne tradition. Quant à lui, s'il manifeste des préoccupations de méthode et de forme qui sont d'un sophiste au sens étroit du mot (fr. 1), il prétend prouver que le changement est inexplicable sans les transformations d'un fond unique et immuable de toutes choses, et qui doit être tel qu'il puisse rendre compte de la stabilité de leur organisation (fr. 2 et 3). Or, la chose qui répond «le mieux à cette double condition, c'est le principe d'Anaximène, l'air, à condition pourtant qu'on lui donne la pensée et quelques-uns des attributs de l'Esprit d'Anaxagore, et enfin qu'on lui reconnaisse une nature divine, mais sans le séparer de la matière qu'il organise (fr. 5). L'air produit toute la diversité des choses et des mondes, en nombre infini, par un processus de raréfaction et de condensation, dont le détail est passablement obscur. Il est le principe du mouvement, parce qu'il est l'éternelle et universelle mobilité ; le principe commun de toute vie, ainsi que le montre la nécessité de la respiration, sous des formes diverses, pour tous les vivants, y compris les poissons (cf. fr. 4) ; le principe enfin de l'intelligence, parce qu'il est lui-même ce qui sait beaucoup de