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PHYSICIENS ÉCLECTIQUES

choses (fr. 8). L'union de l'air avec le sang dans le système vasculaire, leurs mouvements réciproques vers l'encéphale ou vers la région thoracique, l'afflux et la fixation de l'air en un point de l'encéphale, lui servaient à expliquer la sensation ou le sommeil, ou la distraction, ou l'oubli et le rappel, la diversité de l'intelligence parmi les vivants et parmi les hommes. L'air circulant dans tout le corps, chaque organe, dans des conditions normales, remplira la fonction qui lui est propre, et la pensée sera d'autant plus subtile que cet air-intelligence sera plus pur. On comprend dès lors toute l'importance de l'étude de la circulation dans là biologie de Diogène, et sa description des veines, longuement citée par Aristote, est un remarquable témoignage de ses investigations anatomiques (fr. 6).

La tendance éclectique est plus manifeste encore chez un disciple d'Anaxagore, Archélaûs d'Athènes, dont une tradition fait le maître de Socrate. En presque tout il suit Anaxagore, mais en dénaturant sa doctrine sur des points essentiels. C'est ainsi qu'il fait de l'Esprit un mélange, qu'il substitue au processus mécanique de séparation et de rotation, qui distingue les choses, un processus de condensation et de raréfaction. Il retouchait par là Anaxagore à l'aide d'Anaximène et de Diogène d'Apollonie, admettant en outre que l'air-intelligence de ce dernier est précisément le mélange dont est fait l'Esprit. Par suite, les deux premières choses qui se distinguent ne peuvent plus être les mêmes que chez Anaxagore : ce sont, pour lui, le chaud ou le feu, qui est mobile et actif, et le froid ou l'eau, qui est en repos et passif.

Quant à Idée d'Himère, qu'on mentionne ordinairement dans ce groupe, c'est par une conjecture toute gratuite qu'on lui attribue une opinion rapportée par Aristote, et d'après laquelle certains physiciens auraient admis un principe premier de nature intermédiaire, soit entre le feu et l'air, soit entre l'air et l'eau. Pour bien dire, on ne sait rien, ni de lui, ni de ces physiciens.

La Sophistique du v« siècle.

Jusqu'au milieu du ve siècle, la pensée philosophique s'était donné pour tâche de dire quelle est la réalité profonde ou quel est l'être vrai de l'univers visible. La réflexion sur la conduite s'était accomplie chez les poètes ou les législateurs, et sans que la philosophie y eût vu une de ses fins propres. Enfermée dans le problème du devenir, elle en a envisagé toutes les faces et essayé toutes les solutions. Pour continuer de se mouvoir dans l'impasse où elle est désormais engagée, elle revient, en rajeunissant sa démarche, sur les traces de ses premiers pas ; elle s'emploie au jeu stérile des constructions éclectiques. Pour qu'elle pût s'en évader, il fallait une révolution complète.

Cette révolution dépend en partie de facteurs sociaux et politiques. Après la fin des guerres médiques, Athènes, placée au premier rang des États grecs par le rôle qu'elle a joué dans la lutte, organise sous son protectorat la Confédération d'Ionie. A sa politique impérialiste correspondent, à l'intérieur de la cité, plus peuplée de métèques et d'esclaves que de citoyens libres, une rupture de l'ancienne unité et un déséquilibre profond. La tendance démocratique de la constitution s'accentue toujours davantage, et la tactique des hommes d'État est d'accroître sans cesse la souveraineté populaire et de la salarier, pour détourner des fortunes anciennes ou récentes la convoitise des citoyens pauvres. L'instabilité d'un tel régime, masquée pour un temps par l'ascendant personnel de Périclès, s'accuse avec la guerre du Péloponnèse. Les revers n'empêchent pourtant pas Athènes de garder, et pour longtemps encore, sa force de rayonnement et d'attraction. C'est chez elle que, de partout, on vient essayer la vertu de?, idées ou des croyances nouvelles. A mesure que se relâche ainsi le lien collectif, grandit l'essor delà personnalité individuelle;

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chacun veut sa propre liberté et y tend avec un appétit d'autant plus furieux qu'il sent l'Etat plus désemparé ; il aspire à affranchir, par la possession du crédit politique et de la richesse, son pouvoir personnel de jouissance. A Athènes, et dans les cités qui ont subi son prestige, s'installe un individualisme tumultueux et féroce.

Un autre facteur de la transformation qui s'opère alors dans la pensée est d'ordre intellectuel : c'est le progrès de la spécialisation scientifique et technique, concomitante de la division de la technique industrielle ou commerciale. La philosophie jusqu'alors ne s'était pas, tant s'en faut, désintéressée de la pratique, dont les besoins avaient provoqué ses premières spéculations. C'est, en outre, son caractère le plus saillant de s'être confondus avec la rechercha scientifique. Mais, par l'effet même de leur grossissement, les applications finissent par se détacher de l'arbre dont elles avaient été les fruits, et l'on sent le danger de lier trop étroitement l'investigation spéciale à une doctrine générale. Le divorce est plus ou moins radical, mais enfin il y a des spécialistes : des mathématiciens, comme Œnopide et Hippocrate de Chio ; des astronomes, comme Méton, le réformateur du calendrier attique ; des théoriciens de la musique ou de la gymnastique ; on écrit sur l'agriculture, sur la tactique, sur la perspective scénique, sur les règles de la statuaire et même sur la cuisine. La médecine, depuis longtemps laïcisée dans les écoles de Grotone, de Gyrène, de Cnide, de Gos, s'érige définitivement en discipline indépendante : la floraison d'Hippocrate de Cos se place vers 420, et la plupart des écrits de la collection hippocratique, parmi lesquels l'œuvre personnelle de ce grand homme est difficile à discerner, appartiennent sans doute à la deuxième moitié du v« siècle C'est aussi le temps où se constitue l'histoire : Hérodote achève son ouvrage vers 430, et Thucydide est un élève des Sophistes. Bref, sans insister davantage, tout ce qui était habileté personnelle ou recette secrète d'école est jeté dans le domaine

LA CULTURE HUMAINE

public et devient objet communicable d'un enseignement

séparé.

Or ce développement de la technicité spéciale a mis au premier plan les questions de méthode et l'aspect formel du savoir. Dès que les compétences cessent d'être considérées comme des talents innés ou des traditions privilégiées, on réfléchit sur la technique de la technique, ce qui prépare àréfléchir sur la méthode même de la pensée et de la philosophie. — D'un autre côté, à l'individu qui tend à s'émanciper de la tutelle de l'Etat et de la religion, cette technique générale du savoir paraîtra destinée à fournir les principes selon lesquels il organisera, en vue du bonheur, son existence et celle de l'Etat. Les problèmes de l'essence du bonheur individuel et de ses conditions, ou de la constitution de la société, deviennent ainsi des objets de la discussion philosophique. — Une dernière conséquence du même mouvement, c'est une tendance plus marquée de l'esprit à s'interroger sur son pouvoir et sur la part qu'il peut revendiquer dans la représentation du réel et dans la détermination de la conduite. C'est la floraison de la pensée critique et raisonneuse, qui soumet à l'examen l'opinion collective pour y substituer, soit des thèses individuelles et contingentes, soit une liaison de concepts qui prétend à la nécessité et à l'universalité. Ainsi, au lieu de la nature, l'homme devient de toute façon le centre de la spéculation. Sous divers aspects, un « humanisme », au sens le plus large que ce terme puisse recevoir, succède au « naturalisme » de la philosophie antérieure.

Peut-être cette révolution, qui signifie l'avènement d'une philosophie, soit dialectique, soit abstraite et toute logique, at-elle nui au développement des sciences expérimentales, amorcé par le naturalisme. On doit cependant reconnaître que les efforts de celui-ci dans le sens de l'investigation positive ont été recueillis par les savants spécialistes, et que la question serait plutôt de savoir si la spécialité et l'autonomie des sciences

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est un mal ou un bien. D'un autre côté, il est incontestable que la philosophie antérieure contenait les germes de celle qui l'a suivie : les Pythagoriciens, Anaxagore, les Atomistes même en un sens, étaient sur la voie d'une représentation formelle des choses ; la dialectique vient des Eléates ; le Pythagorisme a déjà donné à l'homme le souci de sa destinée et de son salut personnel. Enfin les tendances propres de la physique ancienne ne disparaissent pas totalement. Mais, là où elles subsistent, celle-ci n'est plus le tronc de la philosophie, mais seulement une de ses branches.

Les principaux artisans de la révolution qui s'accomplit dans l'orientation de la pensée vers le milieu du v« siècle ont été à la fois les Sophistes et Socrate. Malgré la tradition, en un sens bien fondée, de leur antagonisme mutuel, il n'y a point paradoxe à les considérer comme les collaborateurs d'une même œuvre.

On remarquera tout d'abord que, en nous représentant les Sophistes comme de faux philosophes, par opposition à celui qui l'est véritablement, nous nous appuyons sur la tradition même dont la valeur historique est en question. Les sophistes, dans la langue du ve et du début du iv° siècle, ce sont ceux que, en son temps, Descartes appellera « les doctes », des hommes qui, comme Homère, Hésiode, Solon,les Sept Sages, Pythagore, passent pour être les dépositaires de la sagesse, ou bien des spécialistes, maîtres de palestre, musiciens, rhapsodes, mathématiciens, médecins, qui, ayant constitué en discipline une habileté particulière, se flattent de renseigner à autrui (1). Incidemment, le terme peut être employé dans une intention blessante, mais il arrive alors qu'il désigne précisément Socrate et les Socratiques. Quand donc nous donnons au terme une acception péjorative en l'appliquant déterminément à certaines personnes, nous adoptons un usage particulier, qui ne s'est

(l)Cf. II, 1075 sq. (tr.fr. II, 480-482) et le texte d'Aristide, LXVIII, c.73b, 1.

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généralisé que tardivement, qui nous vient de Platon et d'Aristote. Or, chez le premier, il n'est pas constant, et chez le second il comporte une distinction importante, celle du sophiste, qui se propose d'acquérir gloire et richesse, et de Yéristique^ ou disputeur, qui cherche seulement à avoir le dessus dans la discussion, tous deux au reste n'en faisant peut-être qu'un dans le fond (1). Corrélativement, on peut se demander si parfois les Sophistes, qui figurent dans les dialogues de Platon à titre de contemporains de Socrate, ne cachent pas certains adversaires de Platon lui-même. Au surplus, son témoignage, comme celui d'Aristote, est celui d'un ennemi de la Sophistique. D'autre part, nos autres témoignages ne sont pas en général indépendants de ces deux-là : ils en dérivent et n'en permettent pas le contrôle. Quant aux résumés ou aux frag* ments qui nous ont été conservés des livres de cèux que nous appelons les Sophistes, ils sont souvent suspects, quand l'attribution n'en est pas fantaisiste, d'être des remaniements, ou, surtout chez Platon, des pastiches. Enfin ils nous éclairent médiocrement sur la personnalité même de leurs auteurs.

Quoi qu'il en soit de ces difficultés, il existe de nos Sophistes un catalogue traditionnel. — D'après Platon, le premier qui ait eu l'idée de s'intituler Sophiste, en signifiant par là qu'il est professeur de sagesse, que c'e.t là son art ou sa spécialité, c'est Protagorasd'Abdère. Plus âgé que Socrate d'une vingtaine d'années, il était certainement déjà mort au moment du procès de celui-ci. Sa longue carrière ne fut-elle, comme l'assure Platon, qu'une suite de succès ? Ou bien faut-il ajouter foi à une tradition qui semble venir d'Aristote et d'après laquelle, vers la fin de sa vie, il aurait été à Athènes accusé d'impiété, n'échappant à la mort que par la fuite ? — Entre Protagoras et Gorgias de Léontium en Sicile nous ne connaissons aucun lien de dépendance. En 427 il vient à Athènes en ambassadeur de ses

(1) Top., VIII, 11, 162" '6; Soph. el., 11 171*aM«.

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concitoyens pour demander l'assistance de la République contre les Syracusains. Sa réputation de rhéteur, déjà grande en Sicile, y trouva, dit-on, une éclatante et fructueuse consécration. Il y revint sans doute plus d'une fois, et, parmi ses élèves, en outre d'Isocrate, il compta Thucydide, Eschine, le rival de Démosthène, Critias, le poète Agathon, etc. Quand il mourut presque centenaire (entre 380 et 370) en Thessalie, à la cour peut-être de Jason, tyran de Phères, la gloire et la fortune qu'il avait acquises dans l'exercice de sa profession étaient considérables. — La réputation de Prodicus de Céos ne paraît pas avoir été inférieure à celle des deux autres. Comme Céos n'était pas loin d'Athènes, il y pouvait faire de fréquents séjours, et, pour qu'Aristophane ait parlé de lui comme il l'a fait dans les Nuées et dans les Oiseaux, ce devait être une figure connue de tout le monde. Un peu plus âgé peut-être que Socrate, il vivait encore quand eut lieu le procès de ce dernier. — ïl en est de même pour Hippias d'Élis, qui paraît d'ailleurs être un peu plus jeune que les précédents. C'est un type pittoresque de virtuose encyclopédique, comme la Renaissance italienne en a produit, et peut-être tout n'est-il pas caricature quand Platon peint la parade d'Hippias devant les comptoirs des changeurs, exposant aux badauds que, lorsqu'il vint à Olympie, tout ce qu'il avait sur lui, son manteau, sa tunique, sa riche ceinture brodée, ses chaussures, sa bague, son cachet, sa burette à huile, son étrille, tout cela était son œuvre (Hipp. II 368 b-d).

La personnalité de quelques autres est plus difficile à déterminer. C'est ainsi que, depuis l'antiquité, on hésite sur l'identité d'Antiphon le Sophiste et d'Antiphon de Rhamnous, écrivain de plaidoyers, ou « logographe », rhéteur et homme politique, qui prit une part active à la constitution du gouvernement aristocratique des Quatre Cents (412-1). Il ne semble pas qu'on ait apporté aucune raison décisive de les distinguer : il n y a rien de surprenant, on le verra, que le même homme,

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tout en étant ce que fut, dit-on, Antiphon de Rhamnous, ait été aussi un spécialiste de la mantique et de l'interprétation des songes, se soit en outre occupé, comme professeur, de physique et de géométrie, et ait enfin écrit sur la morale et la politique (1). — H y a pareillement quelque incertitude sur le personnage de Thrasymaque de Chalcédoine, qui figure dans le livre I de la République comme un disputeur fougueux et brutal, tandis que par ailleurs, dans le Phèdre même de Platon et chez Aristote, il apparaît comme un maître capable de manier avec sûreté toutes ces ressources de Fart oratoire, qu'il a analysées, rassemblées et classées dans la Somme la plus exacte et la plus complète qu'on eût jusqu'alors composée, comme un écrivain compassé et un artiste de beau style. Le soin qu'il met à éviter l'hiatus semble indiquer en outre qu'il appartient à la seconde génération sophistique, et qu'il est plus loin de Socrate que d'Isocrate ou de Platon.

La question des pseudonymes platoniciens a été posée à propos des deux protagonistes de YEulhydème. Ces Sophistes, Euthydème et Dionysodore, sont frères, natifs, croit-on, de Chio, d'où ils ont émigré vers Thurium. Ce sont des hommes qui savent tout et qui peuvent tout enseigner, la pratique comme la théorie, logographes et rhéteurs, subtils inventeurs de :a lutte à blanc et sans objet, art de tout réfuter perpétuellement, et le vrai comme le faux. Après avoir été jadis à Athènes, professeurs de tactique et de toute escrime, aujourd'hui ils y enseignent une façon ày exhorter à la philosophie et à la vertu (732 d- 275 a, 278 c d). D'autre part, ils ont un moyen infaillible de fermer la bouche à qui que ce soit; c'est de dire que rien n'est rien, ne pouvant en effet être autre qu'il est (303 d e). Platon n'a-t-il pas voulu rassembler ici en un schème caricatutural, pendant pittoresque de l'analyse du Sophiste, tous les traits ailleurs dispersés ? Bien plus, certains traits de la figure

(1) C'est l'opinion de M. Alfred Croiset, Revue des Études grecques, XXX (1917). H. Diels, au contraire (LXVIII, ch. 80), distingue entre les deux.

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des deux frères semblent se rapporter à la polémique (FAntisthène et de Platon. Le couple de YEuthydème symboliserait donc cette parenté de la sophistique et de l'éristique, que signalait de son côté Aristote. S'il y a si souvent coïncidence entre la Réfutation des arguments sophistiques de ce dernier et YEuthydème, c'est que, de part et d'autre, on considère les Socratiques opposants comme étant, à l'égard de l'Académie et du Lycée, ce qu'ont été les Sophistes à l'égard de Socrate. — Qu'il y ait là quelque vérité, c'est possible. Mais, s'il est probable que Platon est la source de l'unique mention que nous ayons de Dionysodore (Xénophon, Mem., III 1, 1), en revanche l'existence réelle d'Euthydème comme auteur d'arguments captieux est incontestablement attestée par Aristote (1).

Au second plan de cette revue pourraient figurer encore Événus de Paros, Xéniade de Corinthe qui paraît se rattacher à Gorgias autant qu'à Protagoras, Polus d'Agrigente, un élève du premier, Lycophron, au compte duquel on met d'ordinaire certaines objections contre la décomposition du verbe en prédicat et copule (2). Polyxène, qui aurait inventé l'argument du troisième homme, Protarque, l'interlocuteur du Phitèbe, les rhéteurs Théodore de Byzance et Alcidamas, le rival d'Isocrate, sont, plus sûrement encore que Lycophron, des Sophistes de la deuxième génération.

Enfin, si c'est un métier d'être Sophiste, on ne peut avec rigueur comprendre dans ce catalogue des hommes qui ne sont pas des maîtres de l'art, mais des politiques formés à leur école : ni Critias, le parent de Platon et qui fut l'un des Trente Tyrans, grand seigneur écrivain dont il est resté des fragments étendus en vers et en prose, ami des hardiesses qui ne sont que verbales ; ni ce mystérieux Calliclès du Gorgias, dans lequel

(1) Soph. el., 20, 177" « ; Rhel., II 24, 1401 « Cf. Platon, Cra/., S88 d.

(2) D'après Ar. Phys., I 2, 185* Mais il est à remarquer, d'une part, que Simplicius (Phgs. 91-», 9233) et Philopon (P/i#«. 49la) rapportent cette conception à Ménédèmeet à l'école d'Érétrie, et que, d'autre part, D. L. II, 140, mentionne un livre d'un Lycophron sur Ménédème.

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Platon l'aristocrate a voulu dévoiler l'envers d'un démagogue et dont on ne peut prouver que ce soit un personnage fictif.

Le moment est venu d'essayer de dégager quelques traits collectifs, par lesquels puisse se justifier le groupement sous un même vocable d'individus qui ne sont liés entre eux par aucune tradition d'école.

En premier lieu, la Sophistique du ve siècle représente un ensemble d'efforts indépendants pour satisfaire, par des moyens analogues, à des besoins identiques. Ces besoins sont ceux d'un temps et d'un pays où tout citoyen peut avoir une part dans l'administration ou la direction des affaires de la cité, et ne devra qu'à la parole la prépondérance de son action personnelle ; où la concurrence des activités individuelles multiplie les conflits devant les tribunaux populaires ; où chacun enfin veut affirmer aux yeux de tous la supériorité de sa vertu (àpeTvj), c'est-à-dire de ses talents et de son aptitude à gouverner sa vie et celle des autres. Ardeur de pensée et appétit de jouissance, ambition de dominer et d'affranchir son activité propre, curiosité exubérante et superficielle, unie à une souplesse robuste et à une finesse pénétrante, enthousiasme et versatilité, voilà d'au ire part les caractères du milieu social, et surtout d'un jeunesse qui aspire à utiliser ,au mieux les avantages qu'elle tient de la fortune ou de la naissance. Elle a donc besoin de maîtres, qui lui apprennent l'art du succès individuel dans la vie sociale, en lui épargnant les lenteurs et les déceptions de l'expérience. C'est de cet art que les Sophistes sont, en principe, professeurs : ils enseignent la science du bon conseil dans les affaires privées ou publiques, c'est-à-dire la verlu, au sens précis qui vient d'être défini, et le moyen de devenir supérieur à ses concurrents.

Le besoin auquel répond leur enseignement étant un besoin de toutes les cités démocratiques, ils vont de ville en ville vers les élèves qui les attendent. Voilà pourquoi il n'y a pas d'école sophistique, car une école suppose au contraire que des élèves

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viennent vers un maître, qui a quelque part une résidence fixe. D'un autre côté, tandis que la contribution» pécuniaire de l'élève sert uniquement à l'entretien et à la prospérité de l'école, le Sophiste en tire un profit personnel. Il proportionne la rémunération, selon qu'il s'agit du « cours » complet ou d'une seule leçon, et selon qu'elle est privée ou publique. Comme n'importe quel homme de métier, au grand scandale de Platon et d'Aristote, il mesure à ses bénéfices l'étendue de son influence spirituelle.

En échange de cette rétribution, que donnent les Sophistes à leurs élèves ? Ils prononcent devant eux des discours d'apparat (ÈT:tBetxTtxot À(fyoi), échantillons de leur talent et de ce qu'ils se flattent d'enseigner. Dans un intérêt de réclame, aux jours des grandes assemblées panhelléniques, ces « auditions » étaient sans doute gratuites, et leurs écrits publiés n'ont peutêtre pas eu d'autre but, dans bien des cas, que d'étendre cette * propagande. Le thème sur lequel portaient ces discours était tantôt quelque question de philosophie ou de politique, de caractère très général, le panégyrique d'une cité, une oraison funèbre, une dissertation sur la valeur morale de quelque personnage illustré par les poètes, Hélène ou Palamède par exemple. Parfois, l'art aimait à se déployer sur quelque mince sujet en fantaisies amusantes : éloge des paons, des souris ou des vers à soie, du sel ou des pots, etc. — Rhéteur, le Sophiste est en outre maître de rhétorique : après avoir donné des exemples de l'art de parler et d'écrire avec ordre, élégance et correction sur tous les sujets possibles, il enseigne cet art. Mais, l'exercice d'un tel art supposant une diversité prodigieuse de connaissances, il s'attache à les réduire à des thèmes généraux, ou, comme on dira plus tard, à des lieux communs : thèmes moraux ou psychologiques fournis par la lecture des poètes, thèmes politiques, thèmes judiciaires, dont Antiphon a donné de remarquables analyses. Pour y réussir, il devra donc • avoir lui-même un savoir encyclopédique, en tenant compte

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des goûts du public et des questions à la mode : il sera volontiers paradoxal en philosophie ; en mathématiques il s'attaquera à la quadrature du cercle (Hippias et Antiphon), tandis qu'en physique il simplifiera par confusion, et sera éclectique. D'autre part, pour dominer ce vaste savoir, même tout formel, il cherche une méthode, formelle elle aussi. Par rapport à l'objet de l'enseignement sophistique, la mnémotechnie d'Hippias constituait donc une découverte capitale. En résumé, à l'ancienne éducation, traditionnelle et purement civique, les Sophistes ont voulu superposer, non sans risque pour celle-ci, un enseignement plus large, visant même en droit à l'universalité, affranchi des traditions et valable pour tous les hommes. Ni pédagogues au sens grec du mot, ni philosophes d'école, ils ont voulu être des professeurs. Dans l'histoire de l'éducation ils marquent une étape.

Quels sont, plus précisément, l'esprit et la méthode de leur enseignement? Leur objet étant d'armer l'élève pour tous les conflits de pensée ou d'action dont la vie sociale peut fournir l'occasion, leur méthode sera donc essentiellement Vanlilogie ou la controverse, l'opposition des thèses possibles relativement à certains thèmes, ou hypothèses, convenablement définis et classés ; il s'agit d'apprendre à critiquer et à discuter, à organiser une joule de raisons contre raisons ; le Sophiste n'est peutêtre pas un dispuieur, mais il enseigne à son élève à le devenir. Peu importe d'ailleurs que l'opposition se produise entre deux longs discours, ou entre les questions et réponses dans une conversation. Cette méthode est la mise œuvre pratique de la conception héraclitéenne d'un contraste dynamique entre les jugements successifs, aussi bien que de l'argumentation par laquelle Zénon faisait apparaître l'opposition statique des jugements simultanés sur les notions fondamentales de l'expérience. Or c'est PHéraclitéisme qui fournit à Protagoras sa base théorique, et l'Eléatisme à Gorgias (1). La présence dans l'œuvre (1) C'est ce que semble indiquer Platon, Phédon, 90 a b, et Phèdre, 261. de

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de Protagoras de Conlroverses et d'un Art de disputer montre en lui l'initiateur de cette méthode de formation intellectuelle.

Un significatif exemple nous en a été conservé dans un petit écrit anonyme de la fin du ve siècle, travail d'école étriqué et sommaire : Doubles raisons (Bicsot Xo-yoi, autrefois intitulé 8ta- Xé^eiç) (1). L'auteur y envisage successivement neuf thèmes sur lesquels les philosophes ne s'accordent pas, et dont quelquesuns, on doit le noter, sont les thèmes sur lesquels porte aussi l'entretien socratique : le bien et le mal ; le beau et le laid ; le juste et l'injuste ; le vrai et le faux ; folie et sagesse, ignorance et savoir; la science et la vertu peuvent-elles s'enseigner? les magistratures doivent-elles s'attribuer au sort ou à la capacité ? l'homme le plus capable de faire la loi et de l'appliquer, c'est le dialecticien, parce qu'il connaît toutes les oppositions ; la mnémotechnie est la plus belle des inventions. Ces thèmes donnent lieu à parler pour ou contre : c'est la matière d'un « exercice ». Ainsi, par exemple, sur le bien et le mal, on peut dire que leur opposition est essentielle, ou bien qu'elle est seulement relative à la diversité des individus et des circonstances où chacun d'eux se trouve tour à tour. L'élève se prononce pour la seconde thèse, et il la prouve par des exemples : c'est un mal^ quand on n'est pas résistant physiquement, de ne pas savoir résister à ses passions, mais c'est un bien pour celui dont le commerce est de favoriser l'intempérance d'autrui; la maladie est un bien pour le médecin, la mort, pour le marchand de tombeaux, etc. L'autre thèse subsiste pourtant, et, sans s'occuper de savoir quelle est en elle-même Vessence (tî ê<m) du bien et du mal, l'élève s'attachera cette fois à prouver qu'ils sont distincts. En interrogeant un partisan supposé de l'autre thèse, il le met en contradiction avec lui-même : « Tu

Cf. Soph.y 232 d-23S a, 225 b c; Proiag^ 329 b, et al.; Théét., 167 d ;Rép.t VII, 539 b t.

(1)L,XVIII, ch. S3.

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es bon pour tes parents ? — Oui. — Alors, le bien et le mal n'étant pas selon toi distincts, tu es méchant pour eux », etc.

Par cet exemple on voit que la méthode antilogique est, pour les Sophistes, une méthode pour apprendre à inventer mécaniquement, sur toute question, les idées qui nourriront le discours parlé ou écrit, et que le ressort principal de cette méthode est l'opposition des jugements. Ainsi, qu'il en porte ou non le titre, le Sophiste est toujours un professeur de l'art de parler ou d'écrire, un maître de rhétorique.

Cette technique de la persuasion, qu'il enseigne, n'est spéciale qu'en apparence. En réalité elle a une portée universelle : sans elle, les pratiques vraiment spéciales, politique, médecine, etc., sont sans valeur et sans efficacité. Or,sila rhétorique possède cette suprématie, c'est justement parce qu'elle enseigne à mett; e en œuvre les procédés de Vaniilogie. Celle-ci fournit un schème uniforme de la construction du discours. Sur ce schème, selon l'occasion et le temps dont on dispose, on pourra mettre peu ou beaucoup de mots. En tout cas, comme il est toujours à la disposition de l'élève, celui-ci sera en état d'improviser sans avoir travaillé le sujet. Cette épreuve décisive de leur art, Gorgias, Hippias la sollicitaient du public. Quant au mécanisme mis en œuvre, il apparaît clairement dans V Oraison funèbre prononcée par Gorgias en l'honneur des morts de la guerre, ou dans le discours d'Agathon dans le Banquet de Platon : Qu'y avail-il d'absent chez ces hommes, disait Gorgias, qui ne dût être présent chez des hommes? Et quyy avaitil encore de présent qui ne dût pas être présent? etc. Balancement de mots antithétiques et de phrases qui s'équilibrent, voilà le procédé suivant lequel la pensée, en se décomposant, se développe à vide et sur un plan tout formel. Enfin, les oppositions verbales supposant une exacte distinction des termes, il est naturel que les Sophistes aient insisté, notamment Protagoras et Prodicus, sur la nécessité de définir les mots avec pré' cision et de les employer avec propriété. Il y a là du reste

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encore un moyen de mettre au jour des idées et de nourrir le discours. La lecture commentée des poètes ne servira pas seulement à fournir des thèmes de discussion ; elle exerce à étudier analytiquement l'expression.

C'est à perfectionner ce formalisme verbal que les Sophistes ont mis tout leur effort, mais ils sont restés indifférents aux idées. L'esprit de leur enseignement exige en effet que, personnellement, ils n'aient pas de doctrine, mais qu'ils montrent comment toutes peuvent être défendues, aussi bien les plus communément reçues que les plus paradoxales et les plus scandaleuses, réservant d'ailleurs sans doute celles-ci à de3 auditoires restreints et discrets, tandis que, par prudence commerciale, ils donnaient aux autres la publicité la plus ouverte. Ce n'est pas en effet uniquement par des différences entre les consciences qu'il faut expliquer les remarquables divergences d'attitude que manifestent, à l'égard de la moralité, les expressions, plus ou moins directes, de l'enseignement ou de l'éducation sophistiques. Elles sont dues peut-être pour une plus grande part à ce que nous envisageons tantôt l'un, tantôt l'autre, des termes d'une anlilogie, tantôt ce que les maîtres ont tenu à publier pour déjouer les inimitiés, tantôt ce qu'ils n'étalaient pas, mais que, pour les discréditer, leurs adversaires leur ont fait dire, à eux ou à leurs élèves. Défait, les bravades de Thrasymaque dans le livre I de la République ou de Calliclès dans le Gorgias ne ressemblent guère, ni à ce morceau sophistique anonyme qu'on a retrouvé dans le P roi réplique de Jamblique et dont le discours de Calliclès est l'exacte contre-partie, ni aux fragments du sermon édifiant d'Antiphon sur la Concorde, ni même au petit discours moral d'Hippias dans le Prolagoras (î). Aussi, quand, dans les Nuées, Aristophane parle de ces deux discours qu'oppose l'un à l'autre, comme deux coqs de combat, l'éducation nouvelle, et de son art à faire paraître le plus faible celui qui est

(1) Ibid., ch. 82 ; ch. 80, surtout fr. 58 sq., 61. Platon, Prot., 337 c-e.

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réellement le plus fort, autrement dit de donner à l'Injuste le dessus sur le Juste, — il a beau rendre Socrate responsable de cette éducation; ce qu'il peint au vif, c'est la méthode inaugurée, bien des années avant Socrate, par Protagoras.

Au reste, un des principaux moyens dont usaient les Sophistes pour faire apparaître automatiquement une antilogie, la vieille distinction du point de vue de la nature et celui de la convention ou de la loi, était éminemment propice à la tactique professionnelle des maîtres: le premier leur servait tantôt à présenter sous un voile mythique les plus dangereuses hardiesses, tantôt à justifier les principes de la conservation sociale. S'ils travaillaient ainsi à dégager la loi non écrite et le droit naturel, on peut douter que ce fût autrement que dans un intérêt formel et dialectique. — On en dirait autant de leur contribution à l'étude des arts et des sciences. Leur but est de mettre l'élève en état de jouer la compétence, soit pour la contester, soit pour lui prêter appui, et faire figure de connaisseur en face des techniciens. Tel aurait été, selon Platon (Soph., 232 d- 233 a), le but de l'écrit de Protagoras Sur la palestre. Tel serait aussi, mais dans le sens de l'apologie, celui du petit traité De l'art, c'est-à-dire de la médecine, qui fait partie de la collection hippocratique, traité très riche de vues intéressantes, dont cependant le caractère général et méthodologique est bien dans l'esprit de la Sophistique. La polymathie d'un Hippias n'est qu'une érudition de façade, à laquelle sa base, la mnémotechnie, donne sa vraie signification, et dont l'objet est de préserver l'élève d'être jamais pris au dépourvu. De même, les propositions physiques qu'on rapporte de Gorgîas, et où l'influence d'Empédocle est manifeste, ou bien d'Antiphon, dont l'éclectisme est très large, les spéculations mathématiques de ce dernier ou d'Hippias, tout cela atteste, non pas, comme on l'a dit souvent, une application positive à la science, mais la nécessité, pour une entreprise d'éducation qui veut réussir, de ne pas exclure des enseignements qui ont la faveur,

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même passagère, du public. Protagoras, toujours soucieux de maintenir l'éducation sur le terrain plus général de Pantilogie* mettait en question le principe même de l'abstraction et de l'exactitude géométriques : ce n'est pas, disait-il, par un point, mais par une longueur et même par un plan que la tangente touche la circonférence (1). De même enfin, que Prodicus ait discuté l'exactitude du vocabulaire médical (2), cela peut signifier seulement qu'il appliquait sa fameuse méthode de sémantique à la critique de la compétence médicale.

Vraisemblablement il n'y a non plus aucune originalité réelle de pensée d'ans ce que nous savons des spéculations morales et politiques ou théologiques des Sophistes. Quand, par exemple, Ménon, l'élève de Gorgias, définit la vertu, sans doute d'après son maître, par une énumération de toutes ses variétés (3), il ne fait qu'établir le canevas d'un développement oratoire. Qu'est-ce que le mythe de Protagoras sur l'origine des sociétés humaines (4), sinon une apologie de la démocratie athénienne, en même temps que de la Sophistique ? Si en effet Hermès a distribué également à tous les hommes l'honneur et la justice, tous doivent posséder d'égales aptitudes à user de ces biens, en apprenant l'art de bien administrer et leurs propres affaires et celles de l'État. Peut-on voir, d'autre part, un essai sérieux de critique religieuse dans l'interprétation nominaliste que donnait Prodicus de la croyance aux dieux? Ceux-ci ne sont, disait-il, que les noms donnés par les hommes aux objets naturels les plus utiles à leur vie ou les plus familiers : la religion est issue des rites et des fêtes liés au travail des champs (5). Idée intéressante, mais qui ne valait sans doute aux yeux de son auteur que comme une thèse, à laquelle le mythe d'Hercule au carrefour aurait fourni le contraste nécessaire. Ce ne sont peut-être que les débris d'une antilogie. Des dieux, écrivait,

(1) Ab., Melaph. B 2, 997* 35 sq. (2) LXVTH, ch. 77r B 4. (3) Platon, Ménon, 71 d-e. — (4) Prolag., 320 c-323 a. (5) LXVHI., ch. 77, B 5,

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il est vrai, Protagoras, il n'est pas possible de savoir ni s'ils existent, ni s'ils n' existent pas (fr. 4). Mais il est difficile de croire que ce vieux routier de l'antilogie se soit, dans sa longue carrière, arrêté à cet agnosticisme. D'une façon générale, il ne semble pas qu'il y ait eu chez les Sophistes un parti pris antireligieux, comme chez leur contemporain Diagoras de Mélos.

En revanche, ce qu'il y a chez eux de vraiment positif, c'est tout ce qui concerne l'étude des formes de la pensée et du discours; ce sont leurs travaux sur la rhétorique, et spécialement chez Antiphon, qui est en même temps un logographe, ou chez Thrasymaque, sur la rhétorique judiciaire et la psychologie des caractères, les situations, les moyens mimiques d'expression qu'elle comporte ; c'est leur contribution à la précision de la langue, aussi bien qu'à la grammaire générale : Protagoras notamment aurait étudié particulièrement la distinction des genres, celle des temps et modes verbaux et les diverses espèces dd propositions.

Reste la spéculation proprement philosophique; on ne la rencontre, et avec un caractère différent, que chez Protagoras et chez Gorgias. — Du livre du premier, La vérité, ou encore Discours terrassants (xaTaêiXÀovTeç), il n'est resté qu'une phrase, très significative par elle-même, et dont le développement, résumé par Sextus, s'accorde, en gros, avec tout ce qu'ont dit à son sujet d'autre part Platon et Aristote. C'est la formule d'une théorie de la connaissance : L'homme est la mesure de toutes choses, de Pêlre de celles qui sont* du non-être de celles qui ne sont pas. En voici l'interprétation la plus claire et la plus cohérente. La sensation est individuelle et contingente, c'est, comme nous dirions, un phénomène tout subjectif : le vent n'est froid que pour moi et au moment où j'ai froid. L'objet de la sensation n'est, à proprement parler, que dans cette mesure ; mais véritablement il devient sans cesse. Tout en effet est mouvement et changement incessants : cet homme, qu'on appelle le même, est toujours un autre ; il sait et ne sait pas ; ses

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souvenirs sont autant (f états nouveaux; il n'est pas un, mais infinie pluralité. Peu importe qu'on envisage une seule conscience ou plusieurs en accord, ce qui seul est mesure du réel, c'est l'individualité transitoire de l'état de connaissance; peu importe qu'on envisage l'homme, ou bien le porc et le cynocéphale : ce qu'il faut, c'est dissoudre l'unité et l'identité de l'individu pour l'adapter à l'infinie multiplicité et à la mobilité du devenir. Est-ce à dire qu'il n'y ait ni sagesse, ni homme sage? Nullement. Sans doute il n'y a pas d'erreur, car on ne saurait se représenter autre chose que ce qu'on se représente à un moment donné* Mais il y a des représentations qui valent mieux que d'autres. Aussi le médecin est-il sage, qui par des drogues substitue les représentations les meilleures, celles du bien portant, aux pires, celles du malade ; et plus encore, le Sophiste, ou l'orateur qu'il a formé, qui, par l'éducation individuelle et politique ou par la persuasion, opèrent un changement analogue, mais d'une plus grande importance. Ce qu'on appelle improprement vrai, c'est ce qui à tel moment et dans telles conditions est profitable et salutaire (1).

Ainsi, sur PHéraelitéisme, en contraste avec l'Eléatisme (2) et peut-être même celui de Mélissus, tout à fait dans le sens de son opposition connue au rationalisme géométrique, Protagoras aurait fondé une théorie résolument empiriste et relativiste de la connaissance, capable de donner ses titres à la méthode sophistique d'organisation pratique de l'expérience. Ce serait l'ébauche fruste d'une doctrine pragmatiste et humaniste : aux jugements d'existence, elle substitue les jugements de valeur et ne conçoit la vérité que sous la forme instrumentale. — Mais, dit-on, ce relativisme phénoméniste et subjectiviste serait anachronique et contraire à la tradition antique

(1) D'après cette curieuse « apologie » de Protagoras, Thêéièie, 166 a- 16 8c (cf. 152 ab), dont Platon souligne l'exactitude et l'impartialité. Cf. LX V III, ch. 77, A n et 17 fin (Aristote).

(2) l;nd.t B2.

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d un relativisme objectiviste et réaliste. Cette seconde interprétation de la théorie de Protagoras se fonde sur une autre thèse qui lui est attribuée : le devenir est universel et sans trêve, rien n'existe et n'est tel d'une façon permanente, mais tout résulte de la rencontre de deux sortes de mouvements, infiniment variés et avec tous les degrés de la vitesse, dont l'un vient de l'objet et produit la qualité sensible, dans le temps même où l'autre, qui vient de l'organe, produit la sensation ; l'action n'existe que par rapport à la passion, et il n'y a de choses déterminées que dans et par la relation (1). Mais, pour des raisons qu'on verra plus tar/i, il ne semble pas que la thèse qui sert de base à cette interprétation, et que Platon met très vaguement au compte de Protagoras, puisse lui être historiquement attribuée. Pour lui, par conséquent, il n'y aurait pas de liaison analytique entre le phénomène et l'être, même inconnaissable.

Chez Gorgias, la spéculation philosophique paraît n'avoir été que l'occasion, pour un maître de rhétorique, de donner un témoignage éclatant de sa virtuosité et du pouvoir de son art. Stm traité Du non-être tend en effet à montrer comment la dialectique des Éléates peut, par de subtiles et persuasives raisons, être retournée contre eux (2). Rien n'existe, dit Gorgias, ni le Non-être de l'expérience, car il est la négation de l'être, ni l'Être un, éternel, absolu, car il exclut toutes les conditions de l'expérience, ni une relation de l'un à l'autre comme d'un attribut à un sujet, car ce serait une négation réciproque qui, isolant absolument les deux termes ou au contraire les confondant, condamnerait de toute façon le jugement et la prédication. Supposons pourtant que quelque chose existe; il ne sera du moins pas connaissable, car le réel du sensible n'est pas intel-

(1) D'après Sextus, H. P., I, 216-219 et Platon, Théét., 152 c sqq. et surtout 156 a- 157 c. Interprétation de LII, 23-29. Cf. ici, p. 205 et 206.

(2) D'après le De MeIisso,Xenophane et Gorgia, 5, 6, et Sbxtus. M. VII. 65-87. Cf., dans Y Hélène de Gorgias, la fin du § 13.

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ligible, et inversement le concevable se révèle souvent inexistant. Bien plus, en admettant même que ce qui existerait fût connaîssable, on n'en saurait enfin communiquer la connaissance à autrui, car le langage ne fait que symboliser par des signes arbitraires les choses qu'il prétend exprimer, et, d'autre part, les mots n'ayant pas exactement le même sens pour la pensée de celui qui parle et de celui qui écoute, ils dédoublent les choses. Il n'y a donc ni idées générales, ni même noms communs : Gorgias va jusqu'au bout des exigences du nominalisme. En somme, un essai de nihilisme radical, qui n'est au fond qu'un jeu savant et une acrobatie dialectique.

Quelles qu'en aient été les faiblesses et les tares profondes, l'œuvre des Sophistes du ve siècle ne doit pas être dépréciée. Sans doute leur méthode est formelle, vide le plus souvent de pansée personnelle et de sincérité. Cependant l'effort même d'une pensée qui joue à construire des paradoxes, au besoin contre elle-même, peut ne pas être entièrement stérile; et en effet les Sophistes ont été, accidentellement, des initiateurs. D'autre part, ils ont travaillé, cela n'est pas douteux, à universaliser la culture générale, en l'arrachant à l'enceinte des vieilles écoles, dont ils ont ainsi préparé la transformation. De plus, par leur critique des compétences, en se bornant à envisager les sciences du dehors, ils ont été amenés à en étudier les méthodes et ont été ainsi les promoteurs de l'épistémologie. Enfin ils ont été eux-mêmes les créateurs d'une méthode d'expression de la pensée, et ils ont contribué, sur le terrain du pur empirisme sans doute, mais réellement par la rhétorique et par la grammaire, à l'œuvre que poursuivront Platon et Aristote, la constitution d'une logique.

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