CHAPITRE II
SOCRATE
L'activité de Socrate a commencé de s'exercer, en concurrence avec celle des Sophistes, alors que le succès de ceux-ci était déjà grand. Elle s'est exercée dans le même milieu social, en réponse aux mêmes besoins intellectuels et moraux. Ses procédés ont été, extérieurement tout au moins, -si pareils à ceux des Sophistes que Socrate a pu paraître à Aristophane, et sans doute à beaucoup d'autres parmi ses contemporains, représenter, aussi bien que personne, l'esprit sophistique. Platon lui-même, quand il cherche à définir le Sophiste, note entre la manière d'être de celui-ci et celle du vrai philosophe un air de parenté (Shoh., 230 d sqq.). Enfin ce sont des soc ra* tiques, les Mégariques, qui ont fourni à Aristote quelques-uns de ses plus beaux types de sophismes.
Par malheur, si notre connaissance de la Sophistique est médiocre, celle que nous avons de Socrate l'est bien davantage encore. C'est la plus grands figure de l'histoire de la pensée grecque; de lui dériveront, directement ou par des intermédiaires, tous les courants ultérieurs de la philosophie. Et pourtant c'est presque une figure de légende. Sur sa personnalité, sur ses actes, sur ses propos nous avons une abondante moisson de témoignages, immédiate ou peu s'en faut. La plupart concordent à nous donner une haute idée de l'importance du personnage. Mais ils se contredisent violemment, ou bien ils s'accordent mal entre eux. Nous ne savons même pas très bien pourquoi ses compatriotes lui ont fait payer de la vie
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son action parmi eux, Enfin l'existence de plusieurs écoles socratiques, distinctes et même parfois ennemies, souligne les difficultés de toute tentative pour dire ce que fut sa philosophie. D'un autre côté, l'espoir nous est fermé de nous former une opinion personnelle d'après des textes de Socrate lui-même. Car, s'il est un fait bien assuré au milieu de tant d'incertitudes, c'est que Socrate, à la différence des Sophistes, n'a rien écrit et qu'il n'a agi que par la parole. Bref, le plus difficile problème de critique historique se pose précisément à propos d'un penseur, qui a marqué la philosophie et la conscience d'une empreinte que le temps n'a pas effacée.
Entre les témoignages, il en est, tout d'abord, qui tendent à diminuer Socrate. On n'insistera pas sur celui d'Aristoxène de Tarente, qui assurait tenir de son père Spinthare (1), lequel avait connu Socrate, tout le mal qu'il en a dit, on ne voit pas d'ailleurs clairement pour quel motif. En admettant même que, dans sa jeunesse, Socrate ait été un mauvais sujet, comment croire que, dépourvu de culture autant que de dignité et de scrupules, ouvertement injurieux, violent, libidineux et par surcroît bigame, l'homme mûr ait pu, non seulement susciter des admirations aussi passionnées, mais même prendre dans' Athènes la situation de premier plan que lui reconnaît le témoignage, pareillement défavorable, d'Aristophane?
Dans les Nuées (423), et incidemment dans les Oiseaux (414) et les Grenouilles (405), au lieu de racontars décousus et obscurs, nous trouvons une figure puissante, l'individualité concrète et très vivante d'un philosophe, dont la notoriété et l'ascendant sont considérables (2). Peu importe que la malignité du portrait procède de motifs politiques, qu'elle atteste chez Aristophane un fâcheux défaut de clairvoyance. Ce qui
(1) L'identité d'Aristoxène le Musicien avec le fils de Spinthare paraît bien résulter de la comparaison de D. L. II 20 avec Sextus M. VI, 1.
(2) Et dont témoignent encore les attaques d'aulres comiques, Eupolis, Amipsias,etc.
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est intéressant, c'est de noter, en les dégageant de leur grossissement caricatural, les traits sous lesquels Aristophane a vu Socrate dans la maturité de ses quarante-sept ans, et l'a représenté pour un public qui était le témoin de son activité journalière. C'est un maître, qui a une école, un pensoir (cppovrtffT^ptov), et des disciples qui travaillent sous sa direction, qui suivent une règle de vie commune. Pour être admis à renseignement, il faut payer une contribution. La discipline de l'école est ascétique : les élèves ont le teint blême, purs esprits et déjà à demi morts ; malpropres, guenilleux, va-nupieds,, ils n'ont rien à se mettre sous la dent. L'entrée dans l'école exige une initiation préalable. On y étudie la géométrie, la physique, l'astronomie, la météorologie, la géographie et les abîmes de la terre, les êtres vivants. L'air est le principe des choses et celui de la pensée : c'est du tourbillon délher que résultent, naturellement, tous les phénomènes. Socrate est un athée, puisqu'il ne croit pas aux dieux de la cité ; l'incendie de son école, sa mort et celle de ses élèves seront la juste punition de leur impiété. Mais Socrate n'est pas seulement un physicien, c'est aussi un maître de rhétorique. Le Langage est un de ses dieux. Il enseigne une méthode pour inventer des idées, qui est Yanlilogie. Professeur de beau style, d'éloquence judiciaire et politique, c'est un maître de chicane, auprès de qui on apprend à faire triompher le discours faible, ou l'injuste, du discours fort, ou le juste. A la loi, convention arbitraire, il oppose le droit de la nature. Ses leçons portent enfin sur la grammaire, la métrique et la rythmique. Ainsi le Socrate d'Aristophane, partisan de la doctrine de Diogène d'Apollonie, est de la famille de ces physiciens éclectiques, qui s'apparentent eux-mêmes à la Sophistique. Pour le reste, c'est un sophiste comme les autres, comme Prodicus par exemple, et les griefs d'Aristophane contre lui sont à peu près ceux de Platon à l'égard des Sophistes.
Contre ces attaques d'Aristophane, Platon, dans le plaidoyer
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qu'il fait prononcer à son maître devant les juges, a élevé une protestation directe et précise, reportant même sur Aristophane la plus lourde part de responsabilité dans la mort de Socrate (Apol., 18 a-20 e). Pourquoi, dans le Banquet, a-t-il imaginé de les réconcilier? C'est un problème sur lequel il est aisé de faire des hypothèses, mais qui n'intéresse pas la personnalité de Socrate. Il est plus important d'observer que, tandis qu'Aristophane a connu celui-ci dans sa maturité, Platon ne l'a connu que dans sa vieillesse, quinze ans environ après l'époque des Nuées. Mais, auprès de disciplesplusanciens, auprès de plusieurs membres de sa famille, Critias l'oligarque, cousin de sa mère, Charmide, le frère de celle-ci, ses propres frères Adimante et Glaucon, Platon a pu s'instruire de la vie de son maître. Après la mort de celui-ci, il semble avoir continué d'enrichir son information, et peut-être doit-on trouver dans les introductions du Banquet et du Théélète un reflet de ses enquêtes.
On peut, en tout cas, tirer des dialogues de Platon les éléments d'une biographie et d'un caractère (1). Socrate appartient à la tribu Antiochide et, dans celle-ci, au dème du Renard (Alopèce). Son père Sophronisque, peut-être sculpteur, est de bonne souche et vieil ami de Lysimaque, le fils du grand Aristide; sa mère, Phénarète, est une habile accoucheuse. Après l'éducation traditionnelle, il a dû pousser plus avant, étudier les mathématiques et la physique, avec un extrême désir de s'instruire. Mais l'étude des doctrines des physiciens, d'après le fameux récit du Phédon (96 a-99 d) sur lequel on a tant disputé, lui a révélé leurs divergences, que l'éclectisme de ce temps contribuait en effet à souligner, en restaurant des systèmes abolis. Si celui d'Anaxagore ne l'a pas satisfait, la théorie de l'Esprit lui a du moins, pour la première fois, suggéré un moyen de mettre fin à ses doutes. Une réflexion critique, une
(1) Cf. A.-E. Taylor, Plato's biography of S. [Proceedingsof IheBritish Academy, vol. VIII, 1917).
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suggestion, puis une méditation intérieure originale : il conçoit enfin une explication du devenir par des essences ou formes intelligibles. Si l'on en croit le Parménide (127 c, 130 b, e, 135 d), Socrate est encore jeune quand cette révolution s'opère dans sa pensée. Jamais, au témoignage de Platon, il n'a, contrairement à ce que dit Aristophane, enseigné la physique en physicien; mais, par contre, c'est à répandre sa découverte qu'il consacre les premières manifestations de son activité philosophique.
Sans doute Socrate a déjà acquis l'autorité d'un maître quand l'enthousiasme porte un de ses familiers, Chéréphon. à demander à la Pythie de Delphes s'il est quelqu'un qui soit plus sage. Là réponse du dieu est négative. Dès lors, Socrate se considère comme étant au service d'Apollon, investi par lui d'une « mission », qui est de chercher la raison de cette réponse. En lui il ne voit aucune espèce de sagesse; il examinera donc ceux qui se croient sages en quoi que ce soit. Or il s'aperçoit bientôt qu'il a en effet sur eux une supériorité, c'est qu'il n'est pas dupe de son ignorance, qu'il se rend compte de son « inscience ». Il travaille à développer chez les autres cette même réflexion critique, qui délivre l'esprit des opinions admises sans examen : se connaître soimême afin de se réformer, c'est ce qu'il appelle avoir soin de son âme (Apol., 20 e-22 e). Cette éducation nouvelle ne comporte donc aucun dogmatisme : elle repose sur une méthode de recherche en commun, par le dialogue. Il n'y a rien à quoi Socrate soit plus passionnément attaché qu'à son action sur la jeunesse, en qui est encore récente l'empreinte d'une autre éducation, et qui porte en elle, avec son propre avenir, l'avenir de la cité. A-t-il fait explicitement de l'amour, qui féconde les âmes, le ressort de sa méthode ? A-t-il dit que l'amour était la seule chose qu'il sût ? Du moins, il paraît bien certain qu'il a aimé la jeunesse et qu'il a voulu en être aimé.
Il n'a pas d'école à la rigueur. Le gymnase du Lycée est
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pourtant le lieu où il se tient de préférence, quand il ne visite pas les palestres où il rencontrera la jeunesse. Questionneur infatigable, sa prédilection motivée pour l'entretien, qui associe l'interlocuteur à l'œuvre de la recherche, ne l'empêche pas de faire aussi de longs discours et de pratiquer la lecture commentée des poètes. Mais, s'il n'est pas et ne veut pas être un maître, il a du moins un cercle de familiers, qui, s'ils ne vivent pas assidûment près de lui, se proclament du moins fermement attachés à sa personne ou à ses principes. Ce sont ceux dont la plupart sont présents à son dernier jour. En outre des Athéniens, ii y' a, parmi eux, des étrangers qui, résidant habituellement dans leur ville, viennent de temps à autre à Athènes s'entretenir avec Socrate. Quelques-uns, comme Criton, ont surtout du zèle pour ses intérêts. D'autres, comme Apollodore, sont des dévots fanatiques, qui imitent avec exagération son attitude. D'autres enfin qui ont, par la suite, prétendu continuer Socrate dans leur enseignement et leurs écrits, Euclide. Antisthène, Aristippe, Phédon, Platon, Eschine, semblent témoigner de la persistance d'une orientation doctrinale proprement dite, à côté de l'apostolat éducatif qui résulte de la « mission ». Mais Socrate est si peu « scolarque » que des hommes, qui sont notoirement affiliés à d'autres cercles philosophiques, un éléatisant comme Euclide, des pythagoriciens comme !es thébains Simmias, Cébès, Phédondès, ou comme Échécrate de Phlious, des élèves des sophistes, comme Antisthène ou Aristippe, font en même temps partie du cercle socratique. Si l'on rapproche ce trait original de cet autre fait que les Socratiques n'ont pas tous représenté sous le même angle la pensée de leur maître, ni dans l'ordre pratique, ni dans l'ordre spéculatif, on peut en inférer que, autour d'un noyau solide, les contours de la doctrine restaient plastiques et pouvaient se prêter à l'action d'autres doctrines. Enfin le cercle socratique est ouvert aussi à une autre classe d'auditeurs. Ce sont de jeunes hommes, trop occupés de leurs
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affaire» ou de leurs plaisirs pour les sacrifier à la recherche du vrai, clients des Sophistes qui trouvent leur régal à suivre, autour de Socrate, un débat bien conduit ou l'analyse subtile d'une idée ingénieuse. Ces parents de Platon, dont il était tout à l'heure question, Alcibiade, Xénophon sans doute aussi, sont de ceux-là. Le discours que Platon, à la fin du Banquet, a mis dans la bouche d'Alcibiade exprimerait bien ce qu'il y a, dans leurs rapports avec Socrate, de respect et d'admiration spontanés, en même temps que d'obstination à se défendre de son influence. Ces amateurs ne sont pas des disciples.
Tandis qu'ainsi, au service du dieu, sans jamais quitter la ville où son ouvrage l'attend et le réclame, il accomplit sa mission d'éducateur à la fois public et gratuit, Socrate ne reste pas étranger aux obligations du citoyen. Il sert à l'armée comme hoplite, ce qui suppose quelque fortune, prend part aux campagnes de Potidée (432-429) et d'Amphipolis (422), à la désastreuse affaire de Délion (424), faisant preuve en toute occasion de sang-froid, de décision et de bravoure, indifférent aux vicissitudes et aux misères de la vie du soldat. Appelé par îe sort à siéger au sénat des Cinq-cents, il est membre de la commission des prytanes au moment où, malgré la décision de la commission, l'assemblée exige la mise à mort des généraux des îles Arginuses; seul, il tient tête aux fureurs populaires et refuse de mettre aux voix la proposition illégale (406). Au péril de sa vie, il tient plus tard, de même, tête aux Oligarques qui veulent faire de lui un pourvoyeur de leurs vengeances.
Cette indépendance égale à l'égard des deux partis rivaux ne pouvait que lui être fatale. Quand les démocrates revinrent au pouvoir, ils oublièrent ce qu'avait été Socrate sous les Trente, pour ne se souvenir que de ses relations avec quelques-uns. d'entre eux, et de ses critiques contre le régime démocratique, contre son égalitarisme, contre son système électoral fondé sur le sort. .Ainsi, des motifs politiques auraient inspiré le procès
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intenté à Socrate par le poète Mélétus, dont la plainte avait été contresignée par Anytus, l'homme politique, et Lycon, le rhéteur. Mais ce dont on l'accusait ouvertement, c'était de corrompre la jeunesse et d'être un impie, qui ne croit pas aux dieux de la cité et introduit à leur place de nouvelles divinités. Manifestement, le premier grief se rapporte à l'action sur la jeunesse de cette éducation critique, dont Platon a si bien mis en relief le caractère antitraditionnel. Le second, si l'on en croit Platon, visait particulièrement cette déclaration de Socrate, qu'il portait en lui une divinité, un démon, dont la voix, * depuis son enfance, l'avait constamment détourné, par quelque signe divinatoire, de ce qui devait être son mal. Ces inspirations, toujours négatives, peuvent s'appliquer d'ailleurs à des actes où la moralité n'a aucune part : une route à ne pas suivre pendant la retraite de Délion, un ruisseau à ne point passer, etc. Pensait-il que le privilège de cette révélation intérieure ne pût appartenir à d'autres? Du moins, en se l'attribuant, Socrate ne pouvait manquer, et d'inquiéter des démocrates ombrageux, et de se confirmer lui-même dans la pensée que chacun de nous est, avec l'aide de son démon, l'artisan du salut de son âme, qu'en cela consiste toute la philosophie. C'est, par exemple, pour sauver son âme de la souillure de l'injustice, qu'il refuse à Criton d'échapper par la fuite à une peine prononcée au nom ,des lois de la cité : un songe lui a prédit sa mort prochaine, il ne doit pas se dérober aux ordres du Dieu.
On sait comment Socrate, reconnu coupable à une faible majorité, irrita les juges par une attitude qui parut être une dérision de la première sentence, si bien qu'un plus grand nombre de voix se prononcèrent pour la mort. L'émouvant récit de la dernière journée, dans le Phédon, est présent à toutes les mémoires. Ce qu'on en retiendra ici, c'est seulement le portrait que Platon y fait brièvement de Xanthippe, la femme du philosophe. Il est très différent du portrait traditionnel, où elle représente une des pires épreuves auxquelles
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puisse être soumise la patience d'un Sage. La Xanthippe de Platon est une femme inconsolable de la mort de son mari ; si Socrate la fait emmener par Criton, c'est pour ne pas exaspérer une douleur exaltée et pour ne pas troubler sa propre sérénité. D'autre part, le Socrate mourant du Phédon n'est pas un surhomme, tel qu'apparaîtra plus tard le Sage cynique : il veut revoir ses enfants, il s'entretient avec ses parentes; il ne répudie aucun des attachements naturels, dans la mesure précise où ils sont compatibles avec des obligations supérieures. Il avait alors, dit Platon, soixante-dix ans passés : c'était en 399, probablement en février ou mars, non en mai.
Il est incontestable cependant que le Socrate de Platon porte les marques d'une idéalisation symbolique, construite sur le thème d'une opposition entre la forme extérieure et le fond de la nature vraie ; cette opposition explique Yélrangelé (aT07cia), dont Platon parle si souvent, l'impression déconcertante que donne Socrate à ceux qui l'approchent. Au dehors il accomplit tous les actes d'un homme ordinaire, et il vit d'une vie intérieure intense, entendant la voix d'un démon et sujet à des extases, étranger alors aux conditions ambiantes et aux exigences de la nature ( anquet, 174 d, 175 a, 220 cd). Il vit en pauvre, vêtu " d'un grossier manteau (xpipa»), bien qu'il ne soit pas pauvre, et il fréquente une société élégante et riche. Sa sobriété est inouïe, et il n'y a pas de plus intrépide buveur. Ses discours sont grossiers, pleins de comparaisons vulgaires et de trivialité, et par l'ascendant d'une éloquence émouvante il est plus capable que personne de remuer les cœurs. Il n'y a pas d'homme plus chaste, ni aucun qui ait de plus nombreuses amours et de plus impérieuses. Lui qui fait profession de nt: rien savoir, il contraint ceux qui font profession de science à confesser leur ignorance. Pareil à la torpille marine, il engourdit ceux qu'il approche, et en même temps il les éveille à la vérité (Ménon, 80 a). Sa face plate, son nez camus, ses grosses lèves, ses yeux de bœuf, à fleur de tête et qui regardent de
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côté, sont d'un Silène, mais ce n'est que le couvercle de la boîte et, au dedans, resplendit la plus pure et la plus lumineuse beauté. Parmi tous ces traits il en est sans doute qui répondent à la réalité. D'autres cependant tendent, semble-t-il, à donner à la figure plus de vigueur expressive. Il n'est pas niable enfin que, dans l'ensemble, ce portrait de Socrate traduit la conception que Platon s'est faite du Philosophe, de l'Ame et de l'Amour, comme êtres intermédiaires, en qui se concilient notamment l'opposition de l'Intelligible et du Sensible.
Totalement dépourvu de cet idéalisme, le témoignage de Xénophon dans ses Mémorables, dans son Banquet, dans son Apologie (si elle n'est pas apocryphe), enfin dans V Économique, est-il, comme on l'a dit souvent, plus vrai historiquement? Peut-être ie Socrate qu'il nous donne est-il plus humain. Mais son humanité est si médiocre et si plate, que la profondeur de son influence, l'excès des enthousiasmes ou des hostilités qu'il a suscités, en deviennent tout à fait inexplicables. En outre, bien loin d'être les notations scrupuleuses d'un historien témoin des faits, les Mémorables sont manifestement une composition romanesque, où s'accusent avec force la personnalité, les goûts, les souvenirs de leur auteur : bigot retors et utilitaire mesquin, gonflé de prétentions militaires et politiques qu'il est réduit à ne déployer qu'en écrits, enfin grand propriétaire rural, amateur de chevaux et de chiens. C'est un pendant de la Cyrogédie, et il serait aussi chimérique d'y chercher le vrai Socrate que, dans celle-ci, le vrai Cyrus. Bien plus, Xénophon a quitté Athènes deux ans avant le procès de Socrate, pour prendre part à l'expédition de Cyrus le jeune ; il ne paraît pas y être rentré après la retraite des Dix-Mille, et il en a été certainement éloigné par une sentence d'exil pendant trente ans, jusqu'en 369 ; jusqu'en 387, il a toujours vécu à Sparte ou en Asie et pris part aux expéditions d'AgésHas. Il était donc à tous égards bien moins en état que Platon de contrôler ses souvenirs et de compléter son information, d'autant plus insuffisante qu'il n avait
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jamais sans doute fait, à proprement parler, partie du cercle socratique. Enfin, sans insister sur l'allusion aux accusations du rhéteur Polycrate (388 environ), qui faisaient de Socrate le mauvais génie d'AIcibiade (I, 2, 24), ni sur les indices, dans les deux derniers livres, d une composition plus tardive encore, il semble bien qu'on doive reconnaître dans les Mémorables les marques d'une compilation de plusieurs dialogues de Platon et, sans doute aussi, d'Antisthène ; grâce à quoi, Xénophon aurait enfin réussi à plaquer sur son personnage un peu de philosophie. Même pour l'information biographique, le témoignage de Xénophon est inférieur à celui de Platon. Il ne mériterait donc pas la confiance privilégiée qu'on lui a souvent accordée (1).
Le témoignage d'Aristote, quoi qu'on en ait dit récemment (2), est au contraire d'une importance capitale. Sans doute il n'est pas immédiat ; car, quand Aristote arrive à Athènes, il y a trente-deux ans déjà que Socrate est mort. Mais ce n'est pas un laps de temps si long que l'élève de Platon n'ait pu, en interrogeant les témoins et en lisant, trouver bien des moyens de satisfaire sur place sa curiosité critique. Qu'il parle souvent de Socrate en ayant égard, explicitement ou non, au Socrate de Platon, cela ne prouve pas qu'il n'en connaît pas d'autre. Tout au contraire, il sait fort bien qu'une composition socratique (Xoyoç dojxpaTtxoç) est un ouvrage dramatique, un mime philosophique, où la fiction se mêle à la réalité. De plus il s'applique avec le plus grand soin à distinguer du Socrate de Platon, ou de Platon iui-même, le véritable Socrate. Celui-ci, dit-il, a fait porter son étude, non sur la nature, mais sur les choses morales, et, à leur sujet, le premier il a cherché, avec suite et méthode, à définir universellement : il recherchait en effet Vessence (to xi âarrtv) en tant que point de départ du raison-
(1) Pour plus de détails, voir mon étude, Année philosophique y XXI, 1910, p. 1-47.
(2) XCVI et Xlï.Ci. mon article Ii.E.G, XXIX, 1916, surtout 148-163.
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nement et, par suite, de la science. Celle-ci s^ppuie sur la définition universelle et sur les discours induclifs (éitocxTixot X6fot). Or ce sont les deux choses dont on pourrait à juste litre rapporter le mérite à Socrale (1). Mais des définitions universelles Socrate n'a pas fait des chosee séparées, tandis que Platon les a, sous le nom d'Idées, mises à part des choses sensibles. La seconde doctrine sort de la première : c'est par le moyen de la recherche logique des concepts, autrement dit de la spéculation proprement socratique, qu'a été introduite sur la scène la philosophie des Idées ; si elle s'est produite, c'est parce que Socrate lui a donné le branle (2). Quelle que puisse être la tendance d'Aristote à présenter les autres doctrines dans les termes de la sienne, il n'en reste pas moins que, en reliant comme il l'a fait Platon à Socrate, il lésa nettement distingués l'un de Fautre et que, d'après lui, la philosophie propre de Socrate, tout en étant spécialement morale, contient cependant une méthode générale de recherche.
Resterait, à vrai dire, toute une classe de témoignages, ceux qu'on tirerait de Socratiques autres que Platon et Xénophon. Mais ces témoignages concernent moins des faits déterminés que l'esprit même de l'enseignement de Socrate ; ils exigent en outre une interprétation particulièrement délicate. Une étude distincte doit donc leur être consacrée. Aussi faut-il, en vue d'une confrontation ultérieure, dégager maintenant des autres sources d'information une première image de Socrate.
Tout d'abord, ce n'est pas une sorte de génie intemporel. C'est bien un homme de son temps, et qui en a reçu la culture. Le témoignage d'Aristophane s'accorde là-dessus avec celui de Platon, en ce qui concerne la physique ; il n'y aurait ainsi aucune raison de rejeter la tradition d'après laquelle Socrate aurait été disciple d'Archélaûs (3) ; ce qui est douteux, c'est
(1) Metaph., M 4, 1078» " *qq. et A 6 débat
(2) rbid., A 6, 987* 3* «w. et M 9, 1086» 2 «q. (3> LXVin, ch. 47, A 1, 3, 7.
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qu'il Tait enseignée. D'autre part, il a subi l'influence de la dialectique des premiers Sophistes et de leurs méthodes, et ce n'est peut-être pas dans un sens entièrement ironique que Platon t'ait de Prodicus, qui de tous les Sophistes a été le plus mêlé à la vie athénienne, l'un de ses maîtres (1), Il n'est pas impossible même que Socrate ait donné, non sans doute dans l'esprit que disent les Nuées, une sorte d'enseignement de la rhétorique : la recherche et l'analyse de l'essence l'auraient, quant à la méthode, distingué de celui que donnaient les Sophistes (2). C'est là sans doute ce que plus d'un venait chercher auprès de Socrate, et ce à quoi fait allusion cette assertion de Xénophon (Mem., I 2, 31 sqq.), que les Trente aiira:ent interdit à Socrate d'enseigner l'art des raisons.
Ainsi replacé dans son milieu, Socrate y prend, non aussitôt que le voudrait le Parménide, mais pou riant de bonne heure, une place originale. Ce qu'il rejette de la doctrine d'Anaxagore, c'est ce par quoi elle ressemble aux autres doctrines physiques ; mais elle le satisfait par son qualititivisme et par la théorie de l'Esprit. La qualité cependant ne doit pas être détachée de l'Esprit : elle sera ce qu'il y a dWelligible dans les choses, leur raison d'être universelle ou leur essence, la perfection de nature, la fin ou le bien vers quoi tend chacune d'elles. D'un autre côté, et bien que Platon n'indique pas d'autre influence déterminante que la méditation sur la philosophie d'Anaxagore, il est difficile de croire que Socrite n'ait pas connu d'autres doctrines, et que ses relations avec les cercles pythagoriques de Thèbes et de Phlious, ou avec le cercie éléatique de Mégare, n'aient pas incliné sa pensée dans le même ':ens. Aux Pythagoriciens Aristote joint même, parmi les précurseurs de la recherche socratique de la définition universelle, Déraocrite. Quoi qu'il en soit, en faisant de cette recherche la condition de toute connaissance de la nature,
(1) Textes rassembles dans H, 1062.3 (tr. fr, II, 471, 1).
^2) Cf. supra, p. 169.
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Socrate a complètement changé l'esprit de la physique, c'est-àdire de la philosophie.
En concevant la physique comme une analyse logique et une construction de concepts, il affirmait le primat d'une méthode formelle et d'une discipline générale de l'intelligence. Une fois de plus, il apparaît très voisin de la Sophistique ; avec elle, il se rattache à la dialectique de Zénon. Uanlilogie des Sophistes et Y examen socratique sont des variétés de la méthode de ré filiation : embarrasser l'adversaire dans des contradictions, le jeter ainsi de sa thèse première à l'antithèse, pour l'amener, par de nouvelles contradictions, à reconnaître que celle-ci est elle-même intenable, le laisser enfin complètement désemparé. Si semblables que puissent être les procédés de part et d'autre, comme on le voit par exemple dans le Pro! agoras, la ressemblance pourtant n'est qu'extérieure. Ici encore il y a révolution, car Socrate a conçu cette méthode formelle tout autrement que n'avaient lait les Sophiste?, à qui il en empruntait l'idée première.
Tout d'abord, la méthode de ceux-ci est érudite : pour ruiner la tradition, elle oppose tradition à tradition ; tout en étant formelle, elle est encyclopédique, mais c'est à bon marché grâce à la mnémotechnie ; sémantique, grammaticale ou rhétorique, elle est toujours verbale, et jamais réflexive. C'est ce qu'est au contraire, avant tout, la méthode de Socrate ; l'érudition est condamnée par l'affirmation même de l'« inscience»; enfin la conscience est libérée de toute autorité traditionnelle, et c'est contre Socrate le principal grief d'Aristophane. En second lieu, tandis que le formalisme sophistique reçoit un contenu variable avec les circonstances extérieures, la méthode de Socrate, toute formelle qu'elle est, a un contenu permanent qui est le contenu même de la conscience, sur lequel la méthode esi un perpétuel retour : connais-loi loi-même. Cette différence en entraîne une autre : tandis que la méthode des Sophistes se propose l'adaptation individuelle, par la gymna3-
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tique de Yantilogie, à des circonstances contingentes, Socrate, en analysant le contenu de la conscience individuelle, la déblaie de tout l'individuel et de tout le continrent; il cherche à en extraire l'universel et le permanent, ce sur quoi se fait Vhomoiogie ou l'accord des esprits, bref l'intelligible. C'est l'objet défini par sa méditation sur l'ancienne physique, l'essence des choses ou leur bien : réfléchir sur soi en vue de se connaître, c'est en effet faire effort pour découvrir en soi l'essence de l'homme ou son bien. — Voilà comment l'objet nécessaire de la méthode s'est trouvé, ainsi que le dit Aristote, restreint aux choses morales ; mais, en soi, cet objet c'est bien l'essence, le ri ê<m. Ceci dit, il est superflu d'insister davantage sur le détail de la méthode socratique. La recherche en commun, le dialogue et l'amour en sont, on l'a vu, les conditions. Aux procédés de Yexamen et de Yinduclion, qui des expériences particulières dégage la notion universelle, il en faut joindre d'autres : l'exacte détermination du thème qu'on examine, de Yhypoihèse d'où part l'induction ; puis l'ironie, non ce que nous nommons ainsi, mais pourtant une forme narquoise de la dissimulation («ipcoveta), qui consiste à interroger en feignant l'ignorance, simple application en somme de « l'inscience » ; enfin peut-être la maïeutiquey l'accouchement des âmes, à moins que celle-ci ne soit qu'une invention de Platon (Théélète), un symbole dont le principe lui est fourni par la profession de Phénarète.
Si le bien de l'homme c'est son essence, on voit en quoi consistera l'utilitarisme intellectualiste et l'eudémonisme de Socrate. Comment par suite un homme, connaissant le bien qui est son bien, pourrait-il, sous l'empire de la passion, vouloir le contraire de son bien ? Le passionné, le vicieux sont des hommes qui ne connaissent pas leur bien, qui n'ont pas en eux-mêmes discerné l'essence de l'homme : nui n'est méchant de son plein gré. Réciproquement les vertus sont des sciences ; savoir, c'est faire. Ce logicisme moral a des effets
SOCRATE
pratiques. Sî la réflexion morale a pour objet de dégager l'homme essentiel, il faut isoler, mettre au moins dans un plan subordonné, tout ce qui en est l'entourage sensible et contingent, être prêt à le sacrifier dès que l'exige quelque fin plus haute. D'où cet ascétisme, qui rappelle l'ascétisme pythagorique et qui, également présent dans le portrait d'Aristophane et dans celui de Platon, revêt pourtant chez ce dernier une forme remarquablement complexe. Or l'homme essentiel, c'est le Sage, idéal d'humanité dont les écoles postaristotéliciennes, à la suite des écoles socratiques, se proposeront de déterminer la nature et les conditions de réalisation.
En résumé, on peut légitimement parler de révolution socratique, et comme on parle d'une révolution cartésienne. Ni d'un côté ni de l'autre, il n'y a continuité brisée, rupture radicale et création spontanée. Il y a eu réaction personnelle violente contre les conditions au milieu desquelles s'était faite la formation intellectuelle, mais aussi appropriation personnelle des formes existantes de la pensée : Socrate s'est servi de la méthode sophistique, pour ruiner l'ancienne physique et la Sophistique elle-même. Il n'en est pas moins vrai que, même ainsi comprise, son œuvre signifiait un renouvellement radical et la création d'un nouveau monde de la pensée.