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L'ÉCOLE DE MÉGARE

Il est très difficile de savoir quelle était au juste la doctrine d'Eucîide, le chef de l'école de Mégare. Qu'il fût premièrement attaché aux principes de l'Éléatisme, cela n'est pas douteux ; mais il ne l'est pas non plus que sa pensée a subi l'influence de Socrate. Le témoignage de Platon à cet égard, au début du Théétèie, n'est pas équivoque. Si d'autre part Euclide n'avait pas appartenu au groupe socratique, les disciples athéniens, fuyant la ville après la mort du maître, auraient-ils cherché asile auprès de lui? Ce fait au moins prouve que déjà il tenait école. Le Bien, lui fait-on dire, est un, la vertu est une; mais on les désigne sous des noms différents, tantôt celui de prudence (<pp6vïjai;), tantôt celui de pensée (voiï;), tantôt celui de Dieu, ou d'autres analogues; il est pourtant, en vérité, unique et immuable ; hors lui il n'y a rien de réel (1). Est-ce à dire qu'il n'y ait qu'une seule essence, celle du Bien? Alors Euclide est un pur éléate, comme on l'a dit au reste des Mégariques en général (2), socratique seulement en ce que l'Être pour lui serait le Bien, une réalité d'ordre moral. Mais, à considérer les doctrines ultérieures de l'école, une autre interprétation est possible: le Bien unique est l'êtrede chaque essence, qui est ainsi en elle-même une et immuable, indépendante et excluant toutl' « autre» à la façon d'un non-être, ne pouvant enfin être connue que par la pensée. L'unité du Bien n'est pas plus incompatible avec la pluralité des essences que l'unité de l'Être avec la pluralité des atomes ; à l'A tomisme, monnayage matérialiste de l'Être éléatique, ferait antithèse et pendant un atomisme logique. Ce serait, quoi qu'en aient dit les critiques récents, contre la dialectique morcelante de ces Socratiques éléatisants,

(1) D. L. II, 106; Cic, Acad., II, 42, 129

(2) ARiSTOGLàs, XIV, n. 289.

L*ÊC0LE DE MËGARE

ces amis des Idées qui sont en guerre contre le matérialisme, que Platon, usant des ménagements que comporte l'amitié, défend dans le Sophiste (246 b, 248 a ; cf. 252 a), avec la réalité de l'Autre et du Non-être, la légitimité de la relation des essences dans le jugement. Ce serait la réplique aux objections de Parménide, c'est-à-dire d'Euclide, contre les Idées platoniciennes dans le Parménïde.

Euclide, dit-on (1), avait renoncé à la dialectique inductive de Socrate, fondée sur des exemples : ce ne sont pas les prémisses de l'adversaire, ce sont ses conclusions qu'il faut attaquer. Il argumentait donc sans doute à la façon de Zénon par voie de réduction à l'absurde. Et, bien qu'on la rapporte surtout à son second successeur Eubulide, l'adversaire acharné d'Aristote, et à Alexinus, qui combattit Zénon, il avait probablement pratiqué cette dialectique, qui a valu à son école une fâcheuse popularité. Les prétendus sophismes des Mégariques semblent n'avoir été pourtant que des façons comiques de prouver par l'absurde les deux parties de leur thèse. Les uns, dont le voilé, le menteur, Y Electre, le cornu sont des échantillons, tendent à montrer que la connaissance commune confond dans une fausse universalité des notions qui sont distinctes, c'est-àdire des essences qui ont chacune leur individualité et dont aucune n'est ambiguë. Si, par exemple, vous dites avec vérité que vous mentez, il faut que vous mentiez en disant vrai. Les autres, dont le tas (sôros) est le type, consistent à montrer inversement que la connaissance commune distingue arbitrairement entre des termes, tels que le beaucoup et le peu, dont l'indistinction apparaît au contraire dès qu'on les replace dans la continuité du devenir, avec le nombre infini d'intermédiaires qu'on peut insérer entre chacun d'eux. Un grain de blé, ditesvous, est le contraire d'un tas de blé, et deux grains, trois grains ne font pas un tas. Quand donc commence le tas? Et

(1, D. L. Il, 107.

LA CULTURE ffUMAINE

comment se fait-il que, quel que soit le nombre choisi, le tas commence par Paddition d'un seul grain ? A l'addition substituez, en prenant l'argument au rebours, la soustraction : c'est alors ie chauve. C'est, d'une façon générale, la forme essentielle d'un argument qui a beaucoup servi aux Néo-Académiciens dans leur polémique contre le dogmatisme stoïcien, et auquel le premier exemple cité a valu le nom de sortie.

Pour le3 anciens, le prince de la dialectique a été un jeune contemporain d'Aristote, le fameux Diodore, dont l'énigmatique surnom, Cronos, avait été déjà porté par son maître Apollonius de Cyrène, disciple d'Eubulide. Tous ses arguments, dont- le fond, maintes fois visé par Aristote, appartenait sans doute avant lui à l'école, tendaient à prouver l'inintelligibilité de la connaissance empirique. Il n'y a pas de mouvement comme tel, mais seulement des limites de mouvement marquées par les positions du mobile ; pas de devenir, mais seulement des états actuels ; pas de possible, mais seulement ce qui est déjà réalisé, ou ce qui nécessairement doit l'être. Le célèbre Triomphateur (6 xupttwov) montrait à quelles absurdités mène la notion commune du possible. Chaque essence enferme dans la nécessité de sa nature tout son avenir, qui n'est en réalité que son éternel présent. Cet avenir n'est ni contingent, ni soumis à des conditions extérieures, car le conditionnant et le conditionné ne sont que deux aspects d'une même nécessité. Philon, disciple de Diodore, atténuera cette doctrine. Mais, pour le nécessitarisme intransigeant d'un Diodore, il n'y a pas plus de peut-être, qu'il, n'y a de si. C'est ce que dirait le Moissonneur : il est fatal que vous moissonniez ou que vous ne moissonniez pas ; ce ne peut être l'un ou l'autre ; vous ferez donc de toute nécessité l'un ou l'autre, quoi qu'il arrive (1). L'argument paresseux (àpY*>ç Aoyoc), dont la fortune sera plus

(1) Cité par Lucien (Secles à Pencau, 22) à côté du Triomphateur et de; autres arguments mégariques, il appartient donc probablement à l'école. Ct. D. L. VII, 25.

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