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L'ÉCOLE CYNIQUE

L'utilisation, si apparente chez Stilpon, de la spéculation logique pour des fins morales caractérise aussi les Cyniques, dont la ressemblance avec les Mégariques est plus complète qu'on ne le dit souvent. Ce que, par contre, cette nouvelle école manifeste plus évidemment, c'est une adaptation de la Soplûstique à i'esprit du Socratisme. Son fondateur, Anti« sthène, fils d'un Athénien et d'une esclave thrace, un peu plus âgé sans doute que Platon, appartenait en effet au milieu des Sophistes et avait été, dit-on, l'éiève de Gorgias, avant d'entrer dans le cercle de Socrate. Après la mort de celui-ci, il avait ouvert écoie dan3 un gymnase sur la place de Cynosarges (le jhien agile). D'où le nom de Chiens ou Cyniques, dans lequel

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les sectateurs de l'école, en rappelant son lieu d'origine, symbolisaient leur vigilance morale hargneuse, toujours aboyante, et, en quelque mesure, le genre même de leur vie. De la production littéraire très abondante d'Antisthène : discours à la manière des Sophistes sur des thèmes empruntés aux poètes, dialogues socratiques, tous très admirés des anciens, presque rien n'a été sauvé et qui soit incontestablement authentique. En dehors de la tradition et de témoignages d' Aristote, presque tout ce qu'on peut dire du Cynisme primitif se fonde sur des inductions : interprétation de certains passages de Platon, où l'on croit voir des allusions à Antisthène et des indices de leur rivalité ; de Xénophon, chez qui on essaie de retrouver son influence et qui a fait en effet de lui l'un des personnages de son Banquet,

Le successeur d'Antisthène est Diogène de Sinope, célèbre par ses excentricités et par ses bons mots. Cratès de Thèbes, contemporain de Stilpon et de Ménédème et l'un des maîtres de Zénon, auteur de poésies parodiques où il faisait l'apologie de la vie cynique et dont il est resté quelques fragments, est, avec sa femme Hipparchie et son beau-frère Métroclès, un exemple caractéristique de la propagande de l'école : elle cherchait à faire des prosélytes; la conversion signifiait le renoncement aux biens et à la situation sociale. L'austérité de la vie cynique devait en outre, comme on le voit chez Dîodore d'Aspendus (fin de ive siècle), se concilier aisément avec la règle pythagorique. Au me siècle, l'école, très florissante, accuse de plus en plus son orientation sophistique : Bion du Borysthène, Ménippe, dont l'influence a été si grande, Cercidas qu'a fait connaître un papyrus, Télés, parcourent les , villes, portant le court manteau (Tpt'pwv), le bâton et la besace du mendiant ; ils y prononcent des discours d'une forme savante et d'une langue populaire, qui fixent définitivement un genre nouveau, dont le succès s'affirmera à l'époque impériale : la causerie dialoguée ou diatribe^ fondée sur la fiction d'une

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intervention constante de l'auditeur ; discours très riches de couleur, semble-t-il, et remplis d'historiettes édifiantes (xp^at), de parallèles, d'apologues, à la fois morale en action et vulgarisation brillante de thèmes philosophiques. La parade épidictique devient une prédication morale, et ces Cyniques, dont on peut dire justement-, avec Zeller, qu'ils ont été « les capucins de l'antiquité », réalisent en même temps une spécialisation particulière de la Sophistique. Cette stylisation sophistique du Cynisme se révèle à nous dans l'œuvre si variée de l'homme qui, peu après la renaissance du Pythagorisme, a renoué, vers la fin du ier siècle de notre ère, la tradition cynique, le rhéteur dePruse,Dion Bouche d'or (Chrysostome). Si la personnalité et les idées des Cyniques de ces temps, Démétrius qui fut l'ami de Sénèque, Œnomaûs, Démonax, Pérégrinus, intéressent tant la vive intelligence de Lucien de Samosate, n'est-ce pas un indice de l'attention que leur accordait le public cultivé ? D'un autre côté, peut-être leurs sermons et leur ascétisme un peu charlatanesque n'ont-ils pas été sans influence sur la pensée et la vie chrétiennes des premiers siècles. Leur esprit compte encore des représentants au ive siècle, et l'empereur Julien écrit contre des Cyniques de son temps.

Pour en revenir maintenant au Cynisme primitif, il semble que la doctrine logique d'Antisthène (1) ait été avant tout une recherche de l'essence propre de chaque chose. Mais cette essence n'est pas quelque chose d'universel, et l'hostilité d'Antisthène envers la conception de Platon, ridiculisé par lui dans son Sathon, dont le titre étaitun calembour, est restée fameuse: Je vois bien un cheval, disait-il, mais non la Caballéilé. Réalité indivisible et par suite individuelle, pour lui comme pour les Mégâriques, l'essence s'exprime tout entière par un nom singulier, par son nom propre : aussi le commencement de louîe instruction est-il l'élude des noms. En conséquence de ce no-

(1) On trouvera réunis les principaux témoignages dans XIV, n. 286 sq.

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minalisme rigoureux, et par là-même intempérant, la défini* tion, en son sens ordinaire de définition générale, n'est que bredouillementei radotage, tout ce qu'on peut faire, c'est donner une image de la chose en la comparant avec une autre. Bien entendu, l'intu:tion indivisible qui saisit l'essence ne saurait être l'intuit'on empirique (1), qui n'est au contraire qu'une simple opinion distinguant, en vue de la commodité, des parties dans la chose, une vaine fumée, comme disait Monime, un disciple de Diogène. Dès lors, l'attribution et le jugement sont impossibles, en tant qu'ils consisteraient à mettre dans une essence, le sujet homme par exemple, une essence en tièrement distincte, comme l'attribut blanc; l'homme est homme et le blanc est blanc, voilà la vérité. En exprimant l'être, la notion exprime aussi le vrai absolu. D'où il suit qu'il n'y a, quand on se borne à nommer l'essence, ni contradiction, ni erreur possibles. Cette négation radicale de la relation conduit tout droit au plus complet dédain à l'égard du savoir, en tant qu'il prétend exprimer le vrai dans un système de relations. On n'a besoin de connaître que ce qu'il faut pour vivre. On comprend qu'un tel pragmatisme, qui emploie la considération logique de l'essence à la négation du savoir, qui reflète Socrate à travers l'éléatisme nihiliste de Gorgias, ait apparu à Platon 3t à Aristote comme une monstrueuse déformation de la philosophie du concept.

Cette logique paradoxale n'en est pas moins le fondement de la morale. De l'indivisibilité et de l'immutabilité de l'essence, se déduisent et l'unité de la vertu, qui ne peut être possédée que tout entière, et son indéfectibilité, de sorte qu'un Sage ne pèche jamais. Elle réside dans l'intelligence, qui est notre plus sûr rempart, et, si elle s'apprend, ce n'est pas par

(1) Les données les moins incertaines se concilient difficilement arec un prétendu matérialisme d'Antisthène, qu'on croit (cf. m, 296-301) apercevoir dans Soph.s 246 a-247 e et Théél., 155 e, et qui serait à l'origine de celui des Stoïciens.

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une prolreplique de discussion, une exhortation dialectique sans efficacité, telle qu'est celle de Platon; c'est par la pratique, qui nous donne la vision intuitive du bien. Le bien de l'homme, c'est en effet ce qui est propre à son essence, le mal c'est ce qui lui est étranger. Voilà le secret du bonheur des Sages et de leur indépendance, le secret de la misère des Insensés et de leur servitude. Seuls, les premiers ont vu ce qui est leur et ce qui ne l'est pas : vivre en société avec soi-même, ou soi-même avec soi, voilà la philosophie (D. L. VI, 6). Hors le bien de la vertu et le mal du vice, tout le reste, honneurs et bonne réputation, richesses, vie, ou leurs contraires, n'est distinct qu'aux yeux de YInsensé, dupe de l'opinion. Au vrai, tout cela est indifférent, vaine fumée (rucpoç) qui ne monte pas à la tête du Sage (àTu<pi'a). La pire folie, c'est de chercher le plaisir sensible et surtout l'amour. Le remède de l'amour, c'est le jeûne et le temps, puis, s'ils ne suffisentpas, lelacetdont on s'étrangle: Si je rencontrais Aphrodite, disait Antisthène, je t'étoufferais de mes mains. La véritable joie réside dans V effort (tcovoç) et dans Y exercice (x<txy|<xiç), entraînement physique et moral j>ar lequel on s'affranchit de l'esclavage des passions et des circonstances extérieures. Aussi les Cyniques prenaient-ils Hercule pour patron. Leur vie est une application de ces principes : ce qu'ils veulent réaliser par Vascétisme c'est l'homme de nature, c'est-à-dire l'homme vrai ; c'est lui que Diogèné cherche partout. Aussi s'appropriaient-ils la distinction de la nature et de la convention : famille, cité, droits politiques, tout cela n'est qu'artifice ; le Sage est citoyen du monde (xo(7{jlo^oXit^ç). De même les dieux sont des créations de la loi, tandis que, selon la nature, la divinité est unique. Dans les mythes oo ne doit chercher que des symboles moraux (1).

(1) Principaux textes clans XIV, n. 279-285.

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