L'ÉCOLE DE CYRÈNE
La dépendance de ce dernier groupe à l'égard de la pensée socratique pose un problème aussi intéressant que difficile. Le fondateur, Aristippe de Cyrène, pratiquait, semble-t-il, le métier de Sophiste avant de s'affilier au cercle socratique. Qu'il en ait fait partie, on n'en peut douter : il est, par exemple, de ceux dont l'absence au dernier jour de Socrate surprend l'interlocuteur de Phédon. Mais cette absence paraît aussi légitime que celle de Platon lui-même ; il n'y a donc rien à retenir des explications défavorables qu'on en a par la suite imaginées, en rapport avec la doctrine morale d'Aristippe. De même tout ce qu'on a raconté de ses flagorneries à l'égard des deux Denys, les tyrans siciliens, n'est peut-être que fable destinée à mettre son attitude en contraste avec celle de Platon. Sa fille Arétè lui aurait succédé dans la direction de l'école, et le fils de celle-ci, Aristippe le Métrodidacte (l'élève de sa mère), aurait le premier enseigné cette doctrine du plaisir, que la tradition met déjà au compte de son grand-père. Il est assurément peu favorable à cette tradition que dans VEthique à Nicomaque (X, 2), à propos d'une telle doctrine, Aristote vise Eudoxe de Cnide et ne nomme même pas le vieil Aristippe. L'histoire ultérieure de l'école n'est pas moins obscure. Celleci semble s'être morcelée : Hégésias, celui à qui sa prédication sur les maux de la vie a valu le surnom de Conseiller de morl (iraciôàvaToç), et Annicéris se rattacheraient indirectement à un disciple d'Aristippe l'ancien, nommé Antipater, tandis que Théodore de Cyrène, l'Athée, serait le successeur d'Aristippe le jeune. De fait, Diogène Laerce parle de Théodoriens, d'Hégésiaques et d'Annicériens. Chassé de Cyrène par une révolution démocratique, Théodore, jusqu'à son retour dans sa patrie, a vécu successivement à la cour de Ptolémée Sôtèr et auprès
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de Démétrius de Phalère, à Athènes. Ces trois philosophes appartiennent à la fin du iv« siècle et au début du siècle suivant.
Comme les Cyniques, les Cyrénaïques dédaignent le savoir purement spéculatif, bien inférieur aux métiers manuels en ce qu'il ne nous apprend rien sur ce qui est meilleur ou pire. Aristippe, dit Aristote (1), est parmi les Sophisies qui pensent ainsi. Rien de plus conforme en effet à l'esprit de Protagoras que cette opposition d'une connaissance des « valeurs » à celle qui spécule dans l'abstrait ou prétend atteindre le réel. Logique et physique ne valent que comme moyens en vue de l'éthique, qui nous enseigne ce qui est bon ou mauvais pour nous, comme de ne pas craindre ou de craindre les dieux et la mort, et qui, au moyen d'une étude de nos affections et de nos actions, c'està-dire de nos impressions et de nos réactions, distingue ce qui est à rechercher et ce qui est à éviter (2). Ces idées, qu'on retrouvera chez Épicure, appartiennent-elles seulement au Cyrénaïsme postérieur ? Or c'est en son temps, vers la fin du ive siècle, qu'Épicure commence d'enseigner à Athènes : en tout état de cause, le problème de priorité est insoluble. Toujours est-il que, en relation avec ces idées, sous l'influence du relativisme de Protagoras et de Démocrite ou de leurs élèves, les Cyrénaïques enseignent qu'il n'y a rien de vrai que le sentiment intérieur du plaisir et de la peine : c'est tout ce que nous pouvons connaître, bref ce que nous paraissent être les choses, non ce qu'elles sont ; nous sommes isolés du dehors, comme dans une ville assiégée; ce queje perçois, je le deviens: je deviens la douceur du miel, mais je ne la saisis pas en elle-même hors de moi. Tout jugement sur la réalité extérieure de la chose est nécessairement contestable, tandis que le phénomène, l'apparence subjective, est incontestable. Au surplus, savons-nous même si elle dépend d'une telle cause
(1) Melaph.y B 2, 996« 32 gqq. . cf. m 3, 1078« »3.
(2) Sénêque, Ep„ 89, 12. Sextus, M., VII, 11. D. L. II, 92.
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externe ? Le seul substratum de nos affections individuelles et contingentes, c'est le nom commun par lequel, entre hommes, nous les désignons (1). Nominalisme sensualiste, bien différent de celui des Mégariques et des Cyniques. Le fond au moins de cette théorie subjectiviste semble appartenir au Cyrénaïsme primitif ou moyen. C'est peut-être à lui en effet, car on va voir quelle place importante il a faite au mouvement, qu'on doit rapporter le morceau si controversé du Théélèle, dont il a été question plus haut et qui a paru ne pouvoir s'appliquer à Protagoras lui-même (2).
C'est sur cette base que se fonde la morale (3) : l'impression subjective individuelle est en effet le critérium de la valeur de nos fins et la règle de notre action. Or cette affection (icàôoç) est un mouvement ; est-il doux, l'impression est agréable, désagréable s'il est rude ou violent, nulle s'il est trop faible. Le mouvement est donc, comme dans l'exposé du Théélèle, l'envers du phénomène, dont la sensation est l'endroit. Du moins, le" souverain bien ne peut-il résider que dans le plaisir ; celui-ci est la mesure de toutes les autres valeurs. Donc ce qui ne me procure pas de plaisir n'est ni bon, ni mauvais : c'est une chose indifférente, à l'égard de laquelle je suis comme dans le sommeil ou dans la mort. Par suite encore l'objet du plaisir, richesse ou bonne chère, par exemple, n'étant que l'occasion extérieure du plaisir, est en lui-même une chose indifférente. La convention et le préjugé font entre ces objets des distinctions et leur imposent des limites, dont aucune n'est avouée par la nature : La richesse, disait Aristippe, ne ressemble pas à un soulier, dont on ne peut se servir parce qu'il est trop grand ! Tout ce qui est agréable est pareillement bon et fait pour qu'on en jouisse, aussi largement
(1) Cic, Acad.} II, 7, 20; 24,76; 46, 142. Plut., Contre Co/o/è.v, 24. Arisïoclès dans Eus., Pr. ei>., X1Y, 19, 1. Sextus M., VII, 1914*00 (cf. H. P., I, 215). D. L II, 93.
(2) 155 e-157 c. Cf. p. 176.
(3) Cf. XIV, n, 266-271.
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et aussi longtemps qu'on en jouit : point de fausse honte î C'étaient sans doute des expressions particulièrement libres' de cet individualisme anarchique, qui avaient valu à Théodore sa réputation de hardiesse effrontée. Bien entendu, ce plaisir ne peut être quelque chose de général : il est personnel et limité au seul instant pendant lequel on l'éprouve : un plaisir passé, un plaisir futur ne sont rien de réel, c'est un mouvement qui n'est plus ou n'est pas encore. Concentré dans son présent, le Sage cueille la jouissance quand et comme elle vient : voilà ce qui est toujours en son pouvoir. Quant aux conditions objectives de la jouissance, elles sont hors de lui et sans rapport avec lui : cette indépendance à leur égard fait sa liberté : Je possède, disait Aristippe à propos de ses relations avec la belle Laïs, je ne suis pas possédé. A quoi bon se passionner ? On ne fait ainsi que changer un mouvemen doux en mouvement violent, donc pénible. Toujours à la hauteur des circonstances, le Sage travaille à les dominer, au lieu de s'en laisser dominer (1). Il est aussi à l'aise sous les haillons que sou? la pourpre ; s'il flatte parfois les puissants, il sait aussi, comme on le raconte de Théodore, les braver à l'occasion. Vue du dehors et par rapport aux préjugés sociaux ou à d'imaginaires distinctions, sa conduite peut sembler scandaleuse ou contradictoire ; au dedans, il est toujours égal à soi et d'accord avec la nature. Bref, son hédonisme fanfaron est souvent tout près de l'ascétisme cynique (2), mais avec d'autres principes.
Au reste, il ne faut pas s'y tromper : ce qu'enseigne l'hédonisme cyrénaïque, ce n'est pas l'obéissance complaisant» à l'instinct. C'est au contraire la pensée qui, à ses yeux, justifie la jouissance et l'affranchit de l'objet ou des conditions externes. Bien plus, pour Théodore, le plaisir n'est plus, au regard de
(1) Horace, Episf., I, 17,23 sq. : Arisiippum... fere pracsentibus aequttm. 1, 18 sq. : Nunc in Arisiippi furlim praecepla relabor et mihi res, non me rébus subiungere conor.
(2) Bion du Borysthène, le Cynique, avait, dit-on, séjourné longuement auprè* de Théodore l'Athée.
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la joie paisible du Sage, définie par l'intelligence réfléchie, qu'une chose indifférente à laquelle s'attachent les insensés. Si Hégésias est pessimiste, c'est seulement parce que le calcul capable de réaliser un plaisir exempt de toute peine lui semble voué d'avance à l'insuccès. Eclectique inconséquent, Annicéris émousse au contraire les angles, atténue les paradoxes. La voie est ainsi ouverte à la restauration épicurienne du Cyrénaïsme, sur de nouvelles bases.
Citoyen du monde comme le Cynique, le Cyrénaïque est, comme lui, libre penseur. Le surnom de Théodore ne signifie d'ailleurs, pour lui comme pour tous les autres philosophes qui figurent sur les listes traditionnelles d'aihées, rien de plus que l'attitude critique à l'égard de la religion populaire, non la négation du divin. Sans doute est-ce donc sans fondement bien sérieux qu'on rattache au Cyrénaïsme le célèbre Évhémère (début du me siècle), dont Y Histoire sacrée, qu'Ennius traduisit et dont il reste des morceaux, a été Je bréviaire des païens incrédules, puis des adversaires chrétiens du paganisme.
A beaucoup d'égards très voisins de la Sophistique, les philosophes dont il vient d'être question manifestent tous cependant une tendance qui lui est étrangère : ils veulent pour l'individu une supériorité qui le mette au-dessus de toute contingence et l'affranchisse véritablement. De plus l'influence de l'Orient, toujours contrebalancée jusqu'alors dans l'esprit grec par le penchant rationaliste, s'affirme crûment dans la pensée d'Antisthène, le fils de l'esclave thrace, et d'Aristippe, le Grec africain. Ces précurseurs des Sceptiques, des Stoïciens, des Épicuriens sont déjà des hellénistiques. Tous d'autre part sont, d'intention, les prophètes du Socratisme. Si l'on compare les images qu'ils semblent donner de la personnalité du maître à celle qu'en a laissée Platon, on ne voit pas qu'elles la contredisent. Mais elles reflètent us seul aspect d'une figure^ dont la déconcertante complexité est pourtant faite de contrastes qui s'équilibrent. Ils ont grossi un de ces aspects
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aux dépens des autres : les Mégariques, la subtilité disputeuse ; les Cyniques, l'austérité ascétique ; les Cyrénaïques, la libre participation à des plaisirs dont on sait au besoin se détacher. Mais tous ont en vue la même fin : être homme, ou, ce qui est tout un, ne dépendre que de soi. Or cette fin pratique, malgré des apparences contraires, est aussi, on le verra, celle de Platon.