Deuxième Partie. — L'ANCIENNE ACADÉMIE
Quand Platon mourut, le rayonnement et la prospérité de l'Académie étaient déjà très grands. Peut-être même cette action dépassait-elle le domaine spéculatif. Plusieurs cités en effet avaient, dit on, demandé à des membres de l'école une réforme de leurs lois, et il existait en Troade de petits États platoniciens. Quant à l'enseignement, il était extrêmement varié. Aussi Platon avait-il auprès de lui tout un collège de maîtres, chargés des disciplines spéciales. Aristote fut un de ceux-là, et aussi Philippe d'Oponte, Hermodore qui avait écrit sur la doctrine de son maître un livre dont il reste quelques fragments, Hestiée de Périnthe, Ménédème de Pyrrha, etc.; d'autres enfin, les phir célèbres, dont on va maintenant parler. • ■^SS&i'
Eudoxe de Cnide, plus jeune que Platon d'une vingtaine d'années, était déjà chef d'une école à Cyzique quand il entra dans l'Académie; il la quitta, maïs rien lie prouve que ce soit à la suite de dissentiments dogmatiques avec le Maître. Mathématicien, il étudie la théorie des proportions et invente la célèbre méthode iïexhauslion, curieuse application de la dichotomie zénonienne, et qui consistait, sans recourir à la notion d'infini, à rapprocher autant qu'on veut l'une de l'autre deux grandeurs inégales par « épuisement » de leur différence. Mais son système astronomique, dont la fortune fut éclatante, et auquel le poème d'Aratus, les Phénomènes, donna une prodigieuse diffusion, a assuré à Eudoxe une renommée plus grande
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encore. Comment, disait-on, peut-être avec Platon, est-il possible de sauvegarder les apparences, c'est-à-dire d'expliquer les inégalités observables des mouvements planétaires, tout en concevant ceux-ci comme circulaires, uniformes et concentriques à la terre ? Avec une ingéniosité à laquelle on n'a pas toujours assez rendu justice, Eudoxe imagina une hypothèse, purement géométrique sans doute dans sa pensée, et qui permettait de se « représenter » les faits. La terre est supposée le centre d'un système de huit sphères homocentriques, dont une seule, celle qui donne la révolution diurne du ciel entier, a pour diamètre l'axe même du monde, tandis que les sept autres ont des axes différents. Mais, comme cela ne suffisait pas pouf représenter tous les mouvements observés, il construisait de la même façon autant de sphères supplémentaires qu'il fallait, deux de plus, respectivement, pour le soleil et la lune, trois pour chacune des cinq autres planètes, et de sorte que tout se passait comme si les sphères enveloppées obéissaient au mouvement des sphères enveloppantes. Vingt-sept sphères suffisaient ainsi à Eudoxe pour figurer les mouvements observés de son temps. Jusqu'à Képler, l'astronomie a vécu sur cette hypothèse, en la compliquant toujours davantage.
Héraclide d'Héraclée, ordinairement appelé Héraclide du Pont, paraît avoir été une des têtes de l'Académie, dont, à la mort de Platon, il faillit devenir le scolarque. Géométrie, astronomie, musique, poétique, rhétorique, dialectique, éthique et politique, géographie, histoire, légendes, démonologie, divination, il a touché à tout et, semble-t-il, avec tant d'originalité et de verve, qu'on déplore d'avoir perdu ces romans où il faisait descendre sur la terre un habitant de la lune et où se lisaient les miracles d'Abaris l'Hyperboréen, ces dialogues où il faisait converser des animaux, ou bien des hommes du peuple avec des philosophes. Sa physique, mécaniste comme celle du Timée, mettait en jeu des masses incomposées (àvapjjwi oy*oi), considérées, à la différence des atomes, comme
des centres de force. L'atomisme théologique d'Ecphante, et aussi les théories d'Hicétas de Syracuse sur l'immobilité du ciel et la double rotation de la terre, le soleil devenant le centre du monde, ne sont peut-être (1) que les idées dont Héraclide gratifiait ces personnages pythagoriciens de <^es dialogues. Du moins, selon lui, Mercure et Vénus tournaientelles comme des satellites autour du soleil, et chaque planète était un monde ayant sa terre et son atmosphère, le tout dans un éther infini. Les astres demeuraient d'ailleurs des êtres divins, comme Pâme elle-même, bien qu'elle fût un corps de la nature de la lumière et de l'éther, venu du ciel et spéciale ^ent de la voie lactée.
Après Platon, les deux chefs de l'Académie ont été, au seuil de leur vieillesse, d'abord Speusippe, le neveu du maître, puis Xénocrate de Chalcédoine (339/8-315/4), le seul des deux dont la doctrine nous soit un peu connue. Chez l'un et chez l'autre se révèle une tendance commune à mettre au premier plan du Platonisme les spéculations « métamathématiques » (2). Mais, tandis que Speusippe faisait du nombre mathématique, comme tel et isolé de la grandeur, un nombre transcendant, Xénocra'e, mettant, comme dit Aristote (3), les mathématiques sens dessus dessous, identifiait le nombre mathématique au nombre idéal de Platon, la grandeur géométrique à la grandeur atomique ou indivisible, dont le principe est la ligne insécable. C'était sacrifier radicalement la quantité. Quant à Speusippe, il tentait de remédier aux difficultés de sa propre position par la possibilité de prendre sur l'Être des points de vue différents, mais analogues, faisant de la nature, comme dit Aristote (4), une rhapsodie d'épisodes^ dont le savoir systématique devait cependant découvrir les simililudes. La hiérarchie de ces points
J (1) Hypothèse de P. Tannery, IÏEG, XII, 305, rejetée LXVIII, note au ch. 37, acceptée XXIII, 281 sqq.
(2) Ar., Met., A 9, 992« 32 : Les mathématiques sont devenues la philosophie pour les gens d'à présen'.
(3) CXX. 281, n. 2631. — (i) MeU, A fin ; N 3, 1090*19.
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de vue, il l'interprétait d'ailleurs comme une évolution dans le temps, ou la quantité en mouvement ; évolution dont la puissance est dans les principes, dont l'agent est l'âme du monde, dont la perfection de l'être est le terme : le Bien n'est donc plus quelque chose qui est, mais il devient et se fait.
Plus orthodoxe peut-être, la philosophie de Xénocrate est cependant comme la caricature de celle de Platon. L'image qu'il en a donnée n'en retient pas en effet l'esprit subtil et nuancé; elle n'en rend que la lettre, durcie et épaissie en formules d'école : telle la célèbre définition, d'après laquelle la substance même de l'âme est un nombre qui se meut soimême. La recherche de l'ordre hiérarchique et des degrés intermédiaires, si influente sur la pensée du vieux maître, se fige chez son élève en un schématisme artificiel, où abondent les divisions ternaires. D'autre part, bien qu'il ait, on l'a vu, considéré la fabrication du monde dans le Timée comme un artifice, destiné à marquer l'ordre des parties dans ce qui a l'éternité du mouvement et du temps, il n'en est pas moins, pour son compte, tout plein de mythologie.
En machinant cette scolastique du Platonisme, Xénocrate en a, pour longtemps et jusqu'au Néoplatonisme, fourni aux érudits une représentation qui leur semblait fidèle. Ainsi s'explique en partie l'influence considérable qu'il a exercée et dont l'ancien Stoïcisme porte la marque. Mais il a dû aussi l'autorité de son nom à l'austère élévation de sa morale, où se reflétaient la gravité et la noblesse de son caractère.