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Première partie. — ARISTOTE

La vie.

On a parfois été tenté d'expliquer par la race et l'éducation l'orientation positive et technique du génie d'Aristote, et cette lourdeur qui contraste avec la liberté et la grâce d'un Platon. Mais Aristote n'est pas un Macédonien : Stagire, sa ville natale, était une très vieille colonie ionienne de la Chalcidique de Thrace, et Chalcis, dans l'île d'Eubée, était le pays de sa mère. Son père, Nicomaque, était, il est vrai, médecin au service du roi de Macédoine Amyntas II, le père de Philippe, et d'une famille de médecins. Mais, comme il le perdit étant encore tout jeune, l'hypothèse d'une influence paternelle Indirecte semble très fragile. A dix-huit ans (366/5), Aristote entre dans l'Académie. Il y resta vingt ans, collaborant, peutêtre pour la rhétorique, à l'enseignement de l'école ; très attaché, en dépit de racontars suspects, au Maître, dont son élégie à la mémoire de son condisciple Eudème de Chypre contenait un si bel éloge (fr. 623); estimé, dit-on, de Platon pour sa pénétration d'esprit et sa vaste érudition. A l'avènement de Speusippe, il s'éloigne, en compagnie de Xénocrate, pour se rendre en Lydie auprès d'Hermias, qui, ^tyran d'Atarnée, recherchait le patronage de l'Académie et l'amitié des Platoniciens de la Troade (Assos et Scepsis). Ce voyage était peut-être une mission de l'école. Trois ans plus tard, Hermias ayant étéli vré aux Perses et mis à mort, Aristote se

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réfugiait à Mytilène, où il épousa sa première femme, Pythias, une parente du tyran, pour laquelle il eut, semble-t-il, une profonde affection. Peu après, il revient en Macédoine à la demande du roi Philippe, qui lui confie l'éducation de son fils Alexandre, alors âgé de treize ans (343/2) et près de qui il reste jusqu'en 335/4.

C'est alors que, revenu à Athènes, il ouvre une école dans le Lycée, gymnase voisin du temple d'Apollon Lycien. Comme tous les autres, ce gymnase devait avoir son promenoir (raptea-co;). Si donc l'école d'Aristote a été appelée péripatéiique, cette désignation doit se rapporter plutôt au fait que le maître donnait en se promenant (7repi7caTecv) une partie au moins de son enseignement. A la rhétorique étaient consacrés, dit-on, les cours de l'après-midi, à la philosophie ceux du matin. A la mort d'Alexandre (323), à qui pourtant Aristote était devenu très suspect depuis que son neveu Callisthène avait été impliqué dans un complot contre le roi, la prospérité de l'école fut compromise par la réaction antimacédonienne. Accusé d'impiété sur de futiles motifs, Aristote se hâta de laisser le Lycée aux mains de Théophraste, pour se réfugier à Chalcis. Bientôt il y succombait à une maladie d'estomac dont il était depuis longtemps atteint (322). Il n'avait que soixante-trois ans.

Les écrits.

Il y a, à quelques variantes près, dans la Géographie de Strabon et dans Plutarque (Sylla), une histoire des écrits d'Aristote. En mourant, Théophraste avait, dit-on, légué sa bibliothèque, où les manuscrits d'Aristote se trouvaient avec les siens, à son condisciple Nélée, dont le père, le platonicien Coriscus, ami d'Aristote, avait été le chef du cercle platonicien de Scepsis en Troade. Or, quand Nélée fut mort, les princes

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attalides de Pergame cherchant de tous côtés des livres pour leur bibliothèque, ses héritiers, jaloux de leur trésor, voulurent le mettre àl'abriet eurent l'imprudence de le cacher précipitamment dans une cave. Aussi les manuscrits étaient-ils, sans parler de leur désordre, très abîmés, quand, cent ans au moins plus tard, ils furent vendus à un certain Apellicon de Téos, capitaine à la solde de Mithridate, bibliophile fervent et, en outre, commerçant avisé. Il se hâta en effet d'en faire exécuter des copies, c'est-à-dire une édition, mais sans apporter à la restauration des passages altérés les soins indispensables. Cependant, la librairie d'Apellicon ayant été enlevée par Sylla au cours de la première guerre contre Mithridate (87-84) et transportée à Rome, le travail fut repris par le grammairien Tyrannion, que Lucullus y avait amené en 66 et qui, en 57, était chez Cicéron comme précepteur et bibliothécaire. Mais cette fois encore le résultat fut médiocre, et c'est seulement un peu plus tard que le onzième scolarque du Lycée après Aristote, Andronicus de Rhodes, donna enfin au public savant une édition correcte, accompagnée de labiés et d'un livre où il expliquait sa méthode.

Cette histoire semble bien pourtant n'être, pour une bonne part, qu'un roman, ou plutôt une réclame d'éditeur, qui cherche à faire croire que, jusqu'à lui, Aristote est resté pour ainsi dire inconnu. Il est très probable, en effet, qu'Andronicus est luimême la source de la tradition. Mais comment admettre qu'il n'y eût pas dans la bibliothèque du Lycée, à la disposition des élèves, des copies d'Aristote, qu'il n'y en eût pas dans les filiales du Lycée, et par exemple à Rhodes dans l'école d'Eudème ? Bien plus, une autre tradition donne à penser que la bibliothèque d'Alexandrie n'en était pas dépourvue, d'autant que le conseiller de Ptolémée Philadelphe fut, lors de la londation, le célèbre Démétrius de Phalère, jadis .haut protecteur de l'école. Ce que le roman peut néanmoins contenir de vérité, c'est que, en dehors des écoles et à l'exception des érudits, le

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public cultivé, autant faute de curiosité spéculative que d'instruments d'étude aisément accessibles, avait fini par ne plus guère connaître directement d'Aristote que certains écrits, ceux dont Cicéron par exemple loue l'éloquence et le style élégant, c'est-à-dire ceux-îà mêmes que nous ignorons totalement aujourd'hui.

Or il résulte des propres déclarations. d'Aristote que, en dehors bien entendu des écrits qui étaient de simples notes (écrits hypomnémaiiques) destinées à l'usage personnel, il y avait, dans les compositions proprement dites, deux parts. L'une était celle des écrits donnés au public, qui sont dans le domaine commun et en circulation (èxBeBofxevoi, ev xotv<5, xà IfxuxXta) ; ils ne sont pas exolériques par cela même, mais en tant que la forme qui leur convient spécialement, non toutefois exclusivement, est plus «extérieure » que démonstrative, plus dialectique que scientifique (1). L'autre comprenait les écrits philosophiques (ol xa-cà <piXo<ro<pfov X6yot), c'est-à-dire scientifiques, les « leçons » destinées à un « auditoire» d'élèves, et qu'on appelait, pour cette raison, écrits acroamaliques : ainsi <pu<nx7j àxp6aonç signifie Leçons sur la nature. C'étaient les cours ou travaux (fxsQoSot, 7rpaY[J.aTeïai) de l'école : cours rédigés, comme semblent le prouver les renvois fréquents de l'un à l'autre, et parfois à un cours qui n'a pas encore été donné ou qui se rapporte à un moment ultérieur du programme des études (2) ; cours dont les élèves devaient posséder des copies à leur usage, publiés par conséquent au-dedans de leur cercle et, en ce sens précis, ésolériques.

Ce sont ces derniers qui, par une singulière fortune, sont seuls, et encore en partie, parvenus jusqu'à nous; de sorte que, pour Aristote, notre situation est l'inverse de ce qu'elle était pour Platon : de celui-ci nous ne connaissons que les écrits

(1) H. Diels, Ueber die exolerischen fteden d. Ar. (Abhdl. d. Berl. Akad., XIX, 1883).

(2) Cf. BONITZ, Ind. arisi. art. 'A.ptaToréXy,;.

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littéraires, de celui-là, que l'enseignement. D'après une bonne tradition, son œuvre entière comprenait mille livres, "ouvrages ou divisions d'ouvrages. Or nous n'en possédons, tout compte fait, que cent soixante-deux, dont il faut encore défalquer les apocryphes. Enfin, on n'en trouve que cinq cents au plus sur les trois catalogues qui nous ont été conservés (1). Le plus complet, sur lequel nous trouvons presque tout le contenu de notre collection, et qui paraît être un débris des labiés d'Andronicus, c'est celui que deux auteurs arabes du xnie siècle rapportent à un certain Ptolémée, probablement un péripatéticien postérieur à notre ère. Quant aux deux autres, celui de Diogène Laërce et de l'Anonyme de Ménage, ils semblent, pour la partie qui leur est commune, provenir du péripatéticien Hermippe, et il n'est pas impossible que celui-ci, élève de Callimaque, ait transcrit le catalogue de la bibliothèque d'Alexandrie. Or, dans cette partie, il n'y a guère que dix à quinze de nos livres, et encore parfois sous des désignations confuses et avec d'autres divisions que les nôtres. Mais le second a tiré de Y Onomalologue d'Hesychius de Milet, croiton, deux appendices, l'un qui complète ou rectifie la liste qui précède, l'autre, beaucoup plus court, qui signale des apocryphes.

En comparant notre collection avèc ces catalogues, on s'aperçoit que les pertes concernent, très fâcheusement, tous les écrits qui ont précédé le temps où Aristote est devenu chef d'école, ceux qui lui ont valu sa réputation de bon écrivain. Il appartenait alors à l'Académie, et il n'est pas étonnant que beaucoup d'entre eux aient été des dialogues. Mais ces dialogues ne ressemblaient pas à ceux de Platon : c'étaient moins, semble-t-il, de libres entretiens que des expositions oratoires où, après un prologue dialogué, un des personnages développait la pensée de l'auteur. Le platonisme d'Aristote s'y révélait assez

(1) Publiés par Val. Rose en tête des Fragments.

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indépendant, comme on en peut juger par les fragments du plus célèbre, Eudème (de Chypre) ou De l'âme, une réplique du Phédon, ou, mieux encore, par ceux du dialogue Sur la philosophie, en trois parties. A cette même période appartiennent aussi sans doute quelques-uns des exposés platoniciens dont on a déjà parlé (p. 253), ceux du moins qui se rapportaient spécialement à l'enseignement oral.

Ainsi donc notre Aristote est, avant tout, celui des livres acroamaliques. Certes nous en avons perdu beaucoup, mais principalement parmi les écrits documentaires, de caractère hypomnémalique souvent, qui en étaient la substructure, ou parmi les traités techniques. Cependant, dans l'ensemble, nous avons gardé le plus important. Puisque ce sont des « leçons », il sera naturel de les mentionner, non maintenant, mais avec ce dont ils traitent dans l'encyclopédie du savoir. C'est en effet une ambition commune aux grandes écoles philosophiques de ce temps, d'enseigner la science totale : l'Académie et le Lycée sont des « universités » ; si ce fait est rendu sensible par l'œuvre du seul Aristote, la cause n'en est pas dans une autre conception de la fonction de l'école philosophique, mais dans une orientation différente de l'activité de l'écrivain. On doit en outre noter dès à présent trois points importants. D'abord, en sa qualité de scolarque, Aristote paraît avoir solidement organisé le travail de ses collaborateurs : ainsi on voit par une inscription de Delphes que Callisthène avait coopéré à la Chronologie des vainqueurs pythiques. Par suite, bien des études de détail dans ce que nous lisons sous le nom d'Aristote peuvent avoir été seulement mises en œuvre par lui. Bien plus, comme les cours et travaux de l'école en sont le bien commun, les maîtres ne se feront pas non plus scrupule, après la mort d'Aristote, d'employer ses écrits au mieux des besoins de l'enseignement, en les remaniant, en les complétant, en rassemblant des leçons sur un même sujet par les morceaux de liaison nécessaires, parfois même en ajoutant à de telles collections

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quelque écrit de l'un d'entre eux. Enfin, sans parler de la tentation, séduisante pour les éditeurs, d'insérer des renvois à telle partie, antérieure ou postérieure, de l'encyclopédie, le caractère systématique de l'œuvre que nous possédons sous le nom d'Aristote fait douter qu'il soit très utile, comme c'était le cas pour Platon, de déterminer chronologiquement l'évolution de la pensée.

La doctrine.

1. Le programme des études. — Quoi qu'on puisse penser de la valeur propre de la division aristotélicienne des sciences, il semble pourtant qu'elle représente un plan d'études en trois cycles, dont les deux premiers constituent l'éducation libérale du citoyen, et le dernier, la formation du. savant. Les sciences sont en effet, ou bien poétiques, connaissance de Y art selon les règles duquel une œuvre est faite (TrotTqo-tç) ; ou bien pratiques, quand elles envisagent en elle-même l'activité (npafo) de l'agent, indépendamment de son résultat extérieur; ou enfin ihéoréliques, si leur objet est le savoir pour le savoir, la recherche purement spéculative du vrai (8ea>pfo). Celles-ci sont les plus nobles ; elles sont les seules d'ailleurs qu'Aristote se soit appliqué à classer méthodiquement, en allant de ce qui est le plus abstrait à ce qui est ontologiquement le plus réel : d'abord les mathématiques, qui considèrent les nombres, les figures et les mouvements à part de leurs sujets, quoiqu'ils n'en soient pas réellement séparés ; la physique, qui leur rend la réalité et, plus spécialement, rattache le mouvement à ce qui en est le principe interne, la nature (physis) ; enfin la théologie, dont l'objet est l'Être en tant qu'être, à part de conditions qui ne sont que particulières et contingentes, et l'être le plus réel, séparé et immobile, ou Dieu. Elle s'appelle aussi philosophie première, la physique étant la philosophie seconde, et les

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mathématiques, encore une philosophie : on a donc là toute îa spéculation, aux trois degrés d'une même hiérarchie (1).

La logique, on le voit, n'a pas de place dans cette classification. Elle n'est pas en effet une science, mais V instrument de la science (organon), ainsi que de bonne heure on l'a dit dans l'école. L'étude de cet instrument et de ses modes d'emploi ne peut donc constituer qu'une introduction générale à l'enseignement. Sans doute n7était-elle pas, dans l'intégralité de ses développements, dispensée à tous les élèves. Mais ceux qui n'en recevaient qu'une partie apprenaient au moins, dans la sphère restreinte de leur culture, les divers moyens généraux, légitimes ou non, de produire la vraisemblance, soit dans la poésie, soit dans l'éloquence : ils apprenaient un art de ces arts. Cet art, la dialectique, appartient donc aux sciences poétiques, non à la logique. Cependant, comme le traité qui lui est consacré fait partie du corps traditionnel des écrits logiques d^Aristote, YOrganon, il est sans inconvénient, cette réserve faite, d'en joindre l'étude à celle de la logique.

2. Logique. — Les conditions les plus générales de la pensée sont étudiées dans les Catégories, dont les cinq derniers chapitres (10-15), désignés ordinairement par le titre Posl-prédicamenls, sont une addition très ancienne à l'œuvre originale. UHermèneia traite de Vénoncialion de la pensée dans la proposition {De interprétai ione) ; peut-être remaniée par endroits, elle est d'une authenticité certaine, sauf en son chapitre 14 et dernier. L'objet des Analytiques ou résolutions, c'est d'exposer la méthode suivant laquelle une proposition donnée, ou un ensemble donné de propositions, peuvent être réduits à leurs causes, aux éléments qui en sont îa justification nécessaire. Les Premiers traitent du syllogisme, les Seconds, de la démonstration, respectivement en deux livres. Enfin, tout à fait distincts de cet ensemble, les Topiques, dont le IXe et

<1) Meiaph., E, 1 = K 7 ; Phys., II, 2 ; Elh. Nie, VI, 3-5

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dernier livre est ordinairement appelé Réfutation des argu~ ments sophistiques (Sophistarum elenchi), exposent une méthode d'argumentation simplement probable. Il est très difficile de dire si c'est au groupe des écrits logiques que doivent être rapportés quelques petits traités perdus, dont plusieurs sont cités dans les traités conservés : Le choix des contraires, Des opposés, De la négation, recueils de divisions ou de définitions, etc.

La méthode de la science était pour Platon la dialectique. Ambition excessive, proteste Aristote : la dialectique n'est rien de plus que la théorie dont la rhétorique est l'application politique : une méthode pour découvrir, sur un problème en discussion, des raisonnements dont les prémisses, simples opinions, sont seulement plausibles, et de façon à répondre, sans se contredire, oui ou non à la question débattue. Le dialogue y est donc impliqué, même s'il n'en est pas l'expression. Elle s'appelle encore topique, car elle détermine et groupe les lieux (xoTrot) qui sont Yélémeni commun, où se rencontrent des raisonnements oratoires portant sur différents sujets. Détournée de sa fin légitime, elle donne lieu à la sophisliqne et à Yérislique; les raisonnements captieux ou sophismes de celle ci serontminutieusement classéset leurs artifices mis en évidencec Mais d'autre part, son usage normal comporte une triple fonction. Elle est une gymnastique pour l'esprit. Elle est une enquête, ou une épreuve que l'incompétent lui-même peut faire subir à celui qui prétend posséder la science : réplique manifeste de l'examen socratique. Enfin, à défaut d'une connaissance scientifique de l'objet, elle sert à découvrir, et encore par une épreuve, mais dont cette fois l'objet sera les opinions communes ou professées par les doctes, les principes premiers de la science qui traite philosophiquement, ou scientifiquement, de cet objet. Une science en effet ne peut prouver directement ses propres principes. Le seul moyen de lui ouvrir et déblayer la voie est donc une réfutation des probabilités

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illusoires. Ainsi, le recueil et l'examen préalables des conflits équilibrés de conceptions plus ou moins raisonnées, d'où résulte une di/flcullé ou question (àwopia), préparent l'esprit à apercevoir intuitivement les principes d'une science véritable de l'objet en question (1).

Par l'emploi de ce procédé dialectique à la base de i'édificaticn des sciences (ainsi dans le livre I de la Physique ou du Traité de l'âme, dans les livres A, B [I, III] de la Métaphysique), Aristote a été l'initiateur de l'histoire de la philosophie. Il s'y était préparé par quantité de petites études particulières, que mentionnent nos catalogues, sur les Pythagoriciens, sur Alcméon, sur Xénophane, Parménide, Mélissus, Gorgias(dont l'apocryphe De Melisso, Xénophane el Gorgia peut avoir gardé quelque chose), sur Démocrite, sur Speusippe et Xénocrate, sans parler des livres sur Platon, ou des extraits de la République, du Timée et des Lois Sa précieuse doxographie, systématique d'ailleurs et non proprement historique, est cependant trop visiblement orientée vers l'établissement de sa propre doctrine, pour n'être pas parf ois un exposé tendancieux ' de celles de ses prédécesseurs, soit qu'il les sollicite à lui, soit que, par un inconscient parti pris, il les diminue ou même les travestisse.

Mais ce n'est pas la probabilité de l'opinion qui est l'objet du savoir; c'est le vrai. Il se fonde donc sur la démonstration (dcTToSetStç) et est la source d'une conviction, qui ne se laisse pas détourner de sa certitude par des argumente de simple vraisemblance. Or la théorie de la démonstration est l'aboutissement de Y Analytique. Si celle-ci fixe à la rhétorique et à la dialectique les limites de leur domaine, c'est justement parce qu'elle analyse les conditions d'une connaissance démonstrative. L'objet propre de la logique est donc d'étudier les facteurs de la démonstration : termes, propositions et syllogismes.

(1) Top., I, in. ; 2 4, 101* » ; VI, 6, 145* », Rhei. II, 26, 1403« ».

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Les termes (opot) sont les éléments, prédicat (xaTvjyopoufxgvov) et sujet (uTroxeqxevov), auxquels se réduit la proposition par la dissolution de leur liaison : c'est donc ce qui est pensé et énoncé en dehors d'une liaison (aveu <7uu.ttXoxy|ç). De plus, ils ne sont pas rien que des mots; car le langage a quelque chose de conventionnel et d'extérieur à la pensée, et, à côté des synonymes, il comporte des homonymes, mots identiques pour des notions distinctes. Or ces objets isolés de la pensée (vo^u.axa) peuvent être envisagés à plusieurs points de vue, appelés par Aristote catégories* Au sens premier, c'est ce qui peut en quelque sorte être dénoncé du sujet (wïrfloçzïv, accuser), ou l'acte de cette «imputation » ou la signification qui en résulte. En un sens plus restreint, les catégories deviennent spécialement tout ce qu'on peut dire de l'être, les figures de l'attribution, tous les genres possibles, premiers et irréductibles, de l'être; ce que, après Boèce, on a nommé les prédicamenis. Sans chercher à les déduire, Aristote en dresse empiriquement ) la liste par une méthode d'analyse grammaticale. Il y a, dans la liste la plus complète, dix sens possibles de l'attribution : substance ou essence, homme, cheval; quantité, long de deux coudées; qualité, blanc, grammairien; relatif à, double, moitié, plus grand; le quelque part, sur la place, au Lycée; le quand, hier, jadis; Y altitude, couché, assis; la possession, ayant ses chaussures, son armure; Yaclion et la passion, couper, être coupé. Chacune de ces dénominations a son sens en ellemême, et aussi, puisqu'elles sont en dehors de 'oute liaison, à part de toute alfirmation, donc sans comporter ni vrai ni faux. Ainsi, les catégories sont les divers genres d'idées simples, immédiates et premières, les cadres, non seulement de la pensée, mais du réel (1).

C'est en effet à l'égard d'un sujet réel, qu'elles représentent toutes les formes possibles de l'attribution. Ce sujet réel

(1) Cf. surtout Cal., 1, 2 in., 4 ; Ilerm., 1 in. et 2 in. ; An. pr., I, 1, 24* '6'

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s'appelle substance, tout comme l'essence. Mais, tandis que l'essence n'est que substance seconde, la substance, en tant qu'existence individuelle et concrète, est première. Celle-ci ne peut être que sujet, jamais attribut, sinon par un renversement anormal; celle-là, normalement, est attribut : celle chose-ci (toSe), objet de mon intuition présente, est lelle chose (rdBe ti, xotdvBc), elle est d'une certaine espèce et d'un certain genre. Espèces et genres sont donc des substances secondes, qui « qualifient », mais dans son essence, la substance première. Au reste, l'essence peut être imaginaire, comme le bouc-cerf, sans être fausse; elle Test seulement quand on veut la mettre en liaison, comme attribut, avec un sujet réel (1). Enfin, le concept d'une qualification, quelle qu'elle soit, n'est simple absolument que si on l'envisage comme un genre dernier, ou une catégorie au sens étroit. Mais le concept d'une certaine essence, d'une certaine qualité ou quantité, etc., peut devenir objet d'analyse. Au concept, cadre réel mais vide, se substitue ainsi le concept, contenu de ce cadre.

Analyser le contenu d'un terme, envisagé comme composé, et le « déterminer », voilà l'objet de la définition (6pt«$(jt.($ç). La définition d'un concept imaginaire est une simple définition de notion ou de mot. Mais la définition instructive doit renseigner, à la fois sur la nature du concept de la chose, et sur sa réalité. Ainsi apparaissent deux éléments très importants de la réalité du concept : l'un, relativement indéterminé, le genre, ce de quoi peut être faite cette réalité, ou sa matière (û'Xvj), matière logique ou intelligible, ce que l'essence est en général et dans son fond (xb xi ê(m); l'autre, qui y introduit une démarcation, la différence spécificatrice (8ta<popà sc8o7roidç), détermination, propriété ou forme (ecSoç), ce qu9il a été donné à chaque chose d'êlre (tb t(-?)v etvai èxà<rra>). Toutefois, la différence impliquant le genre dont elle est la différence, à lui seul ce second élément

(1) Wajtz, Or g. I, 288 et Bonitz, Ind. ar., 495» *° m.

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est l'ensemble hiérarchique des caractères, ce que îes Scolastiques ont appelé la « quiddité », et, à ce titre, il est vraiment le concept, le de la chose. Mais, tandis que celle-ci est en

fait une réalité naturelle concrète ou par composition, le concept et ses éléments sont par abstraction, de sorte que, tel le cas des n tions mathématiques, ce qui n'est pas séparé est traité comme séparé. Cette façon, abstraite ou formelle, de décomposer la réalité, pour la définir, dans ce qu'elle a d'intelligible, sort matière, soit ferme, s'accorde pleinement avec le point de vue de l5 Analytique (1).

Ce qui est ainsi séparable ou séparé par abstraction, mais non réellement, est antérieur logiquement, mais non chronologiquement\ ni dans la nature des choses. C'est l'universel (zb xaôoXou), et l'erreur de Platon est d'avoir confondu, à son sujet, la première et la dernière sorte d'antériorité. En outre, on doit distinguer plusieurs sortes d'universel.. D'une part, l'universalité du genre ne doit pas être confondue avec celle de Y analogie et qui résulte d'une simple ressemblance de rapport : l'unité « homme », par exemple, avec celle qui rassemble sous l'idée du rétablissement de la santé toutes les différentes choses qu'on appelle indistinctement « médicales ». D'autre part, il y a l'universel qui est seulement l'attribut collectif de la totalité des individus énumérés dans une classe ; et celui qui, en outre, appartient par soi (xaô' ctM), ou nécessairement, à un individu quelconque, même présentement inconnu, de cette classe. Or seul ce dernier universel appartient au concept ; c'est lui qui donne lieu aux déterminations du genre et, en y joignant la différence, de l'espèce. Encore y faut-il pourtant cette condition : qu'il ne soit pas une de ces propriétés, essentielles sans doute, mais dont le raisonnement seul peut montrer qu'elle survient à l'essence (ffup.fUpTrjxdç ou *àôo; xoc6' a6x<J), comme, pour le triangle, l'égalité de la somme des angles à deux droits.

(1) Cf. opp. citt., II, 399401, 346 sq. et, 787« l2>19.

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Quant à l'accident au sens strict (ffujxpep-rixdç) et au propre (xb tBtov), à plus forte raison ces universaux sont-ils exclus de la constitution du concept : il n'appartient nécessairement à l'essence de l'homme, ni d'être blanc, ni d'être grammairien, quoique ce dernier attribut ne convienne pourtant qu'à un homme. Ainsi Aristote est plus attentif à la nécessité de l'essence qu'à sa généralité, et, de ce point de vue tout au moins, à sa « compréhension » qu'à son « extension ». Voilà pourquoi les notions les plus générales de toutes, comme l'Un et l'Être de Platon, ne sont pas à ses yeux des catégories : vides de tout contenu, attributs possibles de toute notion, ce ne sont plus des genres de l'attribution, ni, par conséquent, des genres de Vêlre. Or le terme de Y Analytique, c'est au contraire ce qui a un contenu nécessaire et réellement, sinon logiquement, indissoluble, ou le concept, et aussi ce qui, ayant encore un contenu, est pourtant absolument simple, ou les catégories (1).

Avec les diverses sortes d'oppositions qui peuvent se présenter entre les termes, on passe naturellement du point de vue abstrait de leur isolement à la considération de leur solidarité. La distinction du vrai et du faux apparaît ici : la relation de la logique à l'ontologie se resserre encore davantage.

Les opposés (âvTcxei'[/.£va) qui le sont le plus manifestement sont les contraires (êvavna), les tenues tes plus opposés dans un même genre : ainsi, pour prendre les exemples que nous offre l'expérience, haut et bas dans la position, point de départ et d'arrivée dans le mouvement, lourd et léger dans la pesanteur, chaud et froid dans la température, blanc et noir dans la couleur, etc. Entre ces extrêmes il peut y avoir toutefois des termes moyens, ainsi tiède ou gris. Certains contraires, il est vrai, n'en admettent pas : un nombre par exemple est toujours, ou pair, ou impair. Mais, même dans le cas où il existe des intermédiaires, il arrive que nécessairement l'un des extrêmes soit

(1) An, post.y 1, 4, 73« 28 sqq. ; Metaph. , A 30 s. fin. ; Top., 1, 5, 102» *

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inhérent à quelque sujet déterminé : le feu et la neige sont toujours, l'un, chaud, l'autre, blanche. Au reste, les choses ellesmêmes, leurs actions et leurs privations, donnent lieu à des contrariétés dérivées, par le fait qu'il y a contrariété entre leurs propriétés naturelles ou entre les effets naturels de leurs actions et de leurs privations. Enfin, la contrariété subsistant dans quelque sens que s'opère le changement, c'est une opposition réversible (1).

Une autre opposition, toute proche à beaucoup d'égards, est celle de la privation à la possession : un sujet déterminé possède une certaine manière d'être ($|iç, en latin habilus; d'où, en français, habitude avec ce sens technique), ou bien il en est privé (c7T£p7j<nç). Tantôt cette manière d'être appartient au genre lui-même, comme la vue à l'animal, et c'est une espèce particulière qu'atteint la privation, ainsi la taupe. Tantôt c'est, plus précisément, l'individu qui est privé d'une manière d'être naturelle à son espèce, et dans le temps même ou dans les conditions, où naturellement il devrait la posiéder : la cécité s'oppose en ce sens à la vue (2). Ce n'est donc encore, semblerait-il, que la contrariété, mais envisagée dans tel sujet et part- rapport à telles conditions.

A mesure que la tendance logique conduit Aristote vers des formes plus générales de l'opposition privation-possession, on voit celle-ci se rapprocher d'une certaine sorte de contrariété, dont il a eu d'ailieurs le mérite de reconnaître la spécificité entre toutes les oppositions. La contradiction (àvTtcpaatç) est en effet, selon lui, cette limitation de la contrariété, qui, comme l'avait déjà bien vu Platon (Bep. IV, 436 b- 437 a), exclut totalement l'un des deux opposés d'un même sujet, individu ou genre, au moins sous le même rapport et simultanément. De tous les principes, celui-là est le plus fondamental et le principe de tous les jugements les plus généraux. Il fonde en effet

(1) Cal.. 6, 6»i7 ; io, H* 83 sqq. Melaph., I 4 m. ; A 10, jusqu'à 1018* ».

(2) Cal., 10, 12* 26.13a 37 ; a 22 déb.

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le discours logique, en opposant radicalement le vrai au faux et l'affirmation à la négation, et cela notamment parce qu'il repousse ces milieux que l'expérience obligeait parfois d'admettre entre les contraires (1).

Vient enfin l'opposition des relatifs (TàirodçTi) : chacun des deux termes est par rapport à l'autre, et a toute sa nature dans cette corrélation même. Ou bien ils enveloppent leur corrélatif : le double, la moitié, ou l'inverse ; telle aptitude déterminée, l'activité correspondante, et réciproquement. Ou bien, la corrélation n'étant pas réversible, l'un des termes dépend de l'autre, mais non inversement : ainsi la relation de Y 'antérieur. et du postérieur. Dans les deux cas, les termes de l'opposition sont indissolublement liés (2).

Mais ne l'étaient-ils pas déjà dans le cas de la contrariété ? C'est ce que dit la célèbre formule : La science des contraires est une et la même. Au fond, la série hiérarchique des oppositions marque un progrès de l'opposition de relation vers des déterminations de plus eh plus négatives. Si abstraite et si simplifiée que soit la dernière, la contradiction, elle n'exclut pas pourtant encore, il est important de le noter, toute considération du réel. En effet, dès qu'on n'a plus affaire, ni au nécessaire éternel, ni au réel actuel et donné, mais au futur contingent, qui n'est ni l'un ni l'autre, alors s'éteint la fonction déterminante du principe de contradiction : c'est « indéterminément » qu'il est ou vrai, ou faux que demain il y aura bataille navale (3). A fortiori en est-il ainsi des oppositions moins abstraites. Ainsi, par exemple, en passant de la table des catégories, où on les avait déjà rencontrées, à la table des oppositions, la relation et la possession concernent désormais le vrai et le faux, c'est-àdire l'expression même du réel et du non-réel (4). Autrement4

(1) Melaph., I, 3, 1005* « * i* ; 4, 1007*" ; 6. 1011» *• ; I, 4, 1055*7 ; &, 1056« 20 ; 7> 1057* 3*. Herm., 2, 16« 30.

(2) Cal., 7 et Melaph., A 15. — (8) Herm. 9. (4) Ibid., 19«33et Metaph., Y 7, 1011»*».

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pourquoi des oppositions formelles et logiques de propositions, autres que les contradictoires, permettraient-elles, dans certaines limites, de reconnaître immédiatement et a priori le vrai et le faux ? Du reste, c'est à partir de l'expérience qu'Aristote a dressé le cadre logique des oppositions, et qu'ensuite, au détriment de la rigueur abstraite, il le corrige pour en adapter les distinctions aux exigences de la réalité.

Or, si l'opposition, sous toutes ses formes, introduit ainsi fatalement la considération du vrai et du faux, elle nous met en face, non plus seulement delà solidarité des termes, comme on le disait tout à l'heure, mais de leur liaison. Celle-ci réside dans Y attribution d'un prédicat à un sujet en un jugement, subsomplion (u-Kok^iç) ou proposition (-rcpo ,a<riç). C'est en effet seulement dans cette liaison, soit affirmative, soit négative (jcaxàcpamç, àicdcpaaiç), que s'opposent l'erreur et la vérité. Au contraire, à l'égard de notions simples ou traitées commes telles, et par conséquent isolées, ou bien il n'y a pas place pour l'erreur, comme dans l'intellection immédiate de l'essence, ou dans la sensation immédiate par tel sens de la qualité qui en est l'objet propre et spécifique ; ou bien il n'y a pas place pour la vérité, comme dans le cas des notions imaginaires (1). Il n'y a donc vrai ou faux que s'il y a affirmation et négation. Or, c'est là ce qui constitue proprement la pensée et le discours : Aristote n'est pas moins sévère que Platon pour les philosophes qui ont condamné l'attribution. Mais, si l'opposition de contradiction permet, sauf à l'égard de l'avenii indéterminé, de discriminer radicale ment et sans milieu possible la pensée vraie et la pensée fausse, il n'en est pas ainsi dans tous les cas.

Il est donc utile de savoir dans lesquels les opérations sur les propositions (opposition et conversion) donnent lieu à un

(1) Herm.t 1 fin. Dean., III, 6 430« " \ IL, 6, 4l5« "Metaph., H 10, 1052«2.,

A.RISTOTK

calcul logique (coXloyia^oç) légitime (1)^ Mais, si ces règles se vérifient, elles ne se justifient pas. Sur une telle base on ne saurait édifier la science : savoir absolument (<x7cXûç), c'est en effet connaître en vertu de quelle cause, ou raison, une chose est précisément ce qu'elle est et ne peu! être autrement qu'elle n'est (2).

L'explication scientifiqueest donc une explication nécessaire. Par suite, et en vertu d'une relation déjà signalée, elle est connaissance de l'universel et de ce qui est toujours de la même manière, soit qu'il s'agisse d'attributs nécessaires immédiats, ou bien dérivés (3). D'autre part, puisqu'elle explique universellement, elle n'est pas, au moins en ellemême, intuitive. Ce que saisit en effet une intuition, c'est une individualité, soit concrète si elle est sensible (ainsi ce cercle d'or que voici), soit abstraite si elle est intellectuelle (ainsi ce cercle géométrique). Mais ni l'une ni l'autre ne sont, en tant que telles, objets d'explication, ni même de définition (4). Il est bien vrai pourtant que la science, pour s'élever à ce qui est le plus connaissable absolument et par nature, ou le plus intelligible, doit partir d'une connaissance intuitive. Comment en effet chaque science démontrerait-elle ses principes (àp/at), ou propres, ou communs avec d'autres ? De démonstration en démonstration on remonterait à l'infini, et rien ne serait jamais démontré. Dans l'analyse il est donc nécessaire de s'arrêter (avay^ crevât). Mais, pour la science, le terme de cette régression ne saurait se trouver dans des intuitions contingentes : ni dans cette sagacité naturelle qu'une longue expérience ou des aptitudes privilégiées donnent à quelques hommes; ni dans les sensations, bien qu'elles soient ce qui est le plus connaissable par rapport à nous et bien que, en percevant l'individuel concret comme tel ou tel, nous percevions du même coup l'universalité de l'espèce, l'homme

(1) Bz Index 712** sq. — (2) An. po*t., I, 2 in. — (3) Bz /ne/., 278«»2,47. (4) An. post., I, 31 in. Mela^h., Z 10, 1036* «; 15, 1039*».

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par exemple dans Callias. Ses principes et ses points de départ, la science les trouve dans des propositions immédiates, qui s'imposent à quelque titre : objets singuliers d'une intuition dernière, mais qui n'a rien d'individuel ni de contingent (1). Ainsi l'arithméticien commencera par énoncer ce dont il s'occupe, l'unité, et par le définir (position), puis il affirmera qu'il existe en effet des unités (supposition). Il posera des axiomes (xà xotvà àStwjxaTa), jugements que tout esprit humain possède, au moins implicitement. Il postulera de son élève l'acceptation de certains principes qu'il ne peut démontrer, mais qui constituent, pour sa science, des principes propres (2).

Cependant, abstraits et logiques comme ils sont et sans rapport aisément saisissable avec l'expérience, ces principes non démontrés ne peuvent suffire à la démonstration : à l'expérience elle-même elle demandera donc d'autres données immédiates. C'est Yinduclion (fo^tay/i) qui les recueille, en dégageant l'universel du particulier. Il n'y a pas, en effet, de science du singulier (xaô* Ixcurcov) ; or l'objet de la sensation, d'où part l'induction, est singulier. Mais dans la sensation, on l'a vu, est impliqué l'universel. L'induction est donc, pour les démonstrations de la science, une source de leurs prémisses universelles, peut-être même la source dernière, si, comme le dit Aristote, la disparition d'un ordre de sensations, avec les inductions correspondantes, doit entraîner la disparition d'une science. Consistant d'autre part à découvrir ce qu'il y a de commun aux exemples qu'elle a rassemblés, elle diffère assez peu en elle-même de ce qu'est l'induction socratique dans les premiers dialogues de Platon : un des plus importants objets de la dialectique n'est-il pas en effet de dégager les principes propres du savoir? Au reste, il est inexact que l'induction aristotélicienne exige, comme on le répète d'après Aristote lui-

(1) Bz Ind., 159*».£/A. JVfc., VI, 6 ; 12, 1143**,". An. posl., II, 19, 100«»7, 99» 2i ; I, 3. Phys* VIII, 5, 256* ».

(2) An. post., I, 2, 72« ; io.

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même, le rassemblement lolal des cas singuliers qui constituent l'extension d'une classe. Elle est bien plutôt une condensation de l'expérience, analogue à celle qui s'opère machinalement quand des sensations se groupent autour de Tune d'entre elles qui est plus intense, préparant ainsi l'avènement d'une notion. Mais c'est une condensation réfléchie et savante, qui énonce explicitement, à la fois, et les observations qui ont servi à la former, et les caractéristiques de fait qui, se vérifiant dans les cas observés, peuvent être pour cette raison supposées inhérentes à toute la classe (1).

De la sorte, l'induction semble très proche de ce procédé auquel aboutit l'effort de la dialectique platonicienne : la méthode de division. Aristote a sévèrement critiqué celle-ci : elle se fonde, dit-il, sur une suite de postulais (2). A tout prendre cependant, son induction ne nous donne pas davantage la raison de la relation qu'elle établît ; elle n'est pas scientifique, parce qu'elle n'est pas démonstrative. La théorie de la démonstration prétend être au contraire, ainsi qu'Aristote se plaît à le montrer encore pour d'autres questions, un retour à la pensée socratique ; car Socrate avait bien vu que l'essence est le principe de la démonstration. Celle-ci est en effet le syllogisme (le calcul logique), qui expose la cause ou la raison de l'attribution de telle qualité à tel sujet, le moyen (to (xéffov) qui lie ces deux extrêmes ; car le moyen est cause. Si les prémisses de ce calcul sont nécessaires, nécessairement le résultat l'est aussi. Une telle opération réalise donc ce que n'avait pu faire la division, ce syllogisme impuissant, et ce qui avait été seulement préparé par le syllogisme induclif. En outre, sa technique rationnelle symbolise fidèlement pour Aristote l'art rationnel qu'est, à ses yeux, la nature ; si bien que, où ce symbolisme abstrait

(1) An. pr., II, 23. Top., I, 12 fin. ; VIII, 2 déb. An. posl., I, 18; II, 7,

92a 37 sqq. ; 19. Bz //!</., 264«

(2) Tout le début de An. pr., I, 31 et de An. pos!., II, 5.

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fera défaut, il n'y aura plus science de la nature. Supposons en effet que, placés au-dessus de la lune, nous « voyions », la terre s'interposant entre elle et le soleil, la cause de l'éclipsé de lune. Une telle constatation, pour Aristote, est sans valeur scientifique ; car la connaissance du pourquoi (Biôti) n'y est qu'une connaissance du fait (oti), à laquelle manque l'universalité. Il n'y a de causalité véritable que dans la quiddilé : c'est l'homme qui engendre l'homme, et, si Pélée est cause d'Achille, c'est en tant qu'il possède la forme de l'homme (1).

Cette conception toute logique qu' Aristote s'est faite de la science, si séduisante en son apparente rigueur, a lourdement pesé sur l'avenir des sciences de la nature. Il n'est donc pas inutile d'en fixer la portée dans l'ensemble dont elle fait partie. Tout d'abord, ainsi qu' Aristote en convient lui-même (2), la démonstration fait toujours l'épreuve d'une proposition très générale, avec l'espoir d'y découvrir la proposition particulière qui est en question. Autrement dit, comme la division platonicienne, elle part d'un postulat. De plus, elle ne fait en cela qu'essayer comme moyen ou cause, et par un retournement artificiel du syllogisme inductif, la propriété que la conclusion de celui-ci avait mise en avant (3). Contre-épreuve singulièrement illusoire ; car ce n'est pas ce changement du mode d'exposition qui décèlera, s'il y en a une, l'erreur de i'induction. Ce savoir prétendument infaillible se borne à articuler dans l'abstrait l'ordre naturel qu'on a précédemment dégagé, tant bien que mal, de la réalité empirique.

Aristote, on doit, il est vrai, le reconnaître, n'a pas manqué de sentir jusqu'à quel point l'idéal d'intelligibilité totale de V Analytique était bridé par des conditions qui sont étrangères à la pure logique. Après avoir, comme on l'a vu, arrêté la démonstration devant un savoir immédiat et non démontré, il

(1) Cf. p. 189,1. An. pos?., I, 24, 86*23 ; 31, 87* ; II, 2, 90*».""iq. ; An. pr. I, 4, 25 »°. Meia/jh., Z, 6, 1031*6 sq. . a, 3, s. fin. ; 5, 1071» «-»*.

(2) Top., VIII, 13, 163" » sqq. — (3) CXXXin,256 sq.

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lui interdît, ce qui est plus caractéristique encore, le passage d'un genre à Vautre, l'application par exemple à la géométrie des principes de l'arithmétique (1). En outre, la forme et les conclusions des syllogismes dépendent delà modalité de leurs rprémisses (2), c'est-à-dire de déterminations réelles : la relation de l'attribut au sujet y peut être en effet, soit de simple existence, soit de possibilité contingente, ou, au contraire, de nécessité d'existence. Il y a même d'autres notions dont le caractère empirique est encore plus accusé et qu'il semble difficile d'intégrer, comme le veut Aristote, dans la science démonstrative à côté de la nécessité fondée sur l'essence : c'est par exemple la notion, opposée à la contingence du pur accident, de ce qui arrive le plus souvent (3). Enfin les divers types de syllogismes représentent autant d'efforts pour accommoder les ambitions de la théorie aux nécessités de la réflexion sur le réel concret. Il est impossible, par exemple, de raisonner a priori de la cause à l'effet toutes les fois qu'on a affaire à un devenir réel : qui me prouve en effet que la cause doive aboutir à son effet, que des pierres, assemblées comme pour des fondations, auront pour résultat une maison ? Par contre, de l'effet, la maison, donné dans l'expérience, ou supposé, je puis, en me fondant sur la nécessité qui dérive de cette supposition (àvàyxTi k\ ÔTcoÔe'ffeooç), conclure à l'existence nécessaire de la cause. Ainsi raisonne-t-on dans Yenlhgmème, ou réflexion sur les signes d'une action causale déjà expérimentée (4).

En résumé, Aristote a trop espéré de la démonstration, comme si la forme logique des mathématiques pouvait satisfaire intégralement à tous les besoins de la science. D'autre part, en liant comme il l'a fait la démonstration à la considération de la qualité et de l'essence formelle, il a entravé pour

(1) An. posi., I, 7 in.

(2) Sur les syllogismes modaux, CXXXIII, ch. XII.

(3) An. post., I, 30 ; II, 12, 96« ««qq. Melaph., K 8, 1065« *h.

(4) Cf. L. Robin, Arch. f.. Gesch. d. Philos., XXIII, (1909), 18-21, 27 sqq.

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longtemps l'effort antérieur des mathématiques, chez les Pythagoriciens et chez Platon, pour conférer àPexpérience le degré d'intelligibilité qu'elle comporte.

3. Sciences poétiques. — Si de la méthode générale du savoir on passe à son contenu, tel que le déterminait le programme encyclopédique de l'école, ce sont, comme on l'a vu, les disciplines poétiques qui sont les plus élémentaires.

Ce qui leur correspond dans l'œuvre d'Aristote, c'est : la Poétique, dont le second livre est perdu ; la Rhétorique, qui, surtout dans son troisième et dernier livre, n'est peut-être qu'une compilation des leçons d'Aristote ; enfin les Topiques, dont le rôle a été défini et sur lesquels il n'y a pas à revenir. Tous ces ouvrages étaient accompagnés par des études connexes, qui se sont perdues, les unes historiques, les autres destinées à illustrer la théorie. Peut-être les élèves étudiaientils, en outre, des livres qu'aurait composés sous la direction du maître son ami Théodecte, dont l'expérience était grande en toutes ces matières, livres mentionnés dans notre Rhétorique (III, 9, s. fin.). Quant à la Rhétorique à Alexandre, qui figure dans notre collection, elle est inauthentique, et c'est sans raisons bien solides qu'on l'a attribuée à un célèbre rhéteur de ce temps, Anaximène de Lampsaque.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter à ces disciplines techniques. Ce qui en elles intéresse l'histoire des idées philosophiques se retrouvera dans la morale ou dans la psychologie.

4. Sciences pratiques. — Pour Aristote, en dépif de tant de signes précurseurs d'un état de choses nouveau, l'étroite dépendance de l'individu à l'égard de la Cité demeure un dogme fondamental : il est à la base de sa conception générale de l'activité humaine. L'homme, dit-il, n'est ni un dieu qui se suffit à soi-même, ni une bête sauvage rebelle à la sociabilité, mais un être fait par nature pour la vie politique (ÇàjovrroXiTixdv). D'autre part, la Cité est première, non dans le temps, mais absolument, par rapport à la famille et à l'individu. Dès lors la

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fin ou le bien de l'homme ne peuvent être connus et pratiquement assurés, ni par V économique (otxoç, l'organisme domestique), ni par Y éthique, mais seulement par la science qui envisage l'homme dans l'achèvement spécifique de sa nature et dans la perfection vraiment humaine, savoir la politique. C'est donc d'un point de vue très abstrait et sans réalité, que l'éthique tentera de déterminer dans son essence et dans ses conditions le bien de l'homme, à part de son groupe domestique et enfin social. Certes cette abstraction peut, comme on le verra, nous élever très haut. Il n'en reste pas moins que la place de la « morale » est ici, moins l'exactitude, l'analogue de ce qu'est celle des mathématiques dans l'ordre théorétique, et que la politique est la science architeclonique dont dépend toute ^utre science pratique, quelle qu'elle soit (1).

A. L'éthique. — Notre collection ne contient sur cette matière qu'un seul ouvrage authentique, c'est celui qu'on appelle, très improprement sans doute, Ethique à Nicomaque, comme si l'ouvrage était dédié par Aristote à son fils. Or rien n'est plus improbable; car celui-ci n'était qu'un enfant à la mort de son père, et, d'autre part, c'est, semble-t-il, un des plus anciens écrits du scoîarque du Lycée. Le titre grec se traduirait plus fidèlement Éthique nicomachéenne. Et, de fait, des traces d'arrangement littéraire, la reprise indépendante dans le livre X et dernier de la question du plaisir, déjà traitée dans les trois derniers chapitres du livre VI, donnent à penser que Nieomaque en est l'éditeur. Quant à Y Éthique eudémienne, et non à Eudème, en sept livres, exposé rigoureux et précis, parfois original, de la doctrine du précédent ouvrage dont elle est un excellent commentaire, elle est l'œuvre propre d Eudème de Rhodes. Les livres IV-VI sont identiques cependant aux livres V-VII de l'autre Éthique, soit qu'Eudème se les soit appropriés sans plus de façons, comme un bien de l'école, soit

m-Eih.Nie.j1i h 1094«24-&27 . 13, no2»«-*«. />o/., î, lin. ; 2, 1253« 27, etc.

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qu'ils aient été transportés du second dans le premier, pour remplacer des livres perdus. La Grande Morale enfin est un résumé d'école, de date incertaine. Il y a encore dans notre collection un traité apocryphe, Des vertus el des vices, œuvre éclectique qui n'a même pas le mérite de la fidélité.

Les notions qui sont l'objet de l'éthique sont incertaines et confuses : la découverte du pourquoi n'y peut être espérée et il faut surtout faire appel à l'esprit de finesse, au coup d'œil des vieillards, à l'expérience morale coutumière des consciences saines (â0t<7u.6ç), à l'induction enfin, fondée tant sur les opinions communes que sur celles des doctes. Or une telle méthode de discussion critique (ctTcoot'at) ne dépasse pas la vraisemblan e; elle est essentiellement dialectique (1).

Le but auquel tend l'activité pratique de l'homme, c'est un bien dernier, désirable par lui-même et se suffisant à lai-même , un souverain bien, non pas transcendant sans doute comme l'idée platonicienne du Bien, et sans rapport avec l'action, mais au contraire réalisable par l'homme dans l'action (7rpaxTov). Son nom est, unanimement, bonheur (sù8oci{j.ovta), signifiant à la fois bien vivre et bien agir : un bien qui, s'il ne comprenait pas tous les biens, ne serait pas le plus grand bien conçu (2). Quant à savoir en quoi il consiste, dans les jouissances, dans les honneurs, dans la vie spéculative, là-dessus il n'y a plus accord entre les hommes, ni même dans la conscience de chacun. On peut dire cependant qu'il y a une œuvre propre de l'homme, comme de tel artiste ou de tel organe, mais qu'eLle est tout entière dans cette activité même, dans son acte ou réalité (èWpyeia, itpaçiç) indépendamment d'une fin extérieure qu'elle n'appartient enfin, ni à la vie nutritive, celle du vivan en général, ni à la vie sensitive, celle de l'animal en général, mais à la vie qui comporte la pensée (X6y»ç). C'est donc V actualisation des puissances de l'âme de l'homme, selon la plus

(2) Elh. Nie, I, 1, 1094* 16 «M- ; 7, 1098» 33Sqq. . VI, 12 s. fin. (2) I, 1 m, et 1094» ; 2, 1095»»1-10; 4; 5, 1097«34sqq., etc.

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complète excellence (apexTÎ) dont soit capable cette actualisation, laquelle ne saurait en outre être ni instable, ni éphémère ; car ce n'est pas une seule hirondelle, ni un seul jour, qui font le printemps. Enfin, contre Platon (Philèbe, 11 d), contre Speusippe et Xénocrate, on dira que le bonheur, tel qu'on vient de le définir, ne peut naître que de V usage (ypt\<siç) et qu'il n'est pas simplement une possession et une manière d'être (èçtç, xtrjeriç) : être heureux à son insu, ou, comme Endymion, dans un sommeil de mort, ou, comme Priam, au sein des pires infortunes, est-ce encore être heureux (1) ?

Quant aux conditions du bonheur, celles qui résident dans les biens du corps, comme la santé, ou dans les biens extérieurs, c'est-à-dire étrangers à notre essence, les honneurs et les richesses par exemple, peuvent y contribuer sans doute à titre d'instruments. Leur absence peut le gâter ou l'entraver, car il est absurde de dire (avec Platon) qu'on puisse être heureux sur la roue ; leur excès même peut y nuire. Mais les vraies conditions du bonheur, ce sont les biens de l'âme et l'exercice excellent de ses activités, ou selon sa vertu propre. Alors, la médiocrité, pourvu qu'elle satisfasse aux exigences de la vie, le malheur même, pourvu qu'il ne soit pas trop grand, deviennent des moyens de faire briller la noblesse du caractère (2).

Du bonheur le plaisir ne doit donc pas être séparé. Ce n'est pas simplement une disposition immanente à l'acte et que celui-ci réaliserait, mais plutôt ce qui, à la fin, couronne l'acte et s'y ajoute, comme à la jeunesse cette fleur sans laquelle elle serait pourtant encore la jeunesse. On se trompe donc pareillement, en ref usant (comme Speusippe) toute valeur au plaisir, ou en l'élevant (comme Eudoxe) au rang de souverain bien. Mais, pour qui met son bonheur dans la réalisation de ce qu'il y a de meilleur en lui, le plaisir, loin d'être un ornement postiche, est toujours naturel, et il n'y a pas de conflit entre les plaisirs. Le

(1) I, 2, 1096* 20-k ; 3 . 6; 7 in. ; 9, 1098» 3* «M- ; IX, 9, 1169» 29 sq. . X, 6.

(2) I, 7, 1098» « *n- ; 10 ; 11, 1100» * ; VU, 14, 1153» 21 sqq. ; X, 8, H78« 23 n%

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plaisir continu et 1 éternelle béatitude sont même le privilège de l'être capable de réaliser son essence d'une façon continue et sans fatigue, c est-à-dire de Dieu, l'être simple, immobile et tout en acte. Du moins, même chez les êtres pour qui Yabsence de mouvement marque simplement l'achèvement d'une tendance, il y a en elle plus d'acte (hérita. ÂxtvTjffi'aç), et par conséquent de plaisir, que dans le mouvement, acte imparfait et mélangé de virtualité. Ainsi déterminé, le bonheur est accessible à quiconque n'est pas un infirme par rapport à la vertu de son être normal (1).

On voit ainsi ce qu'est la vertu, au sens de moralité et comme forme ou essence des actions bonnes qui font une vie heureuse. Comment de telles actions seront-elles réalisées ? Cette recherche suppose tout d'abord, dans la partie irrationnelle de l'âme, une distinction entre les fonctions, proprement vitales et tota^ment étrangères à la pensée, de l'âme végétative, et, d'autre part, des tendances (op|xat), appétits, ou plus généralement désirs, qui tantôt résistent à l'autorité de la partie ration* nelle, tantôt écoutent docilement ses admonestations et ses conseils, comme un fils ceux de son père. De là résulte la distinction de deux sortes de vertus : d'un côté, les vertus intellectuelles ou dianoéliques, fruits de l'instruction et d'une expérience réfléchie, et qui organisent d'une façon plus ou moins complètement rationnelle nos dispositions et notre conduite : d'abord Yarl et la science, fondements delà prudence (cp pdvTjccç), puis la sagesse et Y intellect ion («rocpta, voîJç) ; de l'autre côté, les vertus qui concernent le moral (xb t^oç), les dispositions affectives et les tendances actives de chaque individu, modération, douceur, ou leurs contraires, et qui sont les vertus éthiques ou des mœurs (2).

Mais il y a une autre raison de nommer ainsi ces vertus :

(1) I, 10 tout le début ; 12 fin ; VIII, 14, 1153» ««n- ; 15, 1154* "H* ; X, 2 7, 1177» » «i ; 9, 1179 « ™ «n. Melaph. A 7, 1072 » « sqq.

(2) ï, 13, 1002« 2« jusqu'à la fin ; VI, 2 déb. et 3 dé*.

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c'est qu'elles supposent Yhabitude (e8oç). Sans doute, on peut en un sens parler de vertus de nature (cpuaixac àpexai'), idiosyncrasies ou dispositions héréditaires. Mais, tandis que, dans les êtres inanimés, les puissances naturelles ne sont pas modifiées par l'exercice, soit qu'il les contrarie ou les favorise, tandis qu'aux puissances vitales, celle de voir par exemple, l'usage est immédiatement consécutif, ou peu s'en faut, au contraire nous sommes ici en présence de manières d'être acquises, créées par nos actes mêmes et par la répétition de ces actes, modifiables par l'éducation : en renouvelant des actes de justice ou d'injustice, on devient juste ou injuste, tout comme bon ou mauvais cithariste en s'exerçant bien ou mal sur la cithare. Il faut donc régler avec soin la qualité des actes et prendre de bonne heure de bonnes habitudes. Au reste toute vertu, étant une manière d'être unique, est une détermination de la pure puissance, qui est ambiguë et également capable des deux opposés (1).

A son tour, la partie rationnelle de l'âme comprend deux fonctions : l'une scientifique ou théoréiique (to è7ii<7Tïi(jLovtx6v, to ôewpetv), dont l'objet est le nécessaire, l'autre dont l'objet est le contingent, ce qui peut être autre qu'il n'est; c'est le calcul réfléchi(yb \oyi<rcix.6v). Or c'està de telles choses que s'appliquent la délibération et le choix (poûX7)<jiç, Ttpoatpe<7tç), lequel est en effet un désir délibéralif '(Spe^tç pouXeuTixVj)>une préférence du vouloir quant aux choses qui dépendent de nous (xà Icp'^îv), et principalement quant à la vertu et au vice. En ce qu'elle a de plus général, la vertu éthique est donc une disposition préférentielle (e£iç TcpoaipeTtxVj) à l'égard de certains actes. D'autre part, à la pensée raisonnante (Btàvota) de Tordre théorique, qui distingue vrai et faux, qui affirme et qui nie, correspond dans l'ordre pratique une autre pensée raisonnante, parfois même une intellection (Biavoia 7cpaxTtx7], voiïç xpaxTtxoç), qui distingue bien et ma/, désirable et non désirable, qui prononce sur ce

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