‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 32 sur 89 · III, 4-8 ; IV, 12, 221* 3-7 ; VIII · texte numérisé non relu

III, 4-8 ; IV, 12, 221* 3-7 ; VIII

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ment du mouvement, ou mouvement sans mouvement, ce qu'Aristote, on l'a déjà vu, juge déraisonnable. Dès lors, la substance étant, pour l'instant du moins, laissée de côté, ainsi q i le temps, propriété du mouvement, et quelques catégories mineures, on distinguera le mouvement dans la quantité, accroissement et décroissement, le mouvement dans la qualité, ou altération (àXAoiWtç), le mouvement dans le lieu, ou translation (<popà). De ces espèces, que Platon avait déjà en partie distinguées (1), la dernière est impliquée par les deux autres : pour qu'il y ait altération, il faut en effet que l'agent se rapproche du patient, et, dans l'accroissement ou son opposé, le corps, changeant de grandeur, change donc de lieu, mais toujours jusqu'à un certain terme. Pareillement l'altération, même si, comme la congélation, elle se fait tout d'un coup et en masse, ne modifie qu'entre certaines limites la constitution qualitative de l'être. C'est que la translation que supposent ces mouvements finis est une translation rectiligne, astreinte à se recommencer sans cesse. Or celle-ci, pour que le mouvement soit vraiment continu et un, suppose enfin une translation parfaite, qui ne comporte ni commencement, ni milieu, ni terme, bref la translation circulaire (2).

C'est à cette condition première, et, par suite, au mouvement du Premier Ciel, que se rattache un processus dont le rôle est considérable dans la physique, et qu'Aristote considère ordinaiiement comme la quatrième espèce de mouvement, celui qui a lieu dans la substance : la génération et la corruption (y£V£ciç, cpôopà). Une chose commence ou cesse d'exister. Mais ce passage du non-être à l'être, ou inversement, se fait entre des contradictoires, non entre des contraires. Ce n'est donc pas, à la rigueur, un mouvement. De toute façon, par conséquent, le cercle des générations, dont il était tout à l'heure question, ne serait qu'un reflet brisé du mouvement circulaire;

(1) Théél., 181 cd. ; Parm. 138 bc. Voir en outre ici, p. 275.

(2) Phys., V, 1, 2 ; VIII, 7, 8.

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et, si le processus est capable de quelque continuité, ce ne peut être assurément dans sa forme ou son essence. Au reste, cette essence si importante, Aristote éprouve les plus grandes difficultés à la définir avec précision. Entre l'altération, où le sujet subsiste et devient qualitativement autre, génération relative, et, d'autre part, la génération absolue, ou le sujet fait place à an autre sujet, mais que le premier était déjà en puissance, il semble bien qu'il n'y ait qu'une différence du moins au plus. Devant les faits, Aristote se charge lui-même de plier la raideur des cadres de sa propre scolastique. C'est ce que montrerait aussi son étude de la mixtion: celle-ci est plus qu'une simple agrégation, car elle donne naissance à un corps nouveau; et pourtant, ce n'est ni une corruption pour les éléments, car, s'ils perdent leur nature propre, ils la gardent néanmoins en puissance et ne font que s'altérer mutuellement; ni une génération pour le mixte, car, si ce mixte est une substance nouvelle, du moins celle-ci n'a jamais, comme un vivant qui naît, des parties spécifiquement distinctes et adaptées à diverses fonctions; toutes ses parties seront an contraire semblables entre elles et au tout, c'est-à-dire homéomères (1).

Tels étant les changements ou mouvements naturels, le physicien peut en envisager la cause à divers points de vue. Une première distinction superficielle peut être faite entre les causes immanentes et les causes extérieures. Au premier rang de celles-ci est la cause motrice ou efficiente, ce d'où provient le mouvement (xb côev) : par les parents on explique l'existence de l'enfant, par l'injure, celle de la dispute. De même on explique par une cause extérieure quand on allègue en vue de quoi ou pour quoi une chose a lieu : pour se bien porter, on se promène; c'est la causalité de la fin ou du but (tb ou l'vsxa). Mais on peut expliquer aussi en invoquant un principe qui est

(1) De gen. et corr., I, 24 : tO ; II, 10.

intérieur à la chose même : soit comme ce dont elle provient (to il ou), les matériaux dont elle est faite ou la graine pour la plante, le bronze pour la statue ; soit à titre de partie princicipale et de ce sans quoi ou de condition nécessaire (to ou oùx aveu), le cœur pour l'animal, les fondations pour la maison; c'est, d'une façon générale, la cause matérielle. Cependant, si on approfondit cette distinction, on s'aperçoit que l'extériorité des deux premières causes est tout apparente, et que ce qui en lait précisément des causes et des principes d'explication a été laissé dans l'ombre. La cause efficiente, en effet, est une cause parce qu'elle est une partie de l'essence de son effet, et la cause finale, parce qu'elle est cette essence même envisagée comme modèle : la promenade fait partie d'une bonne santé qui tend à se parfaire, le générateur est compris dans l'engendré comme le type que doit réaliser celui-ci, l'architecte est impliqué par l'idée de la maison. Être extérieur, être antérieur ou postérieur, toutes ces distinctions dans l'espace ou dans le temps m valent que par rapport à l'expérience et à la préparation du savoir. Par rapport à l'ordre vrai de la nature, ou de l'art en tant qu'image de la nature, ce qui importe c'est seulement la hiérarchie des notions et leur dépendance à l'égard de l'essence totale. Celle-ci est la fin, tandis que l'enchaînement des antécédents déterminants ne fait que traduire à rebours l'ordre dans lequel l'analyse de cette essence en aperçoit les attributs constitutifs. Bref, c'est une causalité immanente que révèlent, plus ou moins immédiatement, les deux formes de la causalité extérieure : c'est la causalité de la forme ou de Vidée. La quiddilé de la chose, sa nature ou sa fonction propre en sont la véritable raison d'être, et, dans ce que nous appelons cause et effet, il n'y a qu'une différence de point de vue sur l'unité indivise de l'essence (1).

Il y a cependant, on l'a vu, une autre cause immanente, la

(1) Phys., II, 3 = Metaph., A 2 ; Cf. 1, 1013« MO, i<M9.

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matière; et, par suite, la causalité physique n'est pas, pour Aristote, purement conceptuelle. De fait, la matière est une réalité. Négation et privation de la forme future, elle possède cependant la forme contraire à laquelle celle-là succédera : elle est le sujet permanent de ce qui change et la substance des modifications (to Ô7roxet;xevov). S'agit-il, non plus d'altération mais de génération ou de corruption, des sujets mêmes produits ou détruits? On notera alors que ces sujets sont des com~ posés (duvoXov), que l'ancien et le nouveau ont encore une base commune, soit une matière, qui, étant d'abord tel sujet composé, en devient ensuite un autre, soit une condition nécessaire ; la matière de l'eau devient celle des fusibles ; la matière du marbre, celle de la statue ; le principe féminin devient l'embryon ; l'aliment, une nourriture pour l'animal. De plus, exception faite peut-être des différences sexuelles et de celles qui séparent la bête de l'homme (car la bête et la femme sont des dégénérations de celui-ci), c'est de V individualité seulement que la matière est le principe, de la pluralité purement numé- f rique, et non spécifiquement différentielle. Enfin, précisément parce qu'elle est indéterminée et ambiguë, la puissance de devenir ou de faire soit ceci, soit cela, qui est le propre de la matière, ne se réalise pas infailliblement ni pour toujours, ou bien elle se réalise de travers : c'est de la matière que viennent la contingence, les imperfections de nos œuvres et leur fragilité, enfin les erreurs de la nature (1).

Mai s, quand la matière semble ainsi avoir une force propre de résistance, on est en droit de se demander si ce n'est pas plutôt l'énergie qui manque à l'agent. Partout ailleurs, en tout cas, il est visible que la matière n'est rien en elle-même et à part de la forme : telle forme exige telle matière et ne s'accommode d'aucune autre; Part du charpentier ne peut descendre

(1) Phys. II, 8, 199a 33 sqq. De caei0) \ 9,278 « 15 «n. ; 12, 283* * sq. Melaph., E 5, 1027«*3Sqq.; i, 9 s, fin, ParL aJUj tV, 10, 686*2. Gen. an., I, 2, 716« w ; II, 3, 737«*7 ; IV, 8, 777«&sq. ; 10, 778«6sqq.

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dans les flûtes, cette vérité de l'art symbolise exactement ce qui se passe dans la nature. Matière et forme sont donc des corrélatifs, qui, dans l'ordre naturel, ne se séparent jamais, et des corrélatifs qui ne sont pas interchangeables : telle détermination est corrélative de telle indétermination, une privation, de telle possession, Yacle (t\ héçyaci) l'est de telle puissance, ou inversement. Aussi la définition d'une réalité physique ne se fait-elle, ni par la matière seule, ni par la forme ou la fin seules, mais par la matière jointe à la forme. De même, connaître une cause physique, c'est savoir quelle est la quiddilé du composé naturel qu'on étudie, et, puisque cette quiddité est l'ensemble hiérarchique des caractères de ce composé, savoir quel est l'ordre de ces caractères, en s'élevant de ceux qui sont des antécédents ou des conditions matérielles, jusqu'à l'essence qui en fait la liaison et qui en est la fin (1). Ainsi la cause est toujours intérieure à la chose : expliquer celle-ci, c'est en analyser la notion. Donc, en tant qu'elle est science et non préparation de la science, la physique d'Aristote répugne à la considération de l'expérience.

Une série hiérarchique de causes, voilà, en dernière analyse, ce qui constitue le déterminisme de la nature. Dans la hiérarchie des formes, le degré d'élévation de chacune est marqué par la richesse de son contenu, c'est-à-dire par le nombre des essences qu'elle domine et unit. D'autre part, puisque la matière n'existe jamais que dans le composé et comme puissance de ce dont celui-ci est l'acte, chaque composé servira de matière à une forme dans l'essence de laquelle il est compris : la hiérarchie des matières accompagne celle des formes. II importe donc de marquer les degrés de cette double hiérarchie. Certaines causes sont les plus proches, immédiates et premières par rapport à la chose dans son individualité; d'autres sont

(l)Phys., I, 7, 191*^2 ;9, 192«»-6; II, 9. Meîaph., A 4, 1015* 3-n ; z 9» 1034«30sqq. ; H 1 ; 4, 1044» » iqq. ; 6; @ 6-9. De an., I, 1, 403«29*ï<i. Pari, an., I, 1, 646« 2» «w.

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plus lointaines, premières pourtant elles aussi, en tant que conditions fondamentales : le chaud et le froid au delà de la matière de l'animal, la forme de l'homme au delà de Pélée, père d'Achille (1).

Mais, ni dans une série ni dans l'autre, la progression ne neut être illimitée. D'une part, elle s'arrête devant l'absence totale de détermination : la matière première est une pure abstraction et ne peut être autre chose, puisque, même unie à une forme, la matière n'est jamais connaissable en soi, mais seulement par ànalogie avec les fabrications artificielles (2). Dans l'ordre de la forme, c'est au contraire devant la détermination totale qu'elle s'arrête, et, comme la forme c'est par soi le réel et le connaissable, ce terme ultime doit être ce qui est !e plus réel et exister tout en acte à pari de tout ce qui, le précédant, en dépend néanmoins et ne s'explique que par lui. Science du mouvement et du changement, la physique en exige donc une cause première, un premier moteur. Or cette exigence ne sera satisfaire que si ce moteur n'est pas un moteur mû, mais un moteur immobile, que s'il est éternel, que s'il est inétendu. Toute force en effet, d'après Aristote, a pour siège une étendue ; la force infinie requise pour expliquer le mouvement incessant siège-t-elle dans une étendue infinie, il s'ensuit, en vertu de la théorie des projectiles (p. 335), que la vitesse sera infinie et que le mouvement, ce qui est absurde, s'accomplira en un temps nul. Il faut donc que le premier moteur soit hors de l'espace, comme il est hors du mouvement et du temps. Ainsi, remarque importante, en lui et en lui seul, la cau?e efficiente et la cause finale sont des causes extérieures, et pour la même raison qui, dans la nature, les empêchait de l'être réellement : leur identité avec la cause formelle. Car celle-ci dans le /?re-

(1) Meîaph., H 4, 1044* 2<> sqq- b \ sqq.; 6 s. fin.; A 5 1071 « » «ra. Phys., II, 3, 195« sqq- » * "ra. Gen. an., IV, 1, 765» * m.

(2) Phys., I, 7, 191« 71*. De gen. el corr., II, 1, 329» ° à la fin, et très souvent. Melaph., Z 10, 1036««.

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mier moteur est séparée, et non plus immanente. Dès à présent, et sans attendre la philosophie première, on voit que le principe de la nature et de son mouvement, la physique elle-même est obligée de le chercher dans une forme supranaturelle et étrangère à son domaine (1).

b. Cosmologie, — Après cei généralités, on peut aborder le contenu de la physique, et d'abord abstraction faite des vivants.

Le monde, c'est-à-dire l'univers (yb icav), Aristote l'appelle souvent le ciel, car c'est le ciel qui embrasse le tout des choses. Ce lieu universel des êtres naturels et de leurs mouvements est le premier des moteurs mus. Il est nécessairement unique, puisque le premier moteur est unique, et, celui-ci étant éternel, il n'a lui-même ni commencement ni fin. N'y ayant rien en dehors de lui, il est parfait, donc fini, et la sphère qu'il forme se meut du mouvement le plus parfait, le mouvement circulaire. Mais, comme toutes les directions du mouvement rectiligne y sont comprises, une première diversité qualitative est ainsi manifestée dans la sphère du monde, celle des lieux naturels, liés, on le sait, à des oppositions qualitatives fondamentales : le haut est le lieu du léger absolu, le bas, du lourd absolu, la région intermédiaire, du lourd et du léger relatifs. D'où quatre corps simples ou élémentaires, feu et terre, eau et air, qu'Aristote appelle encore les quatre matières, car au delà il n'y aurait plus que la matière première. Cependant, en vertu du même raisonnement, il faut qu'un élément plus parfait corresponde en outre au mouvement circulaire éternel. Cette cinquième essence de matière, Yéther, ne comporte donc aucune contrariété ni aucune espèce de changement; elle est véritablemement quelque chose de divin (2).

En conséquence, l'univers doit se diviser en deux grandes régions, qui diffèrent profondément l'une de l'autre. Or, dans

(1) Phffs., VIII, 5 ; 6 jusqu'à 2691» *| 10 fin.Z)e caelo, I, 4 En; 9, 279* » *iq.

cf. cxxxm., ch. xivn.

(2) De caelo, 1,2 ; 7, 275» 8-10 ; II, 1, 3; IV, 5. 312«»o. Phys., III, 5.

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l'une, les mouvements sont parfaitement simples, réguliers, éternels, donc circulaires. La seule indétermination ou puissance qu'elle admette, est celle de la mobilité inhérente à l'éther, élément constitutif des corps qui s'y trouvent ; c'est ce qu'Aristote nomme la matière locale (uXtj totuxtî). Comme, d'autre part, cette indétermination est celle d'un mouvement éternel et qui ne peut être autre qu'il n'est, la nécessité qui y règne exclut la contrainte, parcequ'elle n'a pas son principe dans des conditions imposées par quelque chose d'inférieur. Cette région, c'est le Ciel proprement dit : elle s'étend du Premier Ciel, celui des étoiles fixes, qui enveloppe l'univers, jusqu'à la lune, celui des astres qui est le plus près de nous; c'est la région supralunaire. Le ciel des fixes estlepremier des moteurs mus, le plus voisin du premier moteur, un corps animé et véritablement divin. Quant aux astres, ce sont comme lui des corps sphériques animés, dont la vie et Yaclivité pratique sont, par leur impassibilité, leur éternelle immutabilité et leur suffisance supérieure, d'une excellence incomparable. Or c'est le degré de cette excellence qui, selon Aristote, doit rendre compte de tous les faits d'observation. Ainsi, la force infinie du premier moteur s'affaiblissant à mesure qu'elle se délègue et ne pouvant plus se communiquer à un aussi grand nombre de mobiles, il est donc rationnel qu'il y ait moins d'astres à mesure qu'on s'éloigne de la sphère des fixes. Ou bien encore, la perfection n'étant plus réalisée immédiatement, il est rationnel aussi que à la révolution unique du premier ciel se substituent des révolutions sidérales multiples et compliquées (1).

Toutes ces révolutions doivent être conçues de la même manière. Les planètes en effet ne sont pas moins immobiles que les étoiles fixes : il est prouvé, a priori comme a posteriori, qu'elles n'ont aucun mouvement propre, ni de rotation sur elles-

(1) De caeio, I, 9, 279* « «M- ; II, 1, 284» *4-i6 ; 2, 285« 2» ; 3, 286« ; 12, 292a20«i-,Msqq. j)e gen, et corr., II, 11,837 * 35 sq. Meieor. 1, 3, 340 »« m. Melaph., 0 8.

mêmes, ni même de translation circulaire. Ce qui est mû circulairement, c'est seulement la sphère transparente qui porte l'astre, sans qu'il soit possible de savoir si c'est l'âme de l'astre qui la meut, ou si elle a son âme propre, ou enfin si elle est mue avec l'éther et dirigée seulement par l'astre. Ainsi transporté avec une grande vitesse, celui-ci s'échauffe par le mouvement et devient lumineux. Mais, tandis que toutes les étoiles sont portées par une sphère unique, chaque planète a sa sphère, et même ses sphère=, autant qu'il en faut pour rendre les phénomènes attestés par l'observation. On reconnaît ici le système astronomique d'Eudoxe. Pour satisfaire à certaines apparences négligées par celui-ci, un contemporain d'Aristote, Callippe de Cyzique, avait porté le nombre des sphères à trente-quatre. Or Aristote augmente encore ce nombre. Toutefois ce n'est plus, semble-t-il, pour les besoins de la représentation géométrique, mais pour des raisons physiques. Ses cieux sont en effet des cieux solides. Dès lors, pour que le mouvement propre de chaque sphère planétaire ne soit pas altéré par celui de la sphère où elle est emboîtée, ce qui ruinerait l'unité de ce système physique, il est nécessaire d'intercaler entre elles autant qu'il faut de sphères compensatrices. Il y en aura vingt-deux, de sorte que le nombre total des cieux, emboîtés concentriquement dans le premier ciel, sera de cinquante-cinq, ou seulement de quarante-sept, si, le soleil et la lune étant mis à part des autres planètes, on retranche de ce total les cieux intermédiaires entre Vénus et le soleil, puis entre celui-ci et la lune (1).

La région sublunaire est bien moins étendue. La terre, toute petite sphère (2), en occupe le milieu, car on voit tous les corps pesants tendre vers son centre, et «lie sert à l'ensemble du système de pivot immobile. En raison de son éloignement du

(1) De caelo, II, 7; 8 ; 10-12. Metaph., A 8.

(2) Sa circonférence est estimée à 400000 stades, soit environ 7200 km.

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premier mû, cette nouvelle région est bien différente de l'autre. Le changement, la génération et la corruption des substances, y remplacent l'existence immuable et éternelle. Au lieu d'êtres, tous animés, possédant, immédiatement ou presque, leur bien propre, elle compte une majorité de corps bruts, et les êtres animés eux-mêmes y manquent souvent le bien auquel ils se portent (maladies et monstruosités), ou bien sont obligés de délibérer à son sujet et se trompent dans leurs calculs. La nécessité intelligible, et qui vient de la forme, y est donc contrariée par des nécessités inférieures et qui viennent de la matière, non plus d'une matière parfaitement déterminée comme celle du monde sidéral, mais d'une matière qui est essentiellement indétermination. La discontinuité sera la règle du mouvement, même de celui qui se fait sur un cercle. La simple fréquence se substituera à l'absolue régularité. Enfin la région subîunaire est le domaine du contingent, de V accidentel et du hasard. Le fortuit (to otJTÔp.aTov), c'est, pour Aristote, ce qui se produit exceptionnellement et sans finalité, dans une sphère d'activité qui, telle notre conduite ou l'œuvre de la nature, comporte normalement la finalité. Creuser la terre, se rendre à la place publique, prendre la mer, voilà des actes humains qui ont ordinairement un but. Par contre, trouver ainsi un trésor, rencontrer ainsi à l'improviste son débiteur, être jeté par la tempête à Égine où on n'allait pas, voilà des faits de hasard, mais plus spécialement de fortune (tû^tq), bonne ou mauvaise. Or, quand il s'agit des œuvres de la nature, ce n'est plus la fortune qu'on alléguera, faute d'un choix possible, mais seulement le hasard en général, le fortuit : ainsi la production d'un monstre, car c'est vers l'achèvement d'un être normal que tendait d'elle-même la nature. Les faits fortuits ne sont donc pas des faits sans cause, mais des faits qui résultent d'un croisement imprévu ou anormal des causes. Bief, dans la région sublunaire, i'énergîede la forme, issue du premier moteur, va s'obscurcissant ; elle s'applique

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avec une exactitude toujours moindre à la matière et laisse libre jeu à l'indétermination de celle-ci (1).

Il est donc rationnel que les seuls éléments de cette région soient ceux qui sont inférieurs à l'éther. Or ils peuvent être expliqués, non plus, comme tout à l'heure, par rapport aux lieux naturels, mais par des qualités relatives au plus fondamental de nos sens, le toucher: chaud et froid, sec et humide; opposés qui s'excluent, mais seulement à l'intérieur de chaque couple. Quatre combinaisons sont donc possibles, qui donnent naissance au feu et à la terre, le sec chaud ou froid, à l'air et à l'eau, l'humide chaud ou froid. D'autre part, de ces qualités les deux premières sont actives, les deux dernières, passives. Par suite, jamais les éléments ne sont saisis que dans cette • relation mutuelle et ne peuvent que se mêler ou se transformer les uns dans les autres. Le monde sublunaire est donc proprement la région des mixtes. Ceux-ci toutefois comportent uns hiérarchie. Les uns, manifestations temporaires de la prépondérance de tel élément, se détruisent aussitôt formés : ce sont tous ces phénomènes si divers de la région circumterrestre, qu'Aristote a rassemblés sous le nom de météores (vents, nuages, pluie, neige, grêle, glace, arc-en-ciel, foudre, éclair, tonnerre, feux célestes divers, étoiles filantes et comètes, voie lactée, etc.) en un groupe dont de longs siècles ont respecté la constitution. Les autres, qui sont plus stables et constituent les véritables mixtes, sont propres à la terre (2). D'une part en effet Venveloppe du monde subîunaire est une sphère de feu, ou, plus exactement, de matière inflammable, qui tourne avec le premier ciel. Elle enveloppe l'air, celui-ci l'eau qui, enfin, recouvre la terre. Le mouvement de cette enveloppe échauffe et dessèche l'air, vers lequel montent de la terre des exhalaisons sèches el fumeuses. En même temps, s'élèvent

(1) Phys., II, 4-6 (le hasard; cf. Melaph., A 80); 8, 198*3* m- ; 199« ««M-

* <9 sqq. Gen. an., IV, 3,4. De caelo, I, 9, 278« 2«-w.

(2) De gen. el corr.> II, 2 et 3. Meteor., IV, 1 début

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de l'eau des exhalaisons humides et vaporeuses. C'est du conflit de ces deux sortes d'exhalaisons et de leurs proportions mutuelles que résultent, par des condensations, des raréfactions, des compressions, des expulsions, des projections, tous les météores. Comme l'humidité chaude de l'air se transforme par refroidissement en l'humidité froide de l'eau, on s'explique que l'étude des sources, des fleuves et de la mer appartienne à la météorologie. De même les tremblements de la terre, parce que dans les cavités de celle-ci il y a des exhalaisons chaudes qui aspirent à s'échapper pour rejoindre leur lieu naturel. — Quant aux mixles terrestres, composés que la division ne ramène pas à leurs éléments, ce sont des corps homéomères, les uns inorganiques et dérivant, soit surtout de la terre (pierres, cristaux, sels), soit surtout de l'eau (les métaux); les autres, organiques, et qui, ou constituent les divers organes des anima îx et des plantes, ou en dérivent, les tissus et les humeurs : chair, sang et sève, os, viscères en général, moelle et graisse*, tendons et cartilages, membranes diverses, cornes et ongles, poils, sécrétions et excrétions, etc. Or la connaissance de toutes ces compositions suppose une étude générale, qui est la chimie d'Aristote : étude des qualités secondaires qui dérivent du sec et de l'humide (dur et mou, compact et délié, cassant et visqueux, poli et rugueux) ; étude de l'action du chaud et du froid sur ces qualités (coction, avec la digestion et la maturation, dissolution et fusion, putréfaction, etc., et leurs contraires, crudité, coagulation, induration, etc.) (1).

c. Les êtres vivants et l'âme. — Les êtres vivants, dans leur reproduction et leur nutrition, dans leur croissance et quelques-uns dans leur mouvement, sont le plus évident exemple de la spontanéité par laquelle se définit la nature L'étude de la vie et de l'âme qui en est le principe est donc un chapitre de la physique.

(1) Pour les mixtes terrestres, cf. Meieor., IV,

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C'est uae partie considérable, le tiers au moins, de l'œuvre d'Aristote. Un traité général la domine : De l'âme, en trois livres, avec quelques fragments, pour le second, d'une autre rédaction. La morphologie, la physiologie, l'embryologie animales sont l'objet de traités spéciaux : Histoire des animaux, dix livres, dont le dernier est douteux ; Des parties des animaux, quatre livres ; De la génération des animaux, cinq livres; De la marche et, ce dernier contesté, Du mouvement des animaux. Sous le nom de Parva naluralia, on désigne plusieurs petits écrits spéciaux, dont quelques-uns sont très remarquables : De la respiration ; De la vie et de la mort, dont le traité De la jeunesse et de la vieillesse est l'introduction, et auquel se rattache celui Sur la longueur et la brièveté de la vie ; Du sommeil et du réveil, avec les Songes et là Divination par les songes ; enfin De la sensation et des sensibles, De la mémoire et delà remémoration. Des traités de ce groupe se sont perdus de bonne heure : une Analomie, accompagnée de figures ; De la nutrition) Des plantes. L'ouvrage que notre collection contient sous ce titre est en effet un faux, de même que nos Physiognomoniques.

On a vu tout à l'heure comment les tissus et les liquides organiques se rattachent, à titre dfc mixtes, aux conditions élémentaires. A leur tour, ces parties homéomères sont des conditions matérielles à l'égard des parties anhoméomères du vivant, instruments différenciés de sa vie, qui sont des organes dont chacun a sa forme et sa fonction. Ainsi outillé pour vivre, un corps est un corps organique, ou immédiatement capable de vivre, la fin et la raison d'être de ses conditions matérielles. Or celles-ci sont la puissance d'une forme, la vie, qui les actualise en les utilisant par rapport à elle-même et, ainsi, du corps nalu ■ rel fait un organisme. Il y a donc là trois degrés : la puissance indéterminée d'une matière de la vie, ou ses conditions nécessaires ; la puissance déterminée ou habitude (sfo), l'aptitude à vivre ; enfin l'exercice complet de cette aptitude, quand elle se

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manifeste par une de ses activités et que le sommeil ou l'inaction ne la tiennent pas engourdie. L'âme est précisément ce second degré, qui est le premier de la vie en acte. Elle se définit donc : la première actualisation d'un corps naturel, qui a la vie en puissance. Ce n'est pas une réalité séparée du corps, ce n'est pas non plus un corps; mais c'est quelque chose du corps, sa quiddilé, selon laquelle il est tel ou tel vivant, et sans laquelle il ne serait qu'un pur agrégat. Leur union est l'unité même de la matière prochaine et de sa forme. Sans doute on ne peut dire à la rigueur que l'âme soit logée dans le corps, comme le pilote dans son navire. Elle n'en est pas moins pour lui ce que la vue est pour l'œil, son aptitude à accomplir sa fonction. Cause formelle et finale de la vie du corps, elle est en outre le moteur de ce corps, et même un moteur immobile, mais qui ne meut pas d'une façon continue. D'autre part, comme certains des mouvements dont il est la cause, ainsi la respiration et la nutrition, supposent des conditions extérieures à lui, on dira que ce moteur immobile est néanmoins mû par accident avec le corps qu'il anime (1).

L'âme n'est pas un genre qui se divise en espèces, mais c'est une fonction qui comporte trois modes, ordonnés hiérarchiquement. A son plus bas degré, le plus fondamental par conséquent, elle est nutritive et générative, donc commune à tous les vivants indistinctement. A un degré supérieur de la détermination, elle est capable de discerner par la sensation les qualités des choses, puis de provoquer en général des déplacements appropriés, selon les désirs et les aversions : sensitive, appélilive et motrice, à ce degré elle est commune à tous les animaux indistinctement. Quant à sa fonction la plus haute, en vue de laquelle sont toutes les autres, elle est propre à l'homme seul : c'est la fonction raisonnante et l'intellect. Cette hiérarchie, qui comporte d'ailleurs des degrés intermédiaires, détermine, au moins

(1) Gen. an.y I, 1, 715«8-n ; 18, 722* 30-33. ^ an>| I, 3 jusqu'à 406* *s ; II, 1 ; 2, U4« i« . 4j 415(s 8-28. Melaph., H 6 s. fin.

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en gros, la série naturelle des types de vivants. C'est en effet l'âme, comme forme, qui détermine la constitution du corps et les fonctions dont il est capable. Ainsi, les plus humbles des vivants, les plantes, ont des organes peu spécialisés, parce qu'elles n'ont guère d'autre fonction vitale que de pousser et de produire leur graine; leur reproduction se passe de la distinction des sexes et quelques-unes même naissent par génération spontanée; elles n'ont d'autre mouvement que de bas en haut; leur vie est un sommeil sans nul réveil ; leur unité corporelle est presque celle d'un simple agrégal, parce que leur âme est d'une forme peu élevée, et, bien plutôt, en puissance une multiplicité d'âmes, dont chacune peut, d'un tronçon de la plante, en faire une autre pareille. Avec une âme un peu plus haute, des animaux très simples, éponges et huîtres, joindront à des caractères analogues quelques rudiments de sensitivité et de motricité. Au surplus, la vie embryonnaire des animaux supérieurs est, au début, une vie purement végétative, comme d'une larve d'insecte. En prenant les choses à l'envers, on dira au contraire que les animaux sont des dégradations de la perfection humaine : plus décroît la chaleur interne, plus surabonde l'élément terreux, et plus aussi ils s'alourdissent du bas, s'attachant à la terre par de multiples pattes, pour s'y coller enfin complètement. Cette régression mène jusqu'à la plante, animal totalement inversé, car elle porte sa graine où l'autre a la tête, et sa bouche, ce sont au contraire ses racines (1).

Il n'y a là pourtant, qu'on ne s'y trompe point, ni évolution dans le temps, ni transformisme : les espèces sont éternelles, comme la terre, centre d'un monde éternel. Il y a seulement un progrès statique, d'ailleurs continu, de ces formes. Elles sont plus ou moins riches de déterminations, et, chacune exigeant une matière appropriée, elles donnent lieu à des organi-

(1) De an., II, 3. Pari, an., II, 10, 655^32 sqq.; ry, 10. Gea. an., III, 2,

7536 27 sq. ; 9, 758a 32 sq. HisL a/1>) VIII, 1, «te

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sations plus ou moins complexes. La fin de ce progrès de la nature est l'organisation la plus parfaite que nous connaissions, celle de l'homme. L'homme représente donc le plan total de la nature, que tous les vivants reproduisent à des degrés divers, souvent au reste dans des conditions plus propices à l'observation. Les différences des plans secondaires ainsi étagés résident, soit dans le volume d'un organe ou dans sa position, soit dans les propriétés qualitatives des tissus ou des humeurs. Mais ces différences extérieures ne détruisent ni l'unité d'un plan particulier, ni celle du plan total. Entre tous en effet, comme entre les variétés de chacun, il y a des traits communs et, à leur défaut, des analogies : des organes, des tissus, des humeurs, quoique diversement placés ou constitués, peuvent en effet soutenir le même rapport fonctionnel à l'égard du tout. Ce que l'aile est à l'oiseau, ou la main à l'homme, la nageoire l'est au poisson ou la pince à l'écrevisse; la fonction des poumons devant se retrouver dans les animaux aquatiques, les branchies seront l'analogue des poumons. Le sabot est l'analogue de l'ongle ; l'arête, de l'os, etc. ; l'enveloppe du fœtus chez les ovipares, l'œuf des vivipares, le cocon des insectes sont des analogues. Aristote sans doute doit beaucoup, pour ces vues, à ses prédécesseurs. Mais, en systématisant leurs observations, il a peut-être mérité d'être regardé comme l'initiateur de la méthode comparative en biologie (1).

D'autres principes plus particuliers sont mis en œuvre, plus ou moins explicitement, par Aristote. C'est ainsi qu'il envisage des corrélations d'organes, ou leurs modifications, comme suiles de l'influence d'un organe dominateur, ou d'un changement dans cet organe, par lequel tout le type biologique est commandé : tels sont ceux de la génération et de la nutrition. De plus, l'adaptation de telle partie à une fonction spéciale, ainsi de la bouche à la défense, ou à la préhension, ou seu-

(1) Ibîd. et I, 1 ; 16 in. ; iV 1. Part, aiu, I, 4, 5 ; IV, 5, 10. Gen. an,, II, 1, 731» 86 8q.; 4, 737* « «q-, etc.

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lement à la nutrition, en détermine le volume et la structure. Enfin, si la nature porte sur celle-là tout son effort, c'est souvent aux dépens d'une autre. Mais celle-ci, appartenant à un système de corrélatifs, ne disparaît pas totalement : elle subsiste en miniature et à litre d'indication (1).

L'œuvre biologique d'Aristote serait inexplicable si l'on n'y voyait une « somme », préparée sans doute par des collaborateurs, des connaissances possibles en son temps pour des investigateurs ma] outillés. Aussi ne peut-il être question d'en dresser ici un bilan, même sommaire, pour le porter ensuite tout entier à son compte. A quoi bon, par conséquent, relever quelques erreurs fameuses, par exemple sur la fonction des poumons et des branchies, qui, au moyen de l'air ou de l'eau, refroidissent le sang cuit au foyer du cœur, ou sur le rôle analogue attribué au cerveau tandis que la sensitivité dépend principalement du cœur, etc.? Ce qui importe davantage, c'est la méthode d'après laquelle Aristote a conduit son travail de systématisation ou fait son choix entre les hypothèses de ses devanciers. Or, à coup sûr, sa curiosité est vraiment scientifique : nul être, nulle fonction dans la nature qui ne méritent d'être étudiés pour eux-mêmes. En portant son attention sur les monstres, en tant que dérogations à la finalité de la nature, il a montré comment son finalisme même pouvait inspirer utilement la recherche. Qu'il se soit souvent fié aux observations d'autrui, ce sont du moins celles de spécialistes : médecins, vétérinaires, éleveurs, chasseurs ou pêcheurs. Il n'est pas impossible d'ailleurs qu'il ait parfois étudié par lui-même, ainsi l'évolution de l'œuf de poule ou du fœtus humain (2). Mais il était fatal qu'il fût conduit par les exigences de son entreprise didactique, autant que par les postulats de sa philo-

(1) Gen. an., III, 1, 749*7-», 750» 3 .q. ; IV, 1, 764* >M*. parf, an„ H, H,

658« 36 sq. ; m, 1, 662« 23-J5. Hîst% an,} VIII, 2, 589* 3i sqq.

(2) Pari, an., I, 5, 645« * sqq. Gen. an., IV, 1, 764* 34 \ 3 lin et 4. Cf. Bonitz, Ind. ar., 104« * •* ; 328* ^ sq.

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sophie, à résoudre dialectiquement bon nombre de problèmes.

Quant à sa classification des animaux, peut-être la valeur en a-t-elle été un peu surfaite. Certes, il a bien vu que la détermination des groupes devait être fondée sur des caractères essentiels, et que ceux-ci doivent être évalués comparativement de façon à hiérarchiser les groupes. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait ordinairement réussi. Bien que ses descriptions d'espèces soient assez précises pour que, sur les cinq cents qu'il a analysées, la plupart puissent être identifiées, il faut convenir que les principes mêmes de sa classification manquent de rigueur et de cohérence. A côté de caractères vraiment profonds et généraux, comme la présence ou l'absence de sang, en relation avec le degré de la chaleur vitale, ou le mode de génération (1), il cherche des critères de différenciation spécifique et de hiérarchie dans des caractères très superficiels. Les animaux aquatiques d'eau douce se distinguent, par exemple, selon qu'ils vivent dans des fleuves, des étangs ou des marais. D'autres fois, il allègue le degré d'intelligence, si bien que les abeilles et les fourmis qui, en tant qu'insectes, sont au dernier rang des animaux dont i'absence de sang décèle l'imperfection, sont élevées d'autre part, en tant que sociables ou politiques, presque au niveau de l'homme. Ce qui fait de celui-ci parmi les vivipares une espèce distincte, c'est la stature droite et l'aptitude à séparer la droite de la gauche. Il ne sait où placer le singe, la chauve-souris, ou enoore le crocodile parce qu'un saurien doit être terrestre et même troglodyte. Il morcelle le groupe des serpents entre les ovipares et les vivipares, parce que la vipère est, en apparence au moins, vivipare. La grenouille est caractérisée seulement comme un animal de marais, etc. (2). En somme, il semble que l'ambition

(1) Attribuée, on l'a vu, à certaine* plantes, la génération spontanée se rencontre aussi chez des animaux, par exemple l'huître, le poulpe, plusieurs espèces d'insectes et même de poissons.

(2) Voir par ex. Hisl. an., I, 1-6 ; II, 1 in, ; 15 in. ; IV, 1 in. Part, an., I, 4 in. ; IV, 5 in. Cf. IV, 553-565.

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logique d'Aristote ait été débordée par la masse des faits qu'il a voulu systématiser.

Des fonctions de l'âme animale, la plus caractéristique est l'aptitude discriminative que manifestent les sensations. Selon qu'on se place au point de vue de l'objet ou du sujet, de la puissance ou de Vacle, de la puissance indéterminée ou de la puissance déterminée en habitude, ou fonction, et enfin de l'exercice même de cette fonction, on pourra distinguer : le sensible ou le senti, la couleur ou une couleur (xb ouo^xâ^), et le sens it if ou le sentant, la vue ou le voyant (xb altfOrjxixdv, xb aîffOavdjxevcv), avec la sensation elle-même comme acte du sensitif, la vision par rapport à la vue (ô'pa<rt;, &|/iç), et enfin) le sensorium (xb acaÔ^xir)pfov), l'œil, car l'âme a dans le corps les organes de ses fonctions. Par suite, si la sensation est passivité et altération du sujet, puisque celui-ci est modifié par un agent qui lui est extérieur, du moins est-ce en un sens particulier : le sensible, bien loin de détruire une manière d'être du sujet, l'actualise au contraire ;^en outre, il n'est pas reçu à la façon de l'aliment, la matière avec la forme, mais le sensitif reçoit la forme sans la matière, comme la cire, l'empreinte sans le mêlai du cachet. Bref le sensible devient senti en môme temps que le sensitif devient sentant, comme le mobile devient mû en même temps que le moteur devient mouvant. D'où la formuîe classique : la sensation est l'acte commun du sensible et du sensitif ; car un seul et même acte, dit Aristote, revêt dans la sensation deux quiddilés différentes, couleur et vision de la couleur (1). C'est un exemple de corrélation irréversible.

La nature de la sensation étant ainsi définie, on distinguera dans le sensible, et corrélativement dans le sensitif, ce qui est commun, ce qui est propre et spécial, ce qui est accidentel. Ainsi, que cette blancheur, là-bas, soit un tel, c'est un accident

(1) De an, II, 1, 412»*8sqq.; 5; 12; III, 2, 425* *5 sqq. . 8.

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pour ce sensible comme pour ma sensation, et celle-ci peut être fausse, jugeant sur ce qui n'est pas de son ressort. De même, et pour la même raison à l'égard de la sensation des sensibles communs : mouvement et repos, étendue et figure, unité, nombre et temps, lesquels peuvent être perçus dans les corps par tous les sens indistinctement, mais surtout par la vue et le toucher. Seules, par conséquent, les sensations spéciales sont infaillibles, quand elles ont pour objet leur sensible propre, qui n'est l'objet d'aucune autre (Z)e an,, II, 6).

La base nécessaire de tous les sens spéciaux, la condition suffisante d'une sensitivité et d'une vie animale, c'est le toucher, sens très peu spécialisé. Son objet, ce sont les qualités contraires du corps en tant que corps, c'est-à-dire les qualités élémentaires, chaud, froid, sec, humide, etc. Mais, pour qu'elles soient objet du sens, il faut d'abord que celui-ci soit un moyen terme entre ces contraires, capable de discriminer l'un de l'autre et de s'assimiler à l'un ou à l'autre. Il faut en outre qu'elles soient elles-mêmes moyennes, ni trop faibles, ni trop intenses. D'autre part, comme le contact immédiat rend impossible la discrimination sensitive, le toucher a besoin d'un milieu qui, tout en séparant le sensible du sens, les unisse. Ce milieu est la chair, et, comme elle est partie de notre corps, on s'imagine qu'elle est le sensorium du toucher. Mais ce sensorium est au contraire, comme il convient, très profond, et là où réside le principe de toute vie sensitive et animale, dans la région de ce qui en est l'organe central, le cœur. Enfin l'organe du toucher sera, dans sa contexture, un mixte approprié d'éléments : de terre, car la terre est la matière propre de la vie végétative, et de feu, car le cœur est le foyer de la vie animale (1).

Cette analyse vaut pour les autres sens, dont il suffira de noter les déterminations spéciales, de plus en plus complexes

(1) De an,, H, 11 ; III, 1, 425« 3-8. De sensu, 2 fin. De g-en. el corr 1,2., I.

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et riches d'intellectualité. Le goût, étroitement lié au toucher, avec le même «nsorium, est déjà moyen terme entre des contraires moins généraux, le doux et l'amer, et il a pour milieu une partie spéciale de la chair, la langue. Même parenté du goût avec l'odorat et l'olfaction, comme entre leurs sensibles. Mais cette fois le milieu est extérieur au corps, et de même pour l'ouïe et l'audition, la vue et la vision. Par l'exemple du milieu de la vue, le diaphane, on comprendra le rôle des autres milieux, appelés jpar les commentateurs le diosmos et le dièchès. En lui-même, le diaphane est invisible ; en tant que possibilité indéterminée du sensible lumière, il est obscurité. Mais si, toute circonstance défavorable étant supprimée, il passe à l'acte sous l'action du feu ou même de l'éther, instan-. tanément il se détermine comme lumière. Si enfin il se limite en des corps de figure définie, il devient le véhicule de la couleur. Comme, d'autre part, il reste toujours en lui une paçtie non actualisée qui est obscurité, le mélange diversement proportionné du noir avec le blanc produira sept couleurs différentes. Quant auxsensoria de ces derniers sens, ce seront sans doute des mixtes d'éléments en rapport avec leurs sensibles : air et eau, peut-être avec du feu, pour l'odorat ; prédominance marquée d'un seul élément pour lés sens plus élevés, air pour l'ouïe, eau pour la vue (1).

Au-dessus de ces cinq ? ensitivités spéciales, les seules possibles étant données les oppositions qualitatives élémentaires, il existe un sens commun, c'est-à-dire non spécial. C'est de lui que relèvent, tout d'abord, les sensibles communs. De plus, chaque sens spécial ayant son individualité, la distinction et la comparaison des sensibles seraient impossibles de l'un à l'autre, s'il n'y avait un sens supérieur, dont l'unité, comme pour tous les sens spéciaux entre leurs contraires, fût moyenne entre deux genres séparés de sensibles spéciaux, ainsi entre une saveur et une couleur. Or, s'il n'y était pas implique de

(1) De an., II, 10 ; 9 ; 8 ; 7 ; III, 1 in. De* sensu 2 ne s'accorde pas avec 5.

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part et d'autre, la médiation serait inexplicable. Le sens commun est donc, troisième fonction, sensation de la sensation, ce qu'on appellera plus tard conscience. Ainsi cette sensilwilé première et universelle, étant immanente à toute sensitivité différenciée, opère la synthèse d'une multiplicité hétérogène pour en constituer un monde de l'expérience, dont elle rattache constamment au sujet les divers aspects. A ce sens commun doivent enfin appartenir, et un sensorium commun, qui ne peut être que celui de la sensitivité première, et aussi, semble-t-il, un milieu commun, le souffle congénital, dont le cœur est la source et qui circule dans les conduits (rcopoi), par lesquels les sensoria périphériques sont reliés à celui-ci (1).

En outre, cette conscience garde, tandis que les sens spéciaux sont empêchés ou totalement inactifs, une activité propre, à laquelle se rattachent les rêves et qui relie la fonction sensitive à la fonction Imaginative (xb cpavxa<rrixdv) et à la mémoire. Le « représenté » sensible et le « représenté » imaginaire (acffÔY^a, (pavTacr(jLa), la sensitivité et l'imaginativité, ou leurs actes, dans n'importe quel ordre de sensations, diffèrent seulement comme l'état fort et l'état faible , et par leur quiddilé, mais non pas en eux-mêmes. Tout d'abord, après que le stimulus externe a cessé d'agir, le mouvement sensoriel se prolonge, en s'affaiblissant, dans le sensorium spécial et jusqu'au sensorium commun. D'autre part, ces sensations attardées se renforçant par l'apport de sensations semblables, tout un matériel permanent d'images se constitue, qui, toujours en relation étroite avec la vie du corps, devient un objet propre pour l'activité de l'imagination. Normalement celle-ci n'est jamais affranchie, même dans le rêve, d'une réaction corrective de la perception et du raisonnement, et le délire est une exception. Aussi estelle la condition, non seulement de V expérience (ejxwsifHa) et du discernement intuitif qu'elle comporte, mais môme de la pure

(1) Dean,, III, 1 426» **-2,» De sensu, 7, 449* *«-*«. De somno, 2, 555« «2-». Cf. XXX, 32^336.

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pensée, car celle-ci ne peut guère avoir lieu sans image quï lui serve de soutien. Qu'elle crée l'œuvre d'art, qu'elle soit délibération et calcul, ces accidents relatifs à l'usage et à la fin ne changent pas la nature de l'imagination. Sa relation avec le sens commun apparaît clairement dans la mémoire et l'attente. Celles-ci ne diffèrent en effet de l'imagination que par l'introduction d'un sensible commun, le temps, faute duquel souvenir ou prévision sont seulement des images; l'illusion du « déjà vu » prouve d'ailleurs que c'est l'aspect de l'image qui nous suggère de ne pas la rapporter au présent. Quand les conséculions habituelles selon la contiguïté, la ressemblance ou la contrariété, déjà analysées par Platon, ne jouent pas spontanément, l'homme se met en chasse pour retrouver la piste perdue : c'est la remémoralion (àvà(jt.v7j<7i;). Cet effort pour rétablir la continuité brisée de la mémoire est d'ailleurs lié à la vie organique profonde, si bien qu'il se poursuit parfois malgré nous et aboutit souvent après avoir cessé (1). Tout le meilleur de la psychologie classique jusqu'à la fin du xixe siècle est en somm * contenu dans quelques pages d'Aristote.

La motricité et Vappétitioilé qui, à côté de la fonction sensitive, caractérisent encore l'âme animale, ont été envisagées dans leur rapport à l'intelligence à propos de l'éthique. Il suffira d'insister ici sur l'unité foncière de ces trois modes. Le désir et l'aversion sont liés au plaisir et à la peine, qui sont inséparables des sensations : ce sont des quiddités diverses d'une même fonction. D'autre part, si le mouvement consécutif au désir et à l'aversion est toujours tel que le déterminent le3 organes de l'animal, inversement un état tout accidentel du corps peut modifier profondément les affections de son âme, y surexciter ou y atténuer d'une manière inattendue les désirs ou les aversions. Ainsi, plaisirs et peines deviennent pour l'animal des indices, souvent illusoires, de ce que vaut la relation éta-

(1) Principalement De an. ', III 3; 7, 431« *« K- ; 8, 432° ; 11. De mem., De somno, De insoumis*. Cf. Rhel.t I 11. 137Q»*8. An posl., II, 19,99 b" B™.

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blie par ses sensations entre son milieu et lui. Le sens commun et l'imagination confèrent ensuite à ces indices passagers une individualité d'emprunt, qui les fixe, à la fois dans la conscience et au plus profond de l'organisme, comme des objets permanents d'appétition ou de répugnance (1).

L'acte mental par lequel on s'élève enfin des fonctions sensitive et Imaginative à la fonction intellective, c'est Y acceptation d'un objet de croyance ou opinion (ôtioX-i^iç, nfoTtç, 8<£a), bref le jugement, si élémentaire soit-il. La prudence et la science en sont des formes supérieures. En toutes est déjà Y inlelleclion, acte de Y intellect. Or, si cette fonction et ce genre d'âme ne sont pas dans les précédents, ceux-ci lui servent du moins de conditions matérielles et d'antécédents nécessaires. L'éthique a montré en outre comment meut l'intelligence, en s'associant au désir, et comment en elle se réalise le plaisir sous sa forme la plus parfaite. En un sens pourtant ces nécessités inférieures signifient que la pensée est incapable de se suffire à elle-même, qu'elle est gênée et bornée dans le composé que nous sommes. Par elle-même en effet, comme le sens dans sa sphère propre, elle est en droit infaillible, en tant qu'elle entre en contact avec l'intelligible, son objet. Mais ce qu'il y a d'indéterminé dans ses conditions matérielles introduit en elle la contingence et la possibilité de faillir : l'empire absolu de la nécessité rationnelle ne vaudrait-il pas mieux pour elle qu'une liberté toujours capable d'un mauvais choix ? D'autre part, l'intellect ne peut être la forme des formes, un genre d'âme souverain et ce qu'il y a en nous de plus divin, qu'à la condition d'être solidaire de ce qui est au-dessous de lui : comment ferait-il sortir en effet les formes intelligibles des formes sensibles, si celles-ci n'avaient pas été déjà dégagées de l'étendue par la sensation (2) ?

(1) Par ex. De an., I, 1, 403» «-« ; 2, 403* 2S-27 ; II, 2, 413» M sq. . m 3 im . 7, 431a io-i* ; 9 in. ; 10.

(2) De an., III, 8, 432* *-« ; I, 4, 408» 29. Eth. Nie, X 7, 1178«2. Par!, an., IV, 10, 686« 27-29. Metaph., A 7, 1072» » «q.

LA «HJILTURK HUMAINE

Or, si les intelligible», qui soot ici le moteur de la fonction et qui en actualisent la puissance, sont des formes dégagées de matière sensible, des simples et des indivisibles, il ne peut être question ici, comme pour la sensation, d'un acte commun de Pagent et du patient. L'acte est unique : recevoir de telles fcwmes et actualiser ainsi sa propre virtualité, c'est les devenir. Hors de là, l'intellect n'est que puissance ou réceptivité, et, n'étant pas, comme le sensitif, un composé concret, il est, au contact de la forme, proprement impassible. Il est par suite sans mélange, parce que, pour recevoir des simples et tous les simples, il doit l'être lui-même et, comme le réceptacle du Timée, n'avoir aucune détermination préalable qui risquerait d'altérer ce qu'il reçoit. Enfin il est séparé du corps, car un organe ne ferait que le troubler. Il est, en résumé, ce qu'est k cire étalée sur la tablette : l'absence de toute écriture et la possibilité de la recevoir; ou bien encore le lieu, non pas réel, niais seulement possible, de toutes les formes (1).

Mais, sedemandera-t-on,si les intelligibles sont engagés dans les sensations et dans les images, comment un intellect, qui n'est absolument que réceptivité, les en dégagera-t-il ? Sont-ils au contraire éternellement en acte? Alors ce sont les Idées platoniciennes. Il n'y a qu'un moyen d'esquiver la difficulté, c'est d'imaginer, comme le fait Aristole, au-dessus de l'intellect qui devient les intelligibles et que l'on a, au reste d'après lui, assez improprement appelé passif, un autre intellect qui les fait (2), celui qu'on a nommé l'intellect agent. Tous les caractères surnaturels que possédait l'autre en tant que puissance, celui-là les possède en tant qu'acte, et surtout il est réellement séparé. Il illumine éternellement les intelligibles, pour permettre à l'autre, sortant de sa virtualité, de les saisir, quand, du même coup, ils sortent eux aussi de la matière où ils étaient enfoncés. Toute difficulté n'est pourtant pas levée. Les divers genres

(1) De an., III 4 ; 6 in. Mefaph., A 9, 1075*

(2) De an., III, 5.

ÀRISTOTE

d'âme sont en effet en puissance dans la semence mâle, seul véhicule de la forme. Mais, tandis que les deux genres inférieurs, apportés avec la chaleur du pneuma, s'actualisent successivement dans le fœtus humain, le genre divin de Vinlelleel y vienl du dehors (ôupocôtv) et y existe en acte. Comment dès lors va-t-ii s'individualiser, sans être cependant quelque chose du corps, le principe de l'individuation résidant d'ailleurs dans la matière ? Si, à la différence des autres âmes, qui, nées avec le corps individuel, doivent périr avec lui, il a seul le privilège de l'immortalité, ce sera donc, au contraire, en tant que non individuel, et, corrélativement, en tant qu'éternel (1). Ainsi, l'intellect en puissance se trouverait être le lieu éternellement actuel d'intelligibles éternellement actuels. Ce retour au Platonisme, qui s'accorde si mal avec les aspects empiristes de la théorie de l'âme, gêne visiblement Aristote. D'où les réticences et les obscurités de son exposition, et aussi les vains efforts de tant d'interprètes, anciens ou médiévaux, pour donner à cette exposition l'unité qui lui manque.

B. La philosophie première. — Les spéculations sur l'intellect agent nous transportent hors du plan des choses naturelles; du domaine de la physique on passe à celui de la philosophie première ou sagesse, suprême degré de la science ihéoréliqae et principal objet delà collection connue sous le nom de Livres « métaphysiques », par lequel on a fini par désigner en même temps ce dont traitent ces livres. Or cette désignation est on simple jeu de mots, qui se rapporte au rang qu'ils occupaient après les livres de physique, mêla la physica, sur les tables d'AndronîCus. Elle se rencontre au reste pour la première fois chez Nicolas de Damas, qui est un peu plus jeune qu'Andronicus. C'est, au plus haut degré, un recueil factice dont il faut immédiatement détacher le second morceau* (2), sorte d'intra-*

(1) De an., I, 4, 408* »» ; II, 2, 413» ; III, 5 fin. Gen. an., II, 3.

(2) Quand on numérote les lirres de la Métaphysique de I à XIV, c'est le deuxième de la série. Mais, comme parfois en ne ¥y comprend pas, M e»

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duction à la physique et simple rédaction d'un élève, peut-être de Pasiclès de Rhodes, le neveu d'Eudème. On séparera de même le livre A, désigné souvent par Aristote comme un écrit distinct : Des acceptions multiples (*«pl tôv tcoto^wç Xevojiivwv); vocabulaire d'école où sont expliqués, assez sommairement parfois, les principaux termes techniques de la philosophie. La partie principale de ce qui reste est constituée par une introduction à la science de l'Être en tant qu'être (a, histoire du problème; b, le problème et les questions ou âicoptai; T; e), par une étude, qui pour une part n'est qu'une simple esquisse, de la nature de cet être (A), par un traité de la substance (z h), complété par une dissertation sur la puissance et Vacle (0). Les livres m et n, sur les principes, ont du rapport, le premier avec a et b, le second avec i, qui traite de l'un et du multiple. Certaines parties de m et de a sont presque identiques. Mais, dans a et b, si Aristote expose et critique les doctrines platoniciennes, c'est en homme qui appartient à l'Académie : nous prouvons qu'il existe des Idées...', particularité remarquable, qui rappelle le célèbre passage de YEthique (1,4 s. in.) sur l'obligation, pour lui si pénible, de sacrifier au culte du vrai et à la critique impartiale l'amitié qui l'unit aux partisans des Idées. Quant à la relation des livres en question, on ne peut faire à ce sujet que des hypothèses. Enfin le livre k est, dans ses huit premiers chapitres, une autre rédaction de bFe, et, dans le reste, une compilation de la Physique.

Les sciences théorétiques qui ont été envisagées auparavant sont fondées sur des abstractions, qui découpent un point de vue dans le réel total. Un savoir d'une valeur explicative infiniment supérieure sera au contraire celui qui aura pour objet l'Être en lui-même, en tant précisément qu'être (*o ov rj 6v), expliqué dans sa nature et dans ses attributs au moyen de

résulte dans la désignation des livres une ambiguïté qu'on évite aisément en se servant des lettres grecques.

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causes et de principes, qui sont les plus ,élevés qu'on puisse découvrir (1). Dans la solution qu il a esquissée de ce problème, Aristote s'oppose a la fois aux purs mécanistes, te Démocrite, qui nient le problème, et, parmi les Socratiques, surtout aux Platoniciens. Or, à prendre les choses en gros, que reproche-t-il à ces derniers? D'abord, d'avoir, avec leurs Idées, érigé des universaux en substances et donné à des quiddiiés une existence indépendante de la chose dont elles sont la quiddilé, doublant ainsi inutilement les choses sous prétexte de les expliquer. Ensuite, de ne pouvoir rendre compte de la causalité de leurs Idées, qu'elles soient participées ou qu'elles soient des modèles, ni expliquer le mouvement et le changement par ces réalités immuables. Enfin, d'avoir arbitrairement exclu du monde des Idées certains universaux, les choses artificielles, les relatifs, etc., et d'y avoir admis par contre certaines choses qui, comme l'Un, l'Être et le Bien, ne sont pas des univers saux (2).

e Deux questions principales se posent donc : quels sont les rapports de l'universel et de l'individuel? qu'est-ce, d'autre part, qu'une substance? Pour y répondre, Aristote recourt à cette méthode générale d'explication par la forme et Vacle, la matière et la puissance, dont les exemples abondent déjà dans les autres parties de sa philosophie. Ainsi, le premier problème sera résolu si l'on observe que l'universel, étant seulement l'attribut commun d'une pluralité de choses (sv xaxà ou lie itoXXâW), ne représente qu'une possibilité indéfinie de répétition qu'il ne peut donc être isolé, comme une chose, à part de cette multiplicité (sv itapà rà 7coXXà); qu'il est postérieur à l'essence et constitue pour elle un accident. L'individuel au s contraire est ce qui, n'étant pas attribut, ne peut non plus se retrouver en une pluralité de sujets, mais la réalité même de chacun, avec les attributs exigés par cette réalité : c'est Vacle*

(1) Meiaph,, T, 1 et E, 1. — (2) Cf. CXX, livre L

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Si donc la matière est le principe de l'individuation, c'est en tant que, par elle, les individus peuvent être plusieurs numériquement. Mais ce qui fait que chacun d'eux, isolément, est précisément ce qu'il est, c'est la forme ou la quiddiîé, et l'individuel est alors véritablement V espèce dernière. Par conséquent, toutes les particularités qui l'affectent dans le sensible sont étrangères à ce qu'il est : elles ne font que situer son corps au milieu d'une multiplicité, et, venant de la matière, elles ne servent en rien à expliquer l'individu. Et maintenant, seconde question, entre les acceptions de la substance , laquelle convient à l'individu? Ce n'est pas celle de composé, forme immanente à une matière, ni de support permanent des qualités et du remplacement suceessil des contraires, ou de sujet logique des attributs. Ces deux sens ne valent que par rapport à la sphère de la génération et de la corruption et pour la pensée empirique, qui n'est pas explicative. Le seul qui convienne est celui où la substance est la forme ou la quiddité. Par conséquent l'universalité du genre, ou de l'espèce non dernière, ne peut, en aucun sens, être substance, sinon par analogie et, on le sait, à titre de substance seconde (1).

En présentant ainsi la pensée d'Aristote, et à la condition d'y distinguer deux plans, on délivre son ontologie de bien des difficultés et de bien des contradictions. Mais, puisque les formes sont inengendrées, puisque chacune d'elles est en même temps matière à i'égard d'une forme supérieure, puisque tout ce qui est éternel est en acte, puisque enfin il existe un intellect en acte et vraiment séparé qui est les formes ou les intelligibles en acte, alors ces formes inengendrées et en acte ne serontelles pas, elles aussi, séparées? C'est donc en vain qu'Aristote nous défend de croire qu'elles soient identiques aux Idées de Plaion : pour expliquer notre pensée en exercice il a besoin

(1) Par ex. Ilerm., 7 s. in. De an., I, 1, 402»". Metaph., Z 1, 1028» 7, 1032* *»q. H 1, 1042» m-m ; 6. Cf. Bonitz, /nrf., 219« « «iq- ; 544»

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d'un plan surnaturel, qui est précisément celui de FÊtre en tant qu'être (1).

Quelle est la nature de cet être « souverainement réel »? S'il n'est pas (2) l'intellect en acte lui-même, il en est tout au moins le modèle. La théologie d'Aristote en effet nous met en face d'un Dieu qui est une pensée se pensant éternellement elle-même, pensée entièrement intelligible d'intelligibles qui sont intelligence. Étant ainsi la forme des formes séparées, il est lui-même séparé, et l'individu par excellence. Transcendant au monde, dont ii n'est pas la providence, qu'il ne connaît même pas, car il vaut mieux ne pas connaître l'imparfait, il n'en est pas moins le moteur, inétendu, non seulement non mû, mais encore absolument immobile, de ce monde : faute de quoi, en effet, il y aurait en lui, si peu que ce fût, de la matière ou de la puissance. C'est donc à titre de désirable et de fin extérieure qu'il meut toute la nature, et chacun des êtres naturels périssables, par le mouvement du Premier Ciel et des êtres naturels éternels; de sorte que, en dernière analyse, les mouvements des premiers signifient seulement leur aspiration, satisfaite ou contrariée, vers le Bien et le Parfait, plus ou moins clairement désiré. Tout est suspendu à lui et dépend de lui; seul il se suffit à lui-même. Enfin, dans l'éternité indivisée et intemporelle de sa vie contemplative, Dieu, pensée de la pensée, acte pur, jouit de la parfaite béatitude (3).

Dira-t-on que la belie simplicité de cette construction en dissimule mal l'ambiguïté? Demandera-t-on à Aristote, critique de Platon, pourquoi les notions qu'elle utilise sonnent creux au contraire chez celui-ci, et n'y sont que métaphores poétiques (4)? Voilà peut-être pourquoi, en ce qui concerne sa

(1) Meiaph., Z 8, 1083* ; 9, 1084» ™« ; G 8, ■«. ; A 3 m. et 1070«6-i7 ; N 2, 1088" 25 «q,, etc.

(2) Comme l'a dit Alexandre d'Aphrodise.

(3) Meiaph., V 6-9. Phys., TITI, 10. De caeh, I, 9 fin. EPh. Nie, X, T, etc. Cf. p. 314 et 320 sq.

(4) Meiaph., A 9, 091« ™ H.

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propre doctrine, Aristote est si sobre de justifications : il était plus aisé de dénoncer les faiblesses de l'intellectualisme platonicien que de se préserver soi-même contre de semblables périls. Une remarque suffira : s'il y a, d'après Aristote, une science de Y Être en tant qu'être, c'est que tous les êtres se ressemblent par leur commun rapport de dépendance à l'égard d'une nature unique, et non dépendante (1). Mais le plus important, après avoir affirmé cette universelle analogie, eût été de la déduire de son principe. Or, en se refusant à fonder, avec Platon, sur les rapports mathématiques ce qu'il y a d'intelligible dans la qualité, en isolant comme il le fait la forme et Y acte sans ménager de transition, sinon astrologique, entre l'intelligible et le sensible, le qualitativisme d'Aristote s'est enlevé toute possibilité de représenter l'existence des choses sensibles, leur hiérarchie de perfection, leur devenir, autrement que dans les termes du pur empirisme.

Peut-être définirait-on sans injustice Aristote en disant qu'il a été trop et trop peu philosophe : dialecticien adroit et retors, il n'est ni profond ni original. Le plus clair de ses inventions consiste en formules bien frappées, en distinctions verbales qu'il est facile de manier : il a monté une machine dont les ressorts, une fois mis en branle, permettent l'illusion d'une réflexion pénétrante et d'un savoir réel. Mais le pire malheur, c'est qu'il a employé cette machine à battre en brèche, et Démocrite, et Platon. Ainsi il a, pour longtemps, détourné la science des voies où elle aurait pu accomplir assex vite de décisifs progrès. Par contre, et c'est ce qui justifie cette longue étude, il a été un puissant encyclopédiste et un maître professeur : il a possédé l'universalité des connaissances de son temps, et il a su les systématiser avec beaucoup d'art en leçons et en traités. L'étendue et la variété de son œuvre, des qualités d'élaboration et de présentation incontestables, mais qui sont

(1) Melaph., T 2 début.

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