Deuxième partie. — LES DISCIPLES IMMÉDIATS D'ARISTOTE
Un des caractères les plus saillants du Lycée, c'est une forte organisation de l'érudition scientifique, en accord avec l'idéal du savoir tel que le concevait Aristote. C'est vraisemblablement sous son inspiration, sinon sous sa direction, que furent composées, par Théophraste d'Ërèse (scolarque de l'école dans une période troublée, de 322 à 288/7, et, dit-on, jusqu'à sa quatre-vingt-cinquième année), cette grande histoire des Opinions des physiciens dont on sait déjà l'importance (p. 13); par Eudème de Rhodes, une Histoire de la géométrie, de l'arithmétique et de l'astronomie, dont les fragments sont infiniment précieux, et peut-être aussi une histoire des anciennes cosmogonies; par Ménon, une histoire de la médecine; par Phanias d'Érèse, une histoire de la poésie et une histoire des écoles socratiques; par Dicéarque de Messène, une Vie des Grecs, qui était une histoire de la civilisation hellénique; par Aristoxène de Tarente, une histoire de la musique.
D'autre part, Dicéarque avait écrit un Parcours de la terre, véritable géographie scientifique où les déterminations de mesure, d'altitudes notamment, tenaient une grande place; Aristoxène, un traité des Instruments de musique, des Eléments de rythmique, dont il reste un assez long fragment, des Éléments d'harmonique, que nous possédons sous une forme peut-être altérée, et qui montrent un vif souci d'observer avec précision, de ne pas tourner le dos à la sensation pour se perdre dans des spéculations mathématiques; Théophraste,
LA CULTURE HUMAINE
son Histoire des plantes, description et classification, culture, usages, distribution géographique, et son traité Des causes des plantes, structure et fonctions; ouvrages précis, appuyés sur de bonnes observations et sur une documentation solide, inestimables monuments de la botanique ancienne. De Théophraste, nous avons aussi des fragments Sur la fatigue, les sueurs? le vertige, Vévanoui»semenl, la paralysie, Sur les vents, les signes du temps, Sur les pierres, le feu, sans parler d'une multitude de travaux analogue* dont nous ne possédons que les titres. Son immense production comprend encore des écrits de logique, de physique générale, de philosophie première, de nombreux travaux sur la politique, sur la rhétorique, etc., auxquels il faut joindre ce curieux essai de psychologie descriptive que sont Les caractères, et des compositions littéraires dont l'élégance faisait l'admiration des anciens. Tous ces premiers péripatéticiens ont le même goût pour les monographies de détail, pour les collections d'observations, où s'insèrent les études personnelles, et aussi le même éloignement à l'égard des synthèses spéculatives prématurées.
Tous prennent pour base l'enseignement du maître. Mais, sauf peut-être Eudème, qui n'a guère d'autre ambition que d'en être le scrupuleux interprète, ils ne s'interdisent, ni de l'élargir, ni de le critiquer ou de le corriger. Ainsi Théophraste, avec le concours d'Eudème, développe considérablement la théorie logique de la modalité et donne la formule des syllogismes hypothétiques et disjonctifs. Il critique la doctrine du mouvement et celle du lieu, il se demande si on ne devrait pas définir l'espace par l'ordre et la position des choses selon leurs natures et leurs propriétés ; il retouche la théorie des éléments, une discussion très serrée de la théorie de l'intellect le conduit à une conception qui fait songer au monadisme de Leibniz ; enfin lesqueslions, qui sont tout ce qui nous est resté "de sa Philosophie première, portent principalement sur le premier moteur et sur son action téléologique. Toutes ces critiques,