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CHAPITRE PREMIER

LE SCEPTICISME

Il est très difficile de démêler dans l'ensemble de la doctriœ sceptique ce qui appartient à ses premiers représentants. Le seul Scepticisme en effet sur lequel nous ayons une information abondante, c'est le plus récent; encore connaissons-nous moins bien son histoire que ses thèses et ses raisons. Mais peut-on prouver que l'essentiel de celles-ci ne provient pas de la tradition ? Il est donc prudent, faute de pouvoir ici discuter les témoignages, de ne pas isoler les deux moments du Scepticisme, à condition de se rappeler qu'il y a entre eux trois siècles environ, et que le second moment est en partie contemporain de la dernière période de l'histoire de la pensée grecque. <

Le Scepticisme est la première en date des grandes philosophies post-aristotéliciennes. Pyrrhon, en qui les Sceptiques ont unanimement reconnu leur patron, a quarante ans environ à la mort d'Aristote. C'est un contemporain de Théophraste, de Xénocrate. Dans Élis, sa ville natale, il a pu connaître les derniers philosophes de l'école de Phédon, et il est certain que, par l'enseignement de Bryson, élève d'un disciple d'Euciide, il a été initié à cette dialectique mégarique, dont les plus illustres représentants appartiennent à son temps. La formation de sa pensée dépend donc en partie d'une des formes de la tradition socratique. Mais, d'autre part, il s'attache à Anaxarque, avec lequel il suit Alexandre en Asie, et ainsi il relève à la fois de Démocrite et d'une autre tradition socratique, celle du Cyrénaïsme.

l'idéal du sage

Anaxarque d'Abdère(l) est une figure originale. Son maître, IHogène de Smyrne (2), élève d'un disciple immédiat de Démocrate, Métrcdore de Chio, l'un des chefs de l'école, avait peutêtre esquissé déjà une conciliation de l'atomisme physique avec un subjectivisme radical, à la façon de Protagoras, et avec une attitude pratique qui rappelait Aristippe l'ancien. Du moins cette dernière orientation expliquerait assez bien les paradoxes d« caractère d'Anaxarque, son indulgence complaisante pour Alexandre après le meurtre de Clitus, et, d'autre part, son fier courage au milieu d'un supplice atroce. La seule sagesse n'étaitelle pas, selon lui, de savoir mesurer l'opporlunilé? Nos sentiments ressemblent à un décor de théâtre ou aux illusions du délire : s'en convaincre donne le bonheur plus sûrement que la science. Ainsi le Sage est l'homme supérieur à toutes les circonstances, un juge souverain de toutes les situations, toujours heureux par cela même. Cette conception ne différerai* peut-être pas de ce qu'on trouve chez d'autres philosophes de ce temps, si Anaxarque n'avait été dans l'Inde le témoin de la vivante impassibilité de ces fakirs, que les Grecs appelaient Mages ou Gymnosophisles : l'un d'eux, surnommé Calanos, avait, du haut de son bûcher, donné à l'armée le spectacle d'une mort volontaire, supportée sans faiblesse. Il ne paraît pas douteux que ces exemples et la familiarité d'Anaxarque aient exercé sur la pensée de Pyrrhon une profonde influence. ' Comme Socrate, Pyrrhon n'avait rien écrit : on ne connaît donc sa personnalité et sa doctrine que par des témoignages. Il y a tout d'abord les écrits issus de l'école. Mais ceux de Sextus Empiricus (vers 180-210), postérieurs à Pyrrhon de quatre siècles, viennent au terme d'une évolution complexe de la doctrine originale. Ils doivent cependant beaucoup à Timon de Phlionte (315 P-225?) ou le Sillographe. Or celui-ci, après une jeunesse aventureuse, avait d'abord passé par l'école de

(1) LXVIII, ch. 59. — (2) Ibid.y ch. 58.

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Mégare et vécu enfin, à Élis même, auprès de Pyrrhon déjà vieux. C'est à exalter le maître et la doctrine, aux dépens du reste des philosophes et des philosophies, qu'il a consacré une bonne part de sa production littéraire : ses poèmes, les Silles, en trois livres, et les Images, avec un dialogue en prose dont le titre, Python, est peut être un jeu de mots. C'est à cette source qu'ont puisé les témoins ultérieurs : Antigone de Caryste, de peu d'années postérieur à Timon, pour ses vies de Pyrrhon et de Timon, largement utilisées par Diogène Laërce; Aristoclès de Messène, pour un exposé précis et clair de la doctrine (1); enfin Sextus Empiricus. Quant à Cicéron, qui en Pyrrhon ne voit qu'un moraliste, il en parle d'après Antiochus d'Ascalon et d'après les Néo- Académiques, le premier, peu fait pour comprendre l'originalité de la pensée spéculative de Pyrrhon, les autres, intéressés à la dissimuler.

Des écrits pyrrhoniens de Timon il nous reste malheureusement à peine cent cinquante vers, dans lesquels on sent l'imitation de Xénophane, avec une verve plus brutale et parfois aussi la même noblesse d'accent. Dans les Images, Timon dénonçait la tyrannie des apparences, la vanité des distinctions entre le bien et le mal (2); il demandait à Pyrrhon de lui révéler son secret : Comment, n'étant qu'un homme, mènes-tu dans le calme la vie la plus aisée, indifférent à tout,,., sans céder jamais au tourbillon d'une sagesse au doux parler? Seul, il est le Dieu-soleil qui guide l'humanité. Et Pyrrhon prononçait la parole de vérité, celle qui dit l'éternelle nature du divin et du bon, qui est la règle droite de la vie la plus égale (3). Les Silles commençaient (4) par un combat homérique des philosophes, tous frappés d'un mal commun, une logo-diarrhée, qui dégénère en logomachie. L'armée des Dogmatiques est mise en déroute. Arcésilas s'en attribue l'honneur; mais le vrai vainqueur, c'est Pyrrhon, Vinvincible, dont

(1) Cf. LXVI, p. 176-181. — (2) Ibid., fr. 69-70. — (3) Fr. 67, 68, 63 sq. (4) D'après la reconstitution de Diels, Ibid., 182-184.

l'idéal du sage

l'esprit n'est pourtant pas troublé par les fumées de l'orgueil (i-cu^oç), et qui a allégé ses semblables du lourd fardeau des affections subjectives et des conventions illusoires (1). Puis ie thème changeait : c'était, dans le grand vivier de l'Académie, le va-et-vient d'une bande de poissons, avec Platon à l'avantgarde. Le plus gros de tous est Pyrrhon : c'est auprès de lui, de Ménédème, de Diodore, que s'abrite Arcésilas quand les pêcheurs (les Stoïciens) jettent leur filet (2). Au second livre, on assistait à une Nekgia de philosophes. Parmi les ombres évoquées, Timon ne ménageait que celles des Eiéates, mais surtout de Xénophane : O vieillard, disait celui-ci à Pyrrhon, comment, par où as-la trouvé à V évader de l'esclavage des opinions et de la creuse pensée des savants... P II ne l'importait guère, à toi, de savoir quels vents soufflent sur l'Hellade, ni quelle est Porigine et la fin de toutes choses! (3). *En rapprochant des autres témoignages ces indications empruntées à Timon, on peut se faire une image assez cohérente de la personnalité de Pyrrhon. Tout d'abord il a voulu être un Socratique, mais le plus robuste enfant de la famille et la plus forte image de l'ancêtre. Seul, il s'est affranchi des séductions d'une prétendue sagesse, il a secoué le joug des impressions individuelles et celui des préjugés. Ni nos sensations, en effet, ni nos jugements ne peuvent dire vrai, non plus que se tromper : tout est également indifférent, équilibré, indécis. II sera donc sans opinion, sans penchant, sans vaine agitation d'esprit : pas plus ceci que cela (oûSèv {xaXXov), aussi bien oui que non, ou plutôt ni oui ni non. La suspension du jugement («wo^) conduit enfin à se taire (<x<pa<ri'a) (4). Si Pyrrhon n'écrit pas, c'est qu'il n'a pas la vanité de vouloir dire son mot dans les disputes des philosophes : il triomphe de leurs arguties, parce qu'il plane au-dessus d'elles. Cette indifférence spéculative est le principe de l'indifférence pratique.

(1) Fr. 9. — (2) Fr. 30-32. — (3) Fr. 48.

(4) Cf. Aristoclès et D. L., dans XIV, n. 446, 44», 4M.

LE SCEPTICISME

Les gestes de la vie ordinaire sont sans importance : Pyrrhon soigne son porc, vend au marché sa volaille et ses cochons de lait ; il ne refuse pas d'être grand-prêtre de sa cité. Il a la coquetterie de l'humilité et de la douceur (xpaorY);) : s'en va-t-om pendant qu'il parle, il n'y prend garde ; il est indulgent aux hommes, parce qu'il sait que rien n'est en soi nohle ou honteux, juste ou injuste, mais tantôt l'un, tantôt l'autre. De même, son impassibilité (à7rx6«ia) veut être totale î entre la maladie et la santé il ne distingue pas ; il supporte sans sourciller une cruelle opération. A la différence du Cyrénaïque, il ne savoure même pas la jouissance, car l'idéal du Sage c'est, pour lui, de dépouiller complètement Vhomme ; c'est l'équilibre parfait d'une âme que rien ne peut troubler (àraçxxçfa). Voilà ce q»e Timon appelle la règle de la vie et Yessence du bon et du divin. Ainsi il n'y a qu'une vérité, c'est qsie, dans l'ordre des sensations et des opinions, tout est indifférent, et que rien ne vaut absolument, sinon la quiétude de Fesprit. Au reste, cette lutte contre Us choses, qui doit nous libérer, Pyrrhon k prêchait bien plus d'exemple que de parole, et c'est pourquoi sans doute, nonagénaire, il meurt (vers 275) entouré du respect étonné de tous ceux qui ont été les témoins de sa vie (1). Il a transposé pour des Grecs, autant dans la spéculation que dans la pratique, l'idéal hindou de l'absolu renoncement.

On retrouvera plus tard les traces de l'action exercée par Pyrrhon (2). Le principal de ses disciples, Timon, eut-il des successeurs ? La continuité de l'école, malgré bien des obscurités, est vraisemblable (3). En tout cas, Sextus a distingué entre les anciens et les nouveaux Sceptiques : les premiers sont ceux qui ont reconnu dix modes, ou tropes, de la suspension du jugement; les seconds^ ceux qui n'en ont compté que cinq (4).

(1) D. L., 61 sq., 64, 66-68, 106; àristoclès (dans 'Eus., Pr. ev.t MV, 18, 4) ; Cic, De fin., II, 13, 43 et Acad.y II, 42, 130.

(2) Voir VÉpicurisme. — (3) D. L., fin du livre IX. (4) P. Hypolyp. Djjrrhon.:h 36 et 164.

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